III. TROISIÈME PARTIE DE L'EPITRE
(vu-xiv. Réponses de Paul aux demandes des Corinthiens).
Inrron. — Les rayons et les grands coups de vent des précédents chapitres ont dû dissiper ces nuées, ces restants de mentalité juive ou païenne, qui brouillaient la vue des néo-convertis et les empéchaient de distinguer nettement ce qui est obligation ou perfection chrétienne. Paul peut maintenant répondre de façon précise et détaillée à la demande d'explications que sollicitait la lettre de Corinthe au sujet de divers problèmes de conduite.
Dans cetie église composée d'éléments si divers, et encore peu unifiés, des tendances et des courants 4 ‘idées fort opposés paraissent avoir été en lutte; et, comme c'étaient des gens bien doués pour la parole, et remplis du sentiment de leur « science » (I, 5), ils devaient soutenir avec faconde chacun leur point de pue. Il y avait des laxistes (nous avons fait leur connaissance), des ascètes trop rigoureux, des visionnaires, des rationalistes, des indépendants, etc., et surtout un grand nombre de particularistes et de vaniteux; mais, sous cette agitation de surface restait heureusement la masse. des fidèles simples et fervents, qui attendaient avec leur bonne volonté docile que les directions nettes de l'Apôtre leur père vinssent mettre une fin à tous ces tiraillements que les « sages » disputeurs infligeaient à leur conscience.
Paul prend leurs demandes une à une. Le passage d'un point à l’autre est marqué nettement d'ordinaire par la locution toujours la même : nepi dé... (VII, 1, 25, VIIT, 1, 4, XIL, 1), qui reparaitra encore, pour certaines dispositions pratiques, à la fin de la lettre (xv1, 1, 12).
Voici la distribution de cette partie :
A. Questions concernant le mariage, la virginité, l'état social (VIT, 1-40).
B. concernant les viandes immolées aux idoles (VIII-XT, 1).
C. concernant les assemblées du culte (tenue des hommes et des femmes, célébration de l'Eucharistie, réunions de « spirituels ») (AT, 2-XIV).
En un mot, c'est tout ce qui concerne la vie familiale, les relations de société avec les paiens, et l'ordre d'une vie religieuse qui, sortant d'une doctrine si nouvelle, devait entretenir et régler sa propre ferveur enthousiaste, en expulsant le « vieux levain » qui aurait pu lui rester du paganisme; c'est tout le problème des rapports du christianisme avec l'hellénisme, non plus au point de vue intellectuel de la « sagesse », comme aux chapitres I-IV, mais aux points de vue moral, social, cultuel, affectif et méme mondain. Il était formidable, et Paul l'a résolu tout entier en principe, avec fermeté et modération, avec un sens incomparable des réalités divines et humaines.
À. CH. vi. QUESTIONS CONCERNANT LA FAMILLE, PRINCIPALEMENT LE MARIAGE ET LE CÉLIBAT.
Inr, — On devine quelles difficultés et quels doutes devaient préoccuper le petit troupeau des chrétiens perdu dans cette immense ville païenne et corrompue, où pourtant il leur fallait continuer à vivre sans devoir ni pouvoir rompre avec leurs familles et leurs amis, ni, dans l'intérêt même de l'Épangile, se Jaire passer pour des perturbateurs de l'ordre social. D'abord ils devaient sauvegarder la sainteté de leur vocation, jusque dans ses manifestations les plus hautes, puis conserver et développer autant que possible, en méme temps que l'indépendance nécessaire à la pratique de leurs devoirs, l'estime et la confiance de leurs concitoyens non encore appelés. C'est en pre-
muer lieu la réglementation de la vie familiale qui importait : relations des époux dont l'un pouvait étre encore incroyant, idéal supérieur et si neuf de la chasteté chrétienne, rapports des esclaves et des maitres, etc. Paul examine successivemeut ces points délicats.
1° VII, 1-7. Le mariage des chrétiens; sa légitimité et ses droits.
2° VIE, 8-16. L'indissolubilité du mariage.
3° VII, 17-24. Extension des principes posés, à toutes les conditions de la vie sociale. VIT, 25-38. Comparaison du mariage et du célibat. 5° VIT, 39-40. Le veuvage chrétien.
I. Le mariage chrétien, sa légitimité, ses draits (vit, 1-7).
Inr. — Si l'Apôtre commence par traiter du mariage, c'est que les relations de famille, étant les plus intimes et les plus continuelles de toutes, sont les plus aptes à faire naître des questions quotidiennes. Puis il est vraisemblable que le nouvel idéal de pureté chrétienne produisait, chez quelques fervents, des anxiétés morales en cette matière ; un fidèle pouvait et devait-il se marier, et, s'il l'avail fait déjà, fallait-il continuer les rapports conjugaux? Enfin, il était tout naturel que l'épître abordät ce sujet immédiatement après avoir traité des rapports charnels (VI, 12 sqq.) — pour dire ceux qui sont licites, et dans quelles conditions.
Le lien des idées avec celles du chapitre VI est donc assuré; ainsi, dans eelte. épitre, la plus régulièrement construite de toutes celles de Paul, toutes les parties sont liées par un ordre logique intime très facile à découvrir. J. Weiss attribue ce bel ordre, qu'il reconnait en gros, à un rédacteur plutôt qu'à Paul; et il prétend que la péricope présente appartient à une lettre plus tardive que celle qui contenait le morceau VI, 12-20, où certains lecteurs auraient vu une interdiction de tout rapport de sexe, — conséquence extrême que Paul se vait obligé de rectifier ici, dans une autre missive, comme il s'était expliqué V, 9-ss., sur les rapports avec les pécheurs. Pourquoi? Tout interprète qui ne recourt aux dissections qu'en cas de nécessité reconnaitra que pareille hypothèse n'était nullement nécessaire, et qu'elle est méme contraire à la mention de l'institution divine du mariage dans la Genèse, que Paul avait faite VI, 17, et qui devait bien suffire aux lecteurs intelligents pour montrer que Paul ne condamnait pas, en soi, l'union de l'homme et de la femme. Si l'on veut expliquer que des Corinthiens croyaient que les fidèles ne doivent plus se marier à cause de la proximilé prétendue de la Parousie, ceci est une autre question, qui sera traitée plus loin.
