LIV INTRODUCTION
Il n'y a pour rendre compte des textes, pour juger des acteurs d'après leur caractère, pour tracer un tableau cohérent de la situation, qu'une solution possible : reconnaître l'existence de deux groupes de judéochrétiens, dont le plus ardent seul mérite le nom de judaïsants.
Le groupe de Jacques, et Jacques à sa tête, a reconnu une fois pour toutes que les gentils pouvaient être sauvés sans observer la Loi de Moïse. 11 devait donc, avec la logique la plus élémentaire, croire que le salut, même pour les Juifs, ne dépendait pas de la Loi comme principe. Pierre l'a dit très expressément; Jacques, s'il a été conséquent, a dû le penser, et, s'il ne l'avait pas pensé, Paul n'eût pas entretenu avec lui des relations de communion ecclésiastique. Jusqu'ici nous sommes pleinement d'accord avec M. Loisy. Jacques a-t-il fait la distinction proposée par le savant exégète, a-t-il regardé la Loi comme obligatoire pour les Juifs, non comme principe de salut, mais comme condition essentielle du salut? nous sommes moins autorisés à l'affirmer. C'était évidemment l'opinion d'un très grand nombre de Juifs convertis. Jacques et ses presbytres n'ont pas combattu celte opinion. Peut-être la ménageaient-ils sans la partager. Cependant, sans prétendre rien affirmer, les témoignages décisifs faisant défaut (1), il semble bien que Jacques a regardé la Loi comme salutaire puisqu'il la pratiquait si fidèlement, et ne permit pas qu'on reprochât à Paul de la déclarer abrogée pour les Juifs.
Mais sa réserve en ce qui regarde les gentils, même en attribuant à son initiative les quatre restrictions qui leur furent imposées, nous empêche absolument de juger qu'il ait insisté pour que les gentils adoptassent la Loi comme une voie plus parfaite. 11 recevait les aumônes des gentils des mains de Paul, se réjouissait du succès de son évangile parmi eux (Act. xv, 14; xxi, 20), sans se préoccuper d'autres personnes à propos de la Loi, que des judéo-chrétiens. Il demeurait donc en communion avec Paul, et celui-ci lui témoigna à Jérusalem une déférence que plusieurs critiques ont jugée excessive et incroyable et qui serait vraiment outrée et d'un hypocrite, si Paul ne s'était senti les mains libres auprès des gentils.
Mais il y avait des judéo-chrétiens plus zélés pour la Loi que le groupe dirigeant de Jérusalem. Et si l'on ne peut parler avec assu-
(1) Quant à l'opposition qu'on a parfois cru rencontrer entre l'Épître aux Roraalns et l'Épître de saint Jacques, au sujet de la foi et des œuvres, elle se résout aisément et au surplus n'appartient pas directement à notre sujet. Ce qui est moins aisé à déterminer, c'est la posilion que prend l'auteur de l'Épître au sujet de la Loi mosaïque. Il suppose que ses lecteurs lui obéissent (Jac. n, 9. 10), mais les o^-donnances dont il parle sont le Décalogue, que Paul prétendait bien être compris dans le grand précepte de la charité. Lightfoot a remarqué (p. 358) qu'il emploie le mot loi presque comme synonyme d'évangile, et il parle à l'occasion de la loi parfaite de liberté (Jac. i, 25 ; cf. ii, 12). Toute l'épître respire plutôt la vraie dévotion et la charité qu'un sentiment riiualiste exagéré.