‹ Saint Paul [microform]Chapitre 47 sur 86 · LVI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

LVI INTRODUCTION

Et l'on peut soupçonner leur ingérence active et variée même chez les Galates. Un indice serait peut-être cet avertissement de Paul : « Et j'affirme de nouveau atout homme qui se ferait circoncire qu'il s'oblige à observer la Loi tout entière » (v, 3). C'est peut-être que les judaïsants ne l'imposaient pas d'abord par politique. Mais ne serait-ce pas parce qu'ils se croyaient autorisés à choisir dans les prescriptions de la Loi ? Et lorsque Paul assimile en quelque manière la Loi juive à des cultes païens, lorsqu'il taxe de rechute l'adoption de la Loi par des gentils convertis, ne serait-ce pas que la loi qu'on proposait aux Galates était en effet plus ou moins mélangée de conceptions empruntées à des païens, et spécialement à des philosophies religieuses?

Ce ne sont là que des suggestions sur lesquelles nous ne voulons pas insister, bien décidé à ne pas compromettre des positions solides par des excursions aventureuses.

Il est plus utile de chercher dans l'histoire des premiers siècles de l'Église la confirmation de ce qu'enseignent déjà clairement les Actes et les Épîtres sur les divergences considérables de ces judéo-chrétiens qu'on a entrepris de réduire à une seule tendance, dont Jacques eût été le chef. Assurément, avec le temps, les sectes se multipliaient; en dehors de l'autorité, chaque opinion nouvelle peut engendrer un groupement nouveau. Les hérésies du second et du troisième siècle n'existaient donc pas nécessairement au premier. Mais ce pullulement suppose certains germes, et lorsque les manifestations plus déclarées expliquent les positions primitives, la filiation s'établit d'elle-même. Encore une fois, nous ne parlons que d'une confirmation des points acquis.

L'esprit de l'Église de Jérusalem, relativement à la Loi et à Paul, s'est conservé dans les communautés des Nazaréens. Par une force inéluctable, ces communautés ont été en s'isolant, jusqu'à rompre l'unité qui existait d'abord entre l'église de Jérusalem et la grande Eglise. Mais cette concentration et cet isolement devaient aussi ancrer davantage les esprits dans leur hostilité et dans leurs préventions. Si Jacques et ses presbytres avaient entrepris de porter jusqu'en Galatie la guerre contre l'évangile de Paul, la petite colonie qui émigra de Jérusalem à Pella et dans d'autres régions de l'Orient aurait conservé quelque animosité contre l'Apôtre et même quelque rancune.

Or, dès le temps de saint Justin, on connaissait des chrétiens nés Juifs qui observaient la Loi mosaïque sans prétendre l'imposer aux autres. L'apologiste sait que bon nombre de chrétiens refusaient de communiquer avec eux, mais pour lui, il les excuse, ne voyant en eux que faiblesse d'esprit, attachement de routine à une loi périmée, mais nulle pression sur la foi des gentils convertis (1). Justin fut d'ailleurs le der-

(1) Dial, c. xLvii.

CNTRODUCTiON. LVII

nier à témoigner ces égards fraternels à ceux qui se cantonnaient dans l'observance de la Loi. Ceux qu'il avait en vue sont probablement les Nazaréens de saint Jérôme, qui « voulant être juifs et chrétiens, ne sont ni juifs ni chrétiens (1) ». Or, ces Nazaréens avaient un évangile, assez semblable à celui de saint Matthieu, et une exégèse. Saint Jérôme a noté la manière dont ils expliquaient un passage d'Isaïe (Is. ix, 1) : Naza^ raei... hune locum ita explanare conantur adveniente Christo et prae» dicatione illius coruscanie primo terra Zabulon et terra Nephtali scriharum et Pharisaeorum est erroj'ibus liberata et gravissimum tradi" tionum iudaicarum iugum excussit de cervicibus suis. Postea autemper evangelium apostoli Paulin qui novissimus apostolorum omnium fuit, ingravata est, id est, multiplicata praedicatio ; et in terminas gentium et viam universi maris Christi evangelium splenduit. Une citation si précise est un document plus sûr que les appréciations flottantes d'Epiphane. Aussi bien nous ne prétendons pas traiter ici à fond la question si scabreuse des Nazaréens et de leur évangile (2). Le texte de Jérôme fixe leur position par rapport à Paul. 11 est apôtre, mais le dernier des apôtres, et l'apôtre des gentils. Dans ces limites, son évangile, nommé en toutes lettres, est l'évangile du Christ. On croit entendre un écho de l'accord conclu à Jérusalem, L'évangile des Nazaréens mentionnait en détail l'apparition du Christ ressuscité à Jacques. Ce n'était pas contredire Paul qui a fait honneur à Jacques d'une apparition spéciale (I Cor. XV, 7) (3). Et quoi qu'il en soit de leur Credo, les Nazaréens n'étaient sûrement pas des judéo-chrétiens à tendances pharisiennes ; ils avaient en horreur les traditions des scribes et des Pharisiens (4).