A 1. nepi dè ov Eyp. À€ marque ici le passage à un nouveau sujet. Ces premiers mots sont comme une espèce de titre pour la partie qui commence, et se rapportent, non seulement à ce qui suit immédiatement, mais à toute la suite vrr-xiv; Ypdoeiv zepl est fréquent dans les papyrus; mais on peut aussi bien (à cause de vu, 25, vu, 4, 4, xt, 1, Xv1, 1, 12) voir ici une attraction : nept Gè rourwr & éypébate. — x2Xdv au sens de l'éthique grecque, beauté morale, xahdv x&yaldv; le sens de « bon », d’ « avantageux », ou même de « bon moralement » n'en rendrait pas tout à fait la portée; même chose pour xaAük, que nous trouvons à la fin du chapitre; — ävlpure (non à&vôpt), l'homme, l'être humain en général, bien qu'ici il ne puisse s'agir, en rigueur de logique, que du sexe masculin; mais la généralité du premier substantif montre que la sentence convient à tous, femmes comme hommes. — äxteodar peut signifier « toucher », « s'attacher », « entrer en contact », « avoir des rapports intimes »; ici il s’agit de tout rapport que ne permet pas une continence totale.
B, 1. On avait, paraît-il, interrogé Paul sur la licëité ou l'opportunité du mariage pour les chrétiens. À côté des laxistes, il se sera trouvé dans cette église, qui
CH. vu, 1. Ilept dè Gv éypépare.
*Kobv àvôporw yuvarxds h ärteodar. 2. Aux DÈ vaç mopvelac, Exxotos Tv Éauroÿ yuvaira Eyétu, nai Exdotn roy duo dydpa Éyétu. 8. Ty yuvoxt 8 avhp Thv “bpsrAhv érodidbtu, époius DE aa À yuvh To avèpl. 4. ‘H yuvh voë iblou owparos oùx “ééououäter, aAN 6 àvhp® émolws dÈ —ai à avñp
‘ s'abandonnaïit au sens individuel, des groupes d'ascètes poussant les choses à l'extrême, qui auraient voulu obliger les fidèles à mener une vie angélique, et leur contestaient soit le droit de se marier, soit celui d'user du mariage contracté avant leur conversion (s. Thomas, Dion., Cajetan, Rob.-Pl., Bisping, Sickenberger, J. Weiss, Toussaint, Gutjahr, etce.). L'Apôtre répond qu'il est beau sans doute pour un être humain de garder la continence absolue; c'est là une assertion tout à fait générale, . qui prépare ce qu'il dira plus loin du célibat (vi, 25-88); il ne faut pas du tout la restreindre ou la détourner à la signification qu'il est louable pour un homme marié de ne plus avoir de rapports conjugaux avec sa femme; &vôpwxos n'est pas synonyme d'ävne au sens de mari, et yuvxïxx, que rien ne détermine ici, pas même un article, veut dire tout être humain du sexe féminin. Aussi faut-il rejeter l'opinion des anciens Grecs, Origène, Chrys., Théodoret, puis s. Jérôme (ce. Jovin. I), Lombard, Estius, Lap., Hervé, etc., qu'ont suivis de Weite, Cornely, Rückert, Schmicdel, al., d'après lesquels les Corinthiens auraient simplement consulté Paul sur la licéité de la continuation des rapports conjugaux après le baptême. Les premiers auteurs cités ont vu, . plus justement, que la question se rapportait, et aux mariages à contracter (Bachmann, al. veulent même la restreindre à cela), et à l'usage des mariages contractés déjà.
Saint Paul répond donc d'abord, en principe, qu'il est sans doute honorable, excellent en soi de garder la chasteté parfaite; l'épithète xahév, pour tous depuis les anciens et les médiévaux jusqu'à Heinrici et 3. Weiss, signifie l'excellence morale, et non pas seulement un avantage utilitaire (cfr. vir, 28, ad loc.), comme le voudraient peu d’exégètes, par exemple Bachmann, qu'inspire leur mentalité luthérienne. Seulement, comme le note Gugjahr, il faut éviter l'exagération en sens contraire de Tertullien et de s. Jérôme, d'après qui, s’il est bon en soi de ne pas toucher à la femme, il est mauvais en soi d'y toucher; Lietzmann serait tout près d'attribuer à l'apôtre cet encratisme théôrique qui est incompatible avec les versets suivants.
Paul concède donc avant tout, comme il le devait d'après l'Evangile, que l'entière continence est un bel idéal; mais il va montrer aussitôt qu'il ne la juge pas à la portée de tous les croyants. Le Christ lui-même l'avait réservée : « Qui potest capere capiat » (Mat. xix, 11-12).
—— À. 2. Tv ropvelav au lieu de tès rogv. dans F, G, vulg., syr. — nai Endotn.… tyéto omis F, G, al.
B. 2. « Cependant, continue Paul, vu cette masse de dérèglements (rùs ropvelas) dont vous ne pouvez fuir tout à fait le spectacle, et qui vous tenteront vous-mêmes quelquefois, chacun fera bien d’avoir sa femme à lui, etc..» Ce milieu citadin est si fortement infecté de luxure qu'une vertu ordinaire risquerait bien d'y sombrer, chez ceuxlà qui ne sont pas prémunis contre la tentation par la satisfaction honnête qu'ils trouvent dans l'union légitime avec une seule femme ou un seul mari. Paul leur
‘rappelle que l'union monogame (Sickenberger), qui a été instituée et bénie par Dieu, est la meilleure garantie ordinaire contre la dissolution des amours vagabondes.
