CHAPITRE III. XIX
Car le souci des églises dont il s’était éloigné ne le quittait jamais au milieu de ses nouvelles conquêtes. Les Corinthiens, apprenant que leur apôtre venait de s'installer à Éphèse, à quelques jours d'une navigation facile jusqu'à Cenchrées, s'étaient mis probablement de leur côté à attendre sa visite. Puis le retour à Éphèse d'Apollos avait dû stimuler encore la sollicitude paternelle de Paul. |
Apollos — nom diminutif d'Apollonios probablement, ou peut-être d’Apollodore — était un Israélite pieux et disert venu du premier centre de la culture
‘hellénistique, Alexandrie d'Égypte, dont la colonie juive puissante et cultivée
avait donné à la philosophie le célèbre Philon, mort depuis quelque vingt ans, Cet Apollos, versé dans les Écritures (Act. xvir, 24), pouvait être lui-même un conférencier passant d’une ville à l’autre, peut-être un rhéteur de profession ; en tout cas c'était un homme bien armé pour la propagande, et qui n'ignorait pas le succès. Or, arrivant à Éphèse après que Paul y eut laissé, lors de son premier passage, Aquilas et Priscilla, il s'était mis à enseigner dans la synagogue « ce qui concernait Jésus » probablement sa mission divine, ses miracles, sa mort et sa résurrection; cependant, en fait de baptême, il ne connaissait encofe que celui de Jean. Cette brève donnée des Actes (xvuir, 25) nous fait regretter l'absence de plus amples explications au sujet de ces J'uils et de ces païens, nombreux peut-être, qui sympathisaient avec l'Église sans y être encore entrés et sans en connaître toute la doctrine (1). [1 n’y avait pas encore à Éphèse, semble-t-il, de groupe de chrétiens constitué, mais possiblement quelques passants amenés là par leurs affaires, venus d'Antioche, de Corinthe ou d’ailleurs; à Alexandrie il devait en être de même. Quoi qu'il en soit, le couple des pieux amis de Paul, déjà devenus ses collaborateurs occasionnels, vit quelle recrue ce serait pour la chrétienté juive et grecque qu'un homme tel qu'Apollos. Ils se mettent en relations avec lui, complètent son instruction, — et, très certainement, lui font recevoir le baptême (quoi qu’en pense Reïtzenstein; car il va de soi qu'il n'aurait pu devenir d'emblée comme le second
(1) Le cas d’Apollos est à rapprocher de ces « disciples » dont parlent les Actes au chapitre suivant (xrx, 1-7), ceux que Paul rencontra à Éphèse au commencement de son séjour, et qui ne connaissaient encore ni le Saint-Esprit, ni un autre baptême que celui de Jean. Puisque Luc les appelle des « disciples », c'est à coup sûr, malgré Reitzenstein ({ran. Erlüs., p.126-s.) qu'ils faisaient déjà une profession quelconque de christianisme. Mais ils n’avaient dû être en rapport ni avec Aquilas et Priscilla, ni avec Apollos complètement converti. On peut même douter qu'ils fussent Juifs de race, car autrement le terme de « Saint- Esprit » ne leur aurait pas été si inconnu. Cet épisode des Actes soulève un problème historique encore obscur, mais fort intéressant. On ne peut voir en ces gens, malgré quelques modernes, de ces « Mandéens », dont l'existence indépendante ne s’affirme que beaucoup plus tard, et qui d'ailleurs n'ont jamais voulu, une fois constitués en secte, croire à Jésus. Ce qui semble le plus vraisemblable, c'est que, après la mort du Précurseur, beaucoup de ses disciples qui n'avaient pas fait acte d'adhésion formelle à celui qu'il annonçait (cfr. Jean, 111, 25-26) s'étaient dispersés à travers la Diaspora, Alexandrie, Éphèse, etc., et \ avaient fait de la propagande parmi les Gentils ou les sectes judéo-baptistes, leur parlant de leur Maître et de Jésus, mais sans être informés que de loin et en gros sur ce qui s'était passé en Palestine après le martyre de Jean. Le précurseur lui-même avait fait des adeptes parmi les « soldats » (Luc 111, 44) qui n'étaient peut-être que des douaniers au service des bublicains (v. Lagrange « Év. selon s. Luc », ad loc.) mais n'étaient pas nécessairement des Juifs, ni même des Palestiniens, et dont certains avaient pu rentrer dans leurs pays, y portant la doctrine de Jean,