Indulgent pour ces judéo-chrétiens qui font figure de braves gens, doucement obstinés, attachés à une situation qui les séparait peu à peu de la grande Église, Justin est plus sévère pour d'autres judéo-chrétiens, qui prétendaient contraindre même les gentils à pratiquer la Loi (5).

Ceux-là ne formaient peut-être pas des communautés bien unies, parcfr que leur intransigeance dissimulait mal une extrême variété d'opinions religieuses. Remuants, plus écrivains peut-être qu'hommes d'action, car

(1) Epist. 112 ad Âugust., P. L. t. XXII, c. 924,

(2) Cf. ScHMiDTKE, Neue Fragmente und Untersuchungen zu der JudenchristUchen. Evangelien, 1911, et [L'évangile selonles Hébreux, dans la RB. 1922, p. 161 ss.;321,ss.]

(3) D'après les Nazaréens (Jér, De viris. illustr. 2), l'apparition à Jacques eut lieu aussitôt après la résurrection,

(4) Citations de leur exégèse dans le commentaire de Jérôme sur Isaïe, P. L. XXIV, c, 119, 123, 125, 336, 357 éd,de 1845,

(B) Dial., c, XLVII : Xéyw ôti (TUÔiîoeTai ô xotoutoç, êàv ja-J) to^ç àXXoyç àvôpàicouç,. Xéyd* 8y) Toiç «TCO TÔiv èOvwv 8ià tou ^piffToy,,, èx iravroç ireiOeiv àycùviÇifiTai, xauta aùxt») çuXàffseiv, Xe'Y'^'' °'>J ffwOi^tTea-Oat aûrouç, èàv (ji,^ tavxa çuXâÇwcrtv, Il est très probable que la double hypothèse de Justin, contraindre ou ne pas contraindre les gentils à la circoncision, répond à une double pratique observée par lui.

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leurs livres sont plus célèbres que leurs églises, ils étaient partout sans être groupés nulle part. Ce sont les Ebionites.

On est d'accord cependant pour les partager en deux tendances, les Ebionites pharisiens, et les Ebionites plus ou moins gnostiques. Au temps où l'influence de Baur battait son plein, les exégètes d'un sens plus rassis ont pris soin de réduire la tache d'huile de l'ébionisme. Ils ont réussi à exempter de cette erreur l'Église primitive, représentée par les Apôtres, et tout ce que nous avons dit de la distinction entre Jacques et les judaïsants extrêmes se rattache à cette démonstration. Pierre est depuis longtemps hors de cause, et l'on peut dire que le système de M. Loisy, si opposé en apparence à celui de Baur, reprend en partie contre Jacques les accusations abandonnées contre Pierre, tout en enlevant à l'erreur sa principale pointe. En réalité, Jacques était encore moins judaïsant qu'on ne le dit, mais d'autres l'étaient davantage. Il n'y a aucune raison de nier que l'hérésie ébionite s'est produite dès les premiers jours du christianisme.

On sait qu'elle a trouvé son apologie dans les ouvrages faussement attribués à saint Clément : Homélies clémentines. Lettre de Pierre à Jacques, Recognitiones. Émanation d'un ébionisme à tendances plutôt gnostiques que pharisiennes, ces ouvrages sont en plus d'un endroit des réponses à l'Epître aux Galates. Le sujet ayant été bien traité par Lightfoot en 1865, il suffira de renvoyer à son commentaire. Citons cependant les paroles de Pierre à Simon le Mage, sous le masque duquel l'auteur attaquait Paul : « Tu t'es opposé à moi et tu m'as résisté. Si tu n'avais pas été un adversaire, tu ne m'aurais pas calomnié et tu n'aurais pas mal interprété ma prédication... Si tu m'as nommé coupable (xMTeyvwff- (Aivov), tu as accusé Dieu qui m'a révélé le Christ (1) ».

Les Nazaréens conservaient vis-à-vis de Paul un statu quo bien oriental. Les Ebionites vengeaient sur sa personne les injures de leurs ancêtres, les judaïsants de Galatie, peut-être moins panachés de gnosticisrae, mais non moins fanatiques.

(1) Hom. XYII, 19.

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