Qu'il y ait ici une autorisation et un conseil, pour le commun des fidèles, de contracter mariage, — et non pas seulement {contre Chrys. et les autres ci-dessus
Ca. vi, 1. Pour ce qui est maintenant des choses que vous {m'avez écrites : |
il est beau pour un homme de ne pas toucher à la femme. 2. Mais, à cause des dérèglements, que chacun possède sa femme à lui, et chacune son propre mari.
3. À Ja femme que le mari rende ce qui est dû, et aussi pareïllement la femme au mari. #. La femme n'a pas le pouvoir sur son propre corps, mais le mari; pareillement le mari non plus-n’a pas le pouvoir sur son
nommés), de continuer l'usage du mariage contracté déjà, — cela nous parait manifeste, à nous et à presque tous, pour plusieurs raisons : c'est d’abord l'expression : « Que chacun ait (ou possède) sa femme à lui, et chacune son propre mari », car, évidemment, il n'y aurait pas eu à insister sur ces mots signifiant la monogamie si déjà tous ceux pour qui l’Apôtre parle étaient mariés; ceux-là n'ont pas tant à chercher des préventifs contre la fornication, puisqu'ils ont tout ce qu'il faut pour satisfaire honnêtement leur instinct; et il était bien inutile, en droit, sinon en fait; de rappeler à des chrétiens leur devoir de fidélité à leur unique conjoint (rh éautoë ÿ., tv TSwov &.) (1); enfin le. verbe ëyétw lui-même s'entendra au moins aussi naturellement de l'entrée en possession durable d'un bien que de la continuation à jouir d'une chose qu'on possède; (il est vrai.que, au présent, il signifie aussi « conserver » « retenir »; aussi Paul at-il peut-être employé ce temps pour embrasser les deux sens de « garder » et de « prendre », suivant qu'il s'agira de gens mariés ou à marier; d'autant plus que l'impér. aoriste oyés est inusité dans le N. T.).
Cornely et Gutjahr se trompent donc en croyant à la suite des Grecs que ce verset ne concerne que les gens mariés déjà; le premier parce que, dit-il, on s'explique mieux, si le problème ne portait que sur le simple usage, pourquoi Paul ne parle pas ici de la fin première et supérieure du mariage; le second, parce qu'il prétend que Paul commence à parler des non-mariës seulement au v. 8 (v. énfra), tandis que, en ce verset 2 comme au v. 5 (v. infra), il ne pense qu'au danger de la continence téméraire dans le mariage, sans traiter du but du mariage en soi. Maïs nous observerons d'abord, contre l'argument de Gutjahr, que Paul se répète souvent, et que, avant de parler en particulier des non-mariés, il commence par donner un précepte qui concerne tout le monde en général, les non-mariés pour qu'ils prennent femme, les mariés pour qu'ils continuent à user de leurs droits conjugaux. — Plus spécieuse est l’'objection tirée du silence de l'Apôtre sur les biens supérieurs du mariage (proles, fides, sacramentum, comme disent les théologiens); à cause de cela, Lietzmann va jusqu'à prétendre que le mariage, pour des gens censés attendre la fin du monde prochaine, et peu soucieux par le fait même de propager l'espèce, n'est plus qu’un mal nécessaire pour en éviter un pire; ou mieux un ädiépopov (chose indifférente) qui peut devenir dangereux dans la pratique (voir vv. 27, 83-suiv.) ; il oppose à cette conception peu relevée de Paul les beaux textes de stoïcien Musonius (édit. Hense, pp. 67 et suiv.), sur la noblesse d'une union faite pour engendrer de nouveaux êtres humains (peydAn yao yéveous avdpwrov, fv érotehet Toëro vo Ceüyos, Lietzm. p. 92), et sur la parfaite communauté de biens, de vie, de joies et de peines qu'elle impose, en plus de cette propriété réciproque des corps dont Paul parlera au v. 8 (les mariés doivent
(1ÿ Ceux qui voudraient maintenir l'ancienne exégèse grecque peuvent cependant l'entendre ainsi : « Que les époux ne se séparent point; car le mari qui (sous prétexte de perfection) quitte sa propre femme risque bien de courir forniquer avec d’autres, etc. » Il y aurait donc de l'ironie dans les mots éautoÿ, Ov, comme si l'on avait déjà pu voir de ces cas tristes et comiques. Cette interprétation est certainement moins vraisemblable que l’exégèse commune.
roù lou owparos oùx éÉoucudter, GXAN à yuyh. 5. Mn “émoovepeite &AAGhouG, el pin &v x cuugbvou, *rpès xapbv, ivà oyohdonte Th Tpooevyÿ, voi éd “Et
rd adrd re, ia ph metpdln dUAG à ouravas Dix Tv axpaaiav dbpüv.
