XLII INTRODUCTION
peu incompatible avec la foi de Paul, qu'il n'hésita pas à circoncire Timothée. Nous ne le savons que par le livre des Actes (Act. xvi, 3), mais lui-même a posé en principe, ce qui est plus grave encore, qu'il se faisait Juif avec les Juifs et gentil avec les gentils pour les gagner tous au Christ (I Cor. ix, 19-22). Et même, dans un récit que M. Loisy, si sévère pour les Actes, reconnaît « solide quant à la substance » (p. 23), nous voyons l'Apôtre des gentils se soumettre aux observances du nazirat (Act. xxi, 17-26). Or tout cela est en parfaite harmonie avec l'Épître aux Galates, car l'apologie personnelle de Paul suppose qu'on l'a représenté à ses convertis comme se soumettant lui-même aux pratiques de la Loi. L'accusation était sans doute fort exagérée, mais enfin Paul y fait allusion, et se borne à dire qu'il ne prêche pas la circoncision (v, 11), qu'il tient de toute son âme à ce qu'on nomme le scandale de la croix (vi, 14), qu'il s'est refusé absolument à laisser circoncire Tite dans une occasion où la vérité de l'Évangile était en cause (il, 3 ss.). Pourquoi la condescendance? parce que la circoncision étant une chose indifférente, on pouvait se soumettre aux observances de la Loi, dans l'intérêt de l'Évangile. Et pourquoi cette intransigeance? parce qu'elle était exigée, encore plus, par l'intérêt de l'Evangile, dans le cas où le principe du salut était mis en doute. Or dans l'Épître aux Galates Paul pose avec fermeté, avec passion, avec indignation, les mêmes règles que dans l'affaire de Tite. C'est donc que les mêmes principes étaient en jeu, et nous pouvons bien dire, soutenus par le même parti, sinon parles mêmes hommes.
Mais il faut envisager de plus près l'accord de Paul et des Actes sur cette question.
Il a existé un parti extrême de judaïsants, soutenant que la circoncision était absolument nécessaire au salut. Les Actes le disent expressément : « Quelques-uns venus de Judée enseignaient aux frères : si vous n'êtes circoncis selon le rite mosaïque, vous ne pouvez être sauvés » (Act. xv, 1). Cela se passait à Antioche où Barnabe et Paul fondaient une communauté de gentils convertis sans leur imposer la circoncision. Le conflit naquit donc, comme il arrive parfois, sous sa forme la plus aiguë. On résolut d'envoyer Paul et Barnabe à Jérusalem pour éclaircir cette question. Ils y trouvèrent la même opposition, et cette fois les Actes ajoutent ce renseignement utile, que les Zélateurs de la Loi appartenaient avant leur conversion à la secte des Pharisiens (Act. XV, 5). Il a plu à M. Loisy de dire que les Actes avaient forcé la note en exagérant la thèse des judaïsants (p. 27). Mais Paul donne précisément la même note, ou plutôt il l'aggrave, en traitant ces personnages de faux frères et d'espions (ii, 4). C'est à se demander s'il ne les tient pas pour des Juifs faussement convertis, et posant pour chrétiens afin d'espionner à leur aise les communautés. Cependant,
INTRODtrCTION. XLIII
oomme leur inquisition ne s'étend qu'aux gentils convertis, on doit sans doute croire qu'ils avaient de bonne foi reconnu Jésus pour le Messie, sans renoncer à l'estime que tout bon Pharisien professait pour la Loi. 11 est vrai que M. Loisy nie toute relation entre ces faux frères et l'affaire de Tite. C'est une interprétation fort arbitraire du texte. Mais peu importe en ce moment. Même si les faux frères avaient opéré à Antioche et non pas à Jérusalem, Paul les caractérise assez durement pour qu'on ne soit pas autorisé à taxer l'auteur des Actes d'exagération.
Le concile de Jérusalem décida contre eux. Il n'imposa aux frères de Syrie et de Cilicie que de s'abstenir des viandes immolées aux idoles, du sang, des viandes étouffées et de la fornication (Act. xv, 28). La pratique de Paul et de Barnabe était donc légitime, les gentils n'avaient pas à se préoccuper de la Loi de Moïse. C'est à ce moment, d'après M. Thomas, le P. Cornely, M. Toussaint, etc., que les judaïsants extrêmes auraient changé de tactique. Ou plutôt, dociles à l'autorité des Apôtres, ils auraient cédé sur le point dogmatique principal, renonçant à imposer la Loi comme nécessaire au salut, tout en la prônant comme une garantie de plus, une perfection, l'association à un privilège. Et c'est sous cette forme adoucie, avons-nous dit, que les distingués exégètes présentaient l'erreur des judaïsante de Galatie. Il va sans dire que, malgré cette atténuation, ces judaïsants étaient d'après les exégètes catholiques distincts des judéo-chrétiens qui avaient pour principal guide Jacques de Jérusalem.
On ne saurait nier absolument qu'un semblable parti intermédiaire ait pu exister quelque part. Encore faudrait-il prouver son existence, et donner des raisons pour le mettre en œuvre en Galatie, en dépit du sens naturel de l'Epître aux Galates. On estime que des judaïsants extrêmes n'avaient plus leur place dans l'Eglise après le décret de Jérusalem. Et cela est incontestable en droit. Mais n'a-t-on pas vu les Ariens troubler l'Eglise longtemps après le concile de Nicée, et professer parfois une erreur aussi opposée à la foi que celle d'Arius luimême? Les judaïsants de Galatie affectaient évidemment de soutenir la doctrine des apôtres ; il faudra seulement conclure que l'erreur afficha alors pour la première fois la prétention d'être plus orthodoxe que l'autorité, et ce fait s'est reproduit trop souvent dans l'Église pour qu'on le juge impossible à ses débuts.
Mais alors, — c'est, on se le rappelle, l'argument du P. Cornely, — il eût suffi à Paul pour les réduire au silence, de leur opposer le décret de Jérusalem. Et c'est ce qu'il ne fait pas, parce que les judaïsants le respectaient aussi et s'étaient retirés sur d'autres positions où cette arme ne pouvait les atteindre.
Or il nous semble que toute la première partie de l'Épître aux Galates,