zouvà hyetolar névra xal pndév Tdtov, wnè’ ar tb c@pa, Lietzm. p. 29). À cela on peut heureusement répondre, comme saint T'homas l'avait déjà fait, que, si Paul omet de parler ici, en dehors de la garantie contre la concupiscence, des autres biens du mariage tels que la procréation, c'est qu'il s'occupe spécialement ici du bien des individus (la défense contre la concupiscence est un des principaux) et non proprement des biens. qui sont. d'abord ceux de l'espèce (restant ainsi dans l’ordre d'idées de vi, 12-fin). Puis, avec Rob.-Pl., que Paul n'écrit pas ici un traité sur le mariage; s’il l'avait fait, il aurait écrit bien d’autres choses: mais il envisage seulement en ces versets les aspects de la question qui soulevaient le plus de doutes ou de difficultés dans Corinthe. Joh. Weiss, de même, dit que l'Apôtre ne fait que répondre aux questions précises posées dans la missive corinthienne, avec une casuistique qui se rapproche à la fois. de la diatribè et de la halakha; il ne traite point des principes concernant l'institution du mariage, parce que cela n'était pas en cause {mais seulement l'opportunité, pour le grand nombre, d'user ou de ne pas user de cette institution divine); c'est pourquoi il n’a pas eu à invoquer de belles considérations comme celles de Musonius. |
La brièveté, la sécheresse de notre texte, sur un sujet aussi grand que le mariage chrétien, pourrait laisser cependant un certain malaise dans l'âme du lecteur, déjà habitué à admirer chez Paul de si hautes envolées à l'occasion de sujets moins nobles. Cette impression sera corrigée en partie par ce chapitre même {voir aux vv. 5, 7, 14, al.); la « fides », la pureté du mariage monogame, comme Sickenberger et d'autres l'ont justement noté, avec exclusion de tout concubinage dissimulé juxtaposé à lunion légale, est suffisamment signifiée par.les mots Eauroë +., lüiuv &ydpa, comme par ce qui sera dit au v. 4 du don mutuel des corps, qui, (d’après les principes de vi, 15-17 supra) doit constituer le don mutuel des personnes. La procréation des enfants sera ailleurs présentée comme un moyen de salut, et l'état des mères de famille recommandé (aux ch. n, 15 et v, 14, ailleurs encore, de I Tim., épître qui est bien authentique). Enfin il y a dans l'Epître aux Æphésiens, authentique aussi, la sublime glorification du mariage chrétien, et de l’amour conjugal jusqu’à la mort comparé à l'amour du Christ et de l'Eglise. Si l'on prend l'ensemble de la littérature paulinienne, il ne manque donc rien à la théologie du septième sacrement; aucun écrivain, inspiré ou non, n’en a même parlé de façon plus haute.
Cependant, Paul ne l’a pas encore fait dans la Première aux Corinthiens. Nous en avons dit les raisons; on peut en ajouter encore une — qui n’est pas celle de Zietsmann, . Weiss ou Rob.-Pl., lesquels prétendent qu'il n'y avait pas lieu de parler de la prolongation des familles à la veille de la Parousie (voir comm. du ch. xv), — mais qui est celle-ci : les Corinthiens convertis étaient encore tellement assiégés par tous les dangers de la chair, dans cette capitale d'Aphrodite, que Paul jngera bon (w. 25sqq) de glorifier la virginité dans tout son éclat, plutôt que d'insister sur la sanctification possible de l'amour terrestre, ce qui aurait pu les porter à négliger un idéal plus‘haut, 11 va au plus pressé : aux grands maux les remèdes radicaux. Ce qui ne l'empêchera pas du reste, dans la Deuxième Epître, de comparer l’union avec le Christ aux noces d’un homme avec une chaste épousée (« virginem castam exhibere Christo », IT Cor. x1, 2), montrant par là le cas qu'il fait de celles-ci.
Pour finir, relevons avec J. Weiss la largeur, le sens du réel montrés par l'ascète Paul dans le gouvernement de sa communauté. Ce verset n'est pas un ordre donné à tous de contracter mariage (cfr. le v. 6); mais c’est plus qu'une permission, c'est une
propre corps, mais la femme. 5. Ne vous privez pas l’un l’autre, si ce n'est peut-être d’un commun accord, au temps qu’il faut, afin de vaquer à la prière et d'être de nouveau ensemble, afin que Satan ne vous tente pas du fait de votre peine à garder la continence.
exhortation adressée au commun des fidèles, pour le bien de leurs âmes et la dignité de l'Église. |
——— À, 3. tv dpetfy : ce substantif apparaît Mat. xvur, 82, Rom. xim1, 7 et dans les papyrus au sens de « dette », « chose due » (Moult.-Mill.); l'expression des théologiens; « debitum tori » provient de ce mot paulinien (Toussaint). Il à été glosé
en thv dperlouévny eëvoray (« {la due bienveillance ») dans K, L, al., syr., et thv éperhouévnv sufv (« l'honneur dû ») par Chrys, al., euphémismes introduits sans doute à cause de la lecture publique, mais qui n'excluent pas le sens de « debitum ».
A. 4. ttouoidter, le même verbe que vi, 12, ce qui aide à détérminer la portée de cet autre passage, v. ad loc. — 1f vnotela xai... (« au jeûne ét... »), addition ascétisante dans K, L, syr., got., Théodoret, faite peut-être par suite dé la simple habitude de rapprocher « jeûne et prière ».
A. 5. ouvépynole pour te, K, L, P, al. f, g, oulo., syr., Chirys, —- Ent sd adr6, cfr, Act. u, 1, idée de convergence, déjà chez les classiques, Thucydide, etc., comme els vd aûté; euphémisme d'après quelques-uns. — te dépend grammaticalement, comme cyohdonte, de va, mais, en logique rigoureuse, il est évident que ce n’est pas le but en vue duquel se fait la séparation temporaire (äxoovepsïre) ; on pourrait donc le séparer de cè qui précède, comme le font beaucoup de traducteurs, et écrire : « .… pour vaquer à la prière; et puis remettez-vous ensemble, de peur que Satan, etc. ». Bachmann, d'après Gal 1, 40, voudrait que {va signifñàt « à la condition que... »; cela n’est pas nécessaire, et il trahit encore ainsi sa préoccupation de ne pas trop exalter la chasteté. — si pr &v — « nisi forte », insiste sur la rareté de cette conjoncture. — Ïlobs xapév peut signifier : « pour un temps (limité) », ou « selon qu'il convient à la circonstance. ».
B 3-5. Saint Paul conseille donc le mariage, et l'usage fait sans scrupule des droits légitimes qu’il comporte. L'acte conjugal est une dette que chacun des époux peut réclamer à l'autre; sur ce point il n'y a aucun privilège pour l'homme ni pour la femme, mais égalité parfaite (6uolws, répété), La femme a autant de droit à cet égard sur l'homme que l’homme sur la femme. Cette assertion, dans la morale chrétienne, est devenue toute naturelle; mais c'était alors une grande innovation {1) à l'avantage de la partie la plus faible, de l'épouse; car là même où la loi n'admettait que la monogamie, la femme était de fait sacrifiée; au temps de la pire dissolution gréco- romaine, la loi et l'opinion publique lui imposaient encore une certaine fidélité, mais combien de païens auraient reproché à un mari de satisfaire où bon lui semblait ses caprices amoureux? L'Évangile a changé cela, pour toujours, en droit, malgré le retour des mœurs païennes dans les sociétés décadentes. Il n'y a même que l'Évangile qui ait osé pareille réforme des mœurs; dans les plus grandes sociétés non chrétiennes, le Concubinage, par exemple avec des servantes ou des esclaves, est publiquement accepté, dans l'Islam, en Chine, et cela même par les épouses légales.
Ayant ainsi bien replacé les choses dans l'ordre surnaturel et divin contre les rigoristes et Les libertins à la fois, l’'Apôtre n'entend cependant pas empêcher les Chrétiens de se mortilier dans l'usage de ces biens et de ces plaisirs, pas plus que dans tous les autres que Dieu à permis. Mais ici, puisqu'il y a dette (égaux), et une
(1) Les rabbins enseignaient bien la même chose (S4r.-Bill. ad loc); mais ils admettaient toujours La polygamie,
158 ÉPITRE AUX CORINTHIENS, VIt, 4-7.
6. Toëro D éyw xatà GUY VE ENV) où narT’ émurayhv. 7. “Ou “DE révrac &vôporous slvat @s nat Epautov" GAN Éxaoros Troy Eye “ydpioua x Oeoë, 6 paèv oÙtws, à DÈ oÙtuc.
certaine aliénation de son propre corps, la justice empêche une partie isolée de faire ce qui lui convient à elle seule, fût-ce pour son progrès spirituel; on est toujours deux à décider. Si l’homme et la femme tombent d'accord, il est louable de s'abstenir. de rapports conjugaux, afin d'apporter plus de préparation au recueillement de la prière (cfr. vi, 34); déjà les prescriptions des Juifs (par exemple au Jour de l'Expiation, Str.-Bill., p. 372, et certains rabbins avaient étendu la défense) comme aussi celles des païens, avant l’accomplissement de diverses fonctions religieuses, imposaient un temps d'abstinence sexuelle. Mais l’Apôtre, avec son bon sens, sa modération et la rectitude de sa psychologie, craint ici que le zèle intempestif d'un des conjoints ne lui fasse exercer sur l’autre, moins austère ou moins persévérant, une pression morale qu'il ne pourrait supporter et qui l'exposerait à des tentations d’infidélité ou à d’autres. Que l'épreuve ne lui soit donc pas trop longue. Sa manière .de parler est elle-même très délicate et humaine. Lorsqu'il dit : « ne vous privez pas l'un l'autre », ou « l’un de l’autre », il montre, note finement J, Weiss, qu'il sait se mettre à la place de ceux qui trouvent dans leur union une joie ininterrompue. Ce grand saint austère n'était nullement l'ennemi en principe, pour les autres, des plaisirs que Dieu a permis.
Ainsi, en ces versets 3 à 5, qui pourraient se détacher comme une sorte de paren-
thèse, il a expliqué son « impératif » du verset 2, et éclairé la conscience de ses fidèles tant sur la légitimité du mariage que sur son utilité spéciale dans le milieu corinthien, sur le don qu'il'entraine d'un seul homme à une seule femme et réciproquement, sur l'équité qui doit en régler les rapports, et sur ce qui, sans nuire à leur essence, peut y mettre plus de souplesse et les sanctifier davantage. A. 6-7. On discute beaucoup pour savoir à quoi se rapporte voÿro; voir infra, à B. — ouyyvéunv, hap. leg. dans le N. T. — 0£0 yép au lieu de 0élw ôé, dans B, K, L, P, al., syr., vuls.; la vulgate porte : « Volo enim omnes vos » au lieu de 0. OÈ raévras &vownous. Le verbe ne signifie pas toujours proprement « vouloir », ni même « souhaiter »; le sens premier est plutôt « vouloir bien », « consentir », et c'est celui qui convient ici : « Je veux bien », ou « Je voudrais bien », peut-être avec une pointe d'indulgente ironie, cfr. vu, 82, et surtout x1v, 5 (v. ad loc. — &s ai Euavdv, cfr. Act. xxvi, 29, où Paul dit : éxoïos na ëyu eu). — Xdpioua : cfr., à côté du ch. xu, le ch. xt où La charité, qui doit être commune à tous, est présentée comme le charisme suprême (d'après xur, 31), et divers passages de Rom., où « charisme » désigne la vocation, et tous les dons surnaturels de Dieu; ce n’est donc pas nécessairement une grâce exceptionnelle et de nature extraordinaire, comme les « gratiae gratis datae »; voir comm. du ch. x. — éivar s, comme yivesbat Ge, etc., locutions qui se rencontrent chez Paul, Mathieu, Luc, sont étrangères au classique et sentent le sémitisme : Écecûe ds Oeol Gen. in, 5 (Abel, p. 349). — 6 uèv obtuc, à à o. n’est pas . classique.
B 6-7. Entre tout ce qui précède, qu'est-ce que Paul a énoncé « comme une concession », un avis, un Conseil, et non « comme un ordre » ? À quoi se réfère Le
pronom « ceci », tobro?
Il y a trois genres d'opinions.
a) Origène, Tertullien, Jérôme, Théodoret, Ambrr, Hervé, Lap., Calmet, Cornely,
Sales, Callan, Loisy (semble-t-il), J. Weiss, estiment qu'il ne s'agit que de 5» (la reprise des rapports après une abstinence temporaire); car, dit J. Weiss, ce qui a été dit auparavant consiste en ordres, non en conseils : ot, ajoute-t-il comme
6. Cela, je le dis cependant par mode de concession, non de commandement. 7. Je veux bien que tous les hommes soient comme [je suis] moimême; mais chacun tient de Dieu son propre don de grâce, l’un ainsi, l’autre ainsi.
Cornely, une abstinence continuée serait plus parfaite aux yeux de l’Apôtre, si l'on avait le don de la continence. | .
b) D'autres pensent que « ceci » se rapporte au v. 2 seulement, où Paul exhortait à contracter mariage. Il y exhorte, maïs il n'y oblige pas, puisque la continence, en soi, serait préférable. Ainsi Bèze, Baur, Bisping, Godet, Fillion, Bachmann, al.
c) D'autres étendent le sens du mot « ceci » : soit à 2 et à 5, c'est-à-dire à la permission ou au conseil de se marier, maïs avec la faculté de garder une continence temporaire au cours de la vie conjugale; ainsi P. Lombard, s. Thomas, Estius, Lietzmann, al. (Gutjahr et Sickenberger précisent encore : au v. 2 et à 5h, c'est-à-dine à la reprise des rapports conjugaux); — soit au tout, depuis le commencement; ainsi Cajetan, Bengel, Rückert, Heinrici, Rob.-Pl., Toussaint, Lemonryer, al.
Nous nous rallierons à cette dernière opinion, et nous jugeons (avec Rob.-Pl.), que la moins probable de toutes les autres hypothèses est la première mentionnée, celle qui retient la pensée de Paul à un détail secondaire comme est la reprise des relations après un temps d’abstinence. Il faut comprendre le style de Paul, qui mêle souvent à ses exposés des digressions ou des explications qu'il faut en détacher pour suivre le fil de l’idée essentielle. Ce qui est capital dans le morceau présent, comme réponse à la demande des Gorinthiens, c’est le v. 2, le conseil donné aux Corinthiens de se marier quoique la continence parfaite demeure, en soi, un état supérieur, que Paul ne veut certainement pas interdire à ceux qui en sont capables. Voilà pourquoi Paul y revient au v. 6, et explique que malgré la force impérative de sa parole (ëçétw), il ne donnait pas un ordre absolu, maïs une permission d'ensemble qui est même plus que cela, qui est pour le grand nombre une exhortation dictée par la prudence. Les versets 8-5 n'étaient qu'une explication apportée au v. 2 (et au v. 1), afin de préciser (non comme un conseil, mais comme la définition même du mariage) les droits et les devoirs réciproques (6ye#) que l'union monogame impose aux gens mariés, sous la réserve qu'ils peuvent de temps en temps, pour un motif religieux et d’un commun accord, en suspendre l'exercice. On pourrait donc mettre en parenthèse ces versets explicatifs (où Paul répond peut-être à certains points secondaires de la question posée dans la lettre de Corinthe). — Enfin, au v. 6, Paul conclut : « Cet état — dont je viens de règler les conditions — je vous permets et. vous conseille bien en général d'y entrer, quoique je n'y oblige personne ». L'accent est sur le mot ouyywinv; les plus rigoristes de Corinthe doivent savoir désormais que Paul approuve le mariage des chrétiens, sans vouloir l'imposer.
Cependant lui-même n’est pas marié, il nous l’apprend ici avec certitude (6 at évautév, voir au v. 8), et il est naturel que son exemple donne de l'émulation à ses néophytes. Mais, parmi ceux qui se croient capables de suivre un si haut exemple, il en est qui ne le sont pas. L’Apôtre leur dit, en des termes qui s'accordent bien avec le principe du v. 4 (sur la beauté de la continence), mais qui renferment peut-être ici un peu d'ironie à l'égard des ascètes présomptueux (1) : « Je veux bien, ox je vou-
(1) Cornely (qui lit 0w yéo comme Vulg.) ne voudrait pas admettre que ce souhait soit purement platonique (et ironique encore moins). Mais si l'on traduit 0ékw par « je souhaite », ce mot n’a pas plus de portée que « je voudrais bien », à ne regarder que l'avantage théorique et tout personnel de l'être humain, — point de vue auquel Paul ne se restreint jamais dans un cas concret, |
drais bien, cependant (6£kw dé), — malgré l'indulgente autorisation que je donne, — voir tous les hommes en état de supporter le célibat comme je le fais »; — ou « Car je veux bien ou je voudrais bien (0élw yép), — et c’est la raison pour laquelle je ne fais pas du mariage un précepte (où xav émcayiv) — voir tous les hommes, etc. ». Mais tous les hommes ne peuvent ainsi garder la continence. Car il leur faudrait un don spécial de Dieu, qui n’est pas accordé à tous (cfr. Mat, x1x, 11). Ceux qui ne le possèdent point ne doivent pas s’en désoler : car ils peuvent en avoir un autre à la place.
Nous touchons ici encore à un point de doctrine très important, et très discuté. Est-ce que saint Paul considère le mariage — le mariage chrétien, bien entendu — non comme une chose indifférente en soi pour le bien de l'individu, une solution d’utilité et de prudence pour écarter des tentations, mais comme une « grâce » de Dieu, un yéetcua qui peut justifier l’éfouoia qu'on accorde sur soi-même à une autre personne (voir vi, 12-17), et dont la possession compense dans une mesure l'absence du don plus relevé de la chasteté embrassée pour le service de Dieu (v. 25-suiv.)? Beaucoup d'interprètes acatholiques, à cause des préjugés eschatologiques et encratites qu'ils prêtent à Paul, ne l'accordent pas. Zietzmann veut entendre à peu près ceci : « Chacun n’a que le don que Dieu lui assigne; aux uns il accorde le don de la continence, et aux autres pas » (un des deux oftws serait donc purement négatif, signifiant l'absence du don). Bachmann juge que zéptoux ne se rapporte pas au mariage, mais à d’autres dons quelconques, que Paul ne détaille pas, et que peuvent avoir des chrétiens qui ne peuvent cependant rester continents; 7. Weiss, à peu près de même, que Paul fait entrevoir, par urbanité, à la place de la continence, [a possibilité de posséder quelqu'un des charismes dont il sera question au chap. xn. Des protestants modérés, comme Godet, restreignent la signification de « charisme » aux dons qu’on reçoit pour des vocations extraordinaires, et, par exemple, la continence même ne serait recommandée qu'aux privilégiés qui n'auraient plus aucun combat à soutenir dans la chair. Pour eux tous, le mariage, vocation commune, ne saurait donc être un « charisme ».
L'ensemble des catholiques en juge tout autrement. Pour eux, ce mot de « charisme » vient relever:ce que Paul avait dit jusqu'ici du mariage en s'en tenant au simple point de vue de la prudence. Eci il présente le mariage sous un aspect bien plus élevé, comme un « don de Dieuw (s. Thomas). Théodoret l’a expliqué en très beaux termes : « Ceux qui sont liés par le mariage, [Paul] les a consolés [de ne pas posséder le don supérieur de continence parfaite], en appelant le mariage un don de Dieu; car.avec l’aide de ce don, on peut garder la tempérance qu’il faut observer dans l'état matrimonial ». De même anciennement Origène, puis Théophylacte, Lombard, s. Thomas, Lap., Estius, Cornely, Toussaint, Gutjahr, Sickenberger, etc. Nous verrons, au commentaire du ch. x17 et suivants, que le sens propre du mot « charisme », qui désigne parfois des grâces de Dieu n'ayant rien d'extraordinaire dans la forme, et qui d'ailleurs est plus étendu que celui de « gratia igratis data », ne s'oppose pas à cette interprétation, laquelle est de beaucoup la plus simple, la plus logique et la plus profonde. Les catholiques, dans l'ensemble, ont beaucoup mieux saisi que les protestants l'esprit qui dictait à Paul ses enseignements sur le mariage chrétien.
Nous pouvons aïnsi rendre ‘son idée, moitié en résumé, moitié en paraphrase :
« Vous avez raison de m'écrire que la continence parfaite est une belle chose. Mais vous, ‘Corinthiens, mariez-vous plutôt, voilà mon conseil. (Et comprenez tout ce à quoi vousengage cet état : fidélité, égalité de droits conjugaux; ne cherchez pas trop facilement, car ce serait imprudence de votre part, à changer le mariage en une sorte de célibat précaire). Gependant je ne dis pas à tous qu'il soit nécessaire de se marier. Le célibat est une vocation aussi; la preuve c'est qu'il est la mienne, et je la ‘trouve très haute, Si vous étiez tous capables de garder le célibat, je ne pourrais que m'en réjouir et vous en féliciter; mais vous savez bien qu'il faut pour cette parfaite continence une grâce spéciale de Dieu, qui n'est pas accordée à tous; ceux quime
l'ont pas reçue ne doivent point se désoler pour cela, car il y a d’autres dons, et le mariage sanctifié par La foi en est un ».
Si les « charismes », d’après le ch. xn, sont répartis pour le bien général de l'Église, chacun comprendra que le mariage qui multiplie le nombre des fidèles puisse porter ce nom, aussi bien, par exemple, que des œuvres d'assistance ou d'administration {xu, 28). Paul ne l'explique pas ici, non qu'il ait cru à l'inutilité de propager l'espèce humaine en face d'une Parousie imminente, mais parce qu'il prenait les choses, comme l'avait fait la lettre de Corinthe, au point de vue de l’avantage individuel. — D'autre part, si « charisme » est pris au sens de « grâcé » en général, le mariage en est un, après la continence, du seul fait déjà qu'il prémunit contre les tentations de péchés charnels.
‘ IL. Indissolubilité du mariage et « privilège paulinien » (vu, 8-16)
Inr. — Les premiers versets de ce morceau le relient parfaitement à ce qui précède; après un mot sur la supériorité de la continence, Paul proclame l'indissolubilité absolue du mariage chrétien (10-11). Moins tranché est le cas de deux époux qui auraient contracté mariage étant encore incroyanis, et dont un seul aurait embrassé la foi; alors il peut y avoir lieu à l'application de ce qu'on a appelé plus tard «le privilège paulinien ». | |
L'interprétation de ces versets présente un assez grand nombre de difficultés dans le détail; mais ce qui en ressort en ioute clarté, c'est que le lien contracté par le sacrement de mariage ne peut étre rompu, et la distance que maintient Paul entre l'autorité de la tradition venue du Seigneur, qui est absolue, et les prescriptions que les apôtres peuvent y ajouter; celles-ci ne doivent étre que des applications ou des explications entièrement subordonnées aux précepies reçus du Christ; considération qui a beaucoup d'importance pour trancher ce qu'on a appelé le problème de « l’individualisme de Paul ».
s =, * - S = Cu. vu, 8. Aëyuw Ôè voïs “aœyépors xat “vais yheas, xaNdY abroïs Eay pelvwotv Xe rèyo 9. Ei dè-obx EVupareborrat, yapnodruoav" xpelrror yép Ecru “Yapetv
SN
À “Tupoïohar.
A. 8-9. voïs œyduor : ce mot, comme le verbe ÿaueiv dont il provient, se dit au sens. large pour les deux sexes {cfr. v. 10, voïs yeyaunxésiv, quoique le terme propre pour la femme soit yaueioba) ; ainsi Cornely, Lietzm., Bachm., al. Dans les &yapot peuvent être compris les veufs, xäpot (Lietzmann), et il n'y a aucune raison de vouloir changer vais: xhpous en vois xhpois, comme le fait Schmiedel, ou de supprimer raïs xfpais avec Holsten et J. Weiss, comme si Paul ici n’avait pensé spécialement qu'aux hommes. — Kal ras. xdpais ; le xxl détache spécialement un membre de l'ensemble (comme Marc, xvi, 7) pour le mettre en évidence : « et en particulier aux veuves » (Bachm., Sickenb.), cfr. infra le v. 40. — xaXév, cfr. supra le v. 1. — peivwow ds xäyw, voir au v. 7, supra. — où avec st (au lieu de 4), fréquent dans le N. T., n’est pas inconnu chez les classiques, soit qu’on prenne la négation comme faisant corps pour ainsi dire avec le verbe (ce qui peut être le cas ici), soit pour insister sur la négation (ei u signifie plutôt : « à moins que »). — zupoÿola signifie ici, par le contexte, se consumer dans la peine et la lutte non victorieuse contre des passions mal refoulées, comme un feu qui couve sous la cendre; tout différent est le sens qu’il prend Z7 Cor. x1, 29; Æph. vi, 16 et Apoc. 1, 15, ui, 48. — tyrpatebeodat ne se retrouve que plus bas, 1x, 25, dans tout le N. T. — Cfr. le v. 3 au v. 1, et le verset 9 au v. 2.
B. 8-9. Ce verset nous semble un correctif (dé) apporté à la recommandation précédente du mariage; bien que l'Apôtre soit allé jusqu’à l'appeler un « don de Dieu », il ne veut pas laisser croire qu'il le mette au-dessus, ni au niveau, de la parfaite continence. Celle-ci, comme il l’a déjà dit au v. 1, est par excellence la chose « belle » {xaXé), c’est-à-dire honorable, excellente et avantageuse, un bien qu'il a toujours voulu conserver lui-même (cfr. v. 7) (1). Il l’affirme à ceux qui.ne sont pas liés déjà,
(1) Ces vv. 7 et 8 (cfr. plus bas 1x, 5) prouvent que Paul n’élait pas marié quand il a écrit cette lettre; c'est une supposition en l'air de se figurer qu'il fût veuf (d'autant plus qu'il ne parle ici que de « veuves »), ou qu'il ait jamais pris femme depuis, ce qui eût été tout à fait contraire à sa doctrine — malgré la fantaisie de Clem. Alex., sur yvñore aûtuye (Phil. 1v, 8), dans Sérom. 111, 6,
hommes ou femmes, et à ceux qui ne le sont plus — spécialement aux veuves, parce que la conduite à tenir par celles-ci était sans doute plus discutée, à Corinthe comme ailleurs (cfr. infra, 39-40, et Z Tim.,.passim). Ainsi il prépare ses instructions sur la virginité chrétienne (25 ss), et sur le veuvage chrétien (39-40). On peut noter qu'il y arrive en trois temps (v. 1; — v.9; — vv.25 sss. et 39 s.), procédé plus instinctif que calculé sans doute, mais qui est assez caractéristique de sa manière (1).
Cependant, comme il l'a dit au v. 2 (àcx tas nopvelus) et au v. 7, ilest, en pratique, conseillable au plus grand nombre de se marier; car, en visant à un état de perfection trop élevé au-dessus des forces communes, ils pourraient se condamner à une vie malheureuse, et peut-être même vicieuse, n'ayant pas su éteindre les passions qui les consumaient. Et si elles subsistent toujours avec cette virulence, surtout si elles les entraînent au péché suivi de remords, c’est le signe que Dieu voulait qu'ils fussent mariés. Toutefois il ne faudrait pas, avec des hétérodoxes, conclure de ce passage que Paul recommande le célibat à ceux-là seulement qui n'auraient plus aucune lutte charnelle à subir.
A. 10-11. yeyaunxésw : pour le sens général de yausiv, v. supra. Le parfait marque un état acquis, stable : « à ceux qui sont une fois mariés », « une fois qu'ils se sont mariés », c'est-à-dire les mêmes dont il était question au verset précédent; —
Cu. vu, 8. Je [le] dis cependant aux non-mariés et aux veuves, c'est chose excellente pour eux s'ils demeurent comme [je suis] moi-même; 9. Mais s'ils ne peuvent être continents, qu'ils se marient; car mieux vaut se marier que d’être sur le feu.
rapayyéw, ce n’est plus un conseil, mais un ordre; — « non pas moi (cfr, énfra 12, 25, 40), maïs le Seigneur », voir Mat. v, 32; xx, 2-9; Marc, x, 2, 9, xr, 12; Luc, XVI, 18. — yuwpiteolar est le terme propre pour « divorcer », non moins que dptévau, dans le droit grec et romain (Deissmann N B S); l'aoriste ywpto0fvar marque l'acte même qui met dans l'état de séparation (avec ou sans formalités légales); plus bas, on ne peut guère décider si les mots &àv Gè xai ywopts0ÿ se rapportent au passé,. au futur, ou envisagent la séparation en général, sans rapport à un temps déterminé; tév est bien la particule d'éventualité la plus générale, maïs le xaxt. (— « même ») pourrait marquer un fait déjà posé, connu; aussi notre traduction reste imprécise à dessein. — Les deux versets 10 et 11 ne font qu'une phrase, coupée par la parenthèse éày .. xatallayftw; procédé qui n’a rien de surprenant dans le style de Paul, tout en ne ressemblant guère à ceux d'un « style oral » mnémotechnique; aussi J, Weiss a-t-il certainement tort de soupçonner dans la parenthèse l'addition d'un interpolateur qui aurait voulu traiter complètement la question du divorce, tandis que Paul se serait contenté de répéter équivalemment l'ordre du Seigneur.
B. 10-11. Paul parle toujours encore pour ceux qui sé marieraient après seulement qu'ils ont fait, l'homme et la femme, profession de christianisme — c’est-àdire pour les mêmes qu'aux vv. 8-9, — et, par la même occasion, pour les conjoints qui se seraient fait baptiser l’un et l'autre, sans s'être séparés, depuis leur union. Qu'il s'occupe d'abord exclusivement de ceux-là, des « époux chrétiens » en général, c'est ce qui est manifeste grâce au v. 12 (infra), où il leur oppose « les autres » (rois Auroïs) qui sont les chrétiens unis {avant leur conversion, v. infra) avec un conjoint infidèle.
Donc il y à des chrétiens, célibataires ou veufs, qui font bien de contracter
(1) Nous avons montré, daus notre commentaire de l’Apocalypse, qu'il est devenu tout à Systémaiique chez Jean.
164 ÉPITRE AUX CORINTHIENS, Vlt, 4-16.