CHAPITRE II CORINTHE ET SON ÉVANGÉLISATION
I L’apostolat de Paul jusqu’à son arrivée à Corinthe.
Un jour quelconque de l'année 50 ou 51 — plus important pour l'histoire que beaucoup d’autres qui sont des « dates historiques » — s’introduisit dans Corinthe un voyageur très modeste et très isolé que personne peut-être, dans la grande ville agitée, ne remarqua. C'était le « Docteur des nations », venu d'Athènes soit par mer, soit à travers les passes incommodes de la route de Mégare et le terrain plat et dénudé de l'isthme. Tout le long de sa route il avait eu sous les yeux‘le beau spectacle du golfe, des montagnes, des îles; mais une vision divine intérieure devait le rendre peu attentif à la nature qui, champ de bataille des puissances invisibles, ne lui apparaissait qu'en travail gémissant vers la rénovation (Rom. vin, 22). Il se sentait lui-même alors, d’après ses aveux (I Cor. 1, 3), courbé sous le poids de sa propre faiblesse, et, quand il aperçut la majesté de l'Acrocorinthe, il dut penser, non sans frémir, que jamais encore il ne s'était attaqué à une si forte citadelle des « princes de ce monde ». Son succès à Athènes (Act. xvir, 16-34) n'avait que médiocrement répondu à ses espérances ; il se trouvait seul et comme abandonné, à peu près dénué de toute ressource, le cœur rempli d'inquiétudes pour ses disciples de Macédoine dont il n'avait pas de nouvelles, et le corps peut-être travaillé par un accès de sa : maladie chronique. Il entra pourtant avec courage dans les rues de Ia cité, se fiant dans la force du Christ qui vivait et agissait en lui, même et surtout quand il cachait sa présence. Ses triomphes apostoliques, il ne pouvait l'oublier, avaient été déjà nombreux et retentissants; à Corinthe même on avait pu en apprendre quelque chose (I T'hess. 1, 9-10) avant qu'il y arrivât.
Dès le lendemain de sa conversion, Saul avait prêché à Damas (et peut-être en « Arabie ») avec assez d'éclat pour que les Juifs voulussent le faire assassiner administrativement (Act. 1x, 23-25; IT Cor. xt, 32 s.). Puis il avait vu Pierre et Jacques (Gal. 1, 18-19), notifié à Jérusalem qu'il était bien converti, et fait constater ce prodige aux croyants comme à ses anciens amis, leurs adversaires. Obligé de fuir encore (Act. 1x, 29, s.), il avait porté son activité dans son pays de Tarse et en Cilicic (#64. 30), sans qu'il nous vienno de Ià aucun rensoignoment précis sur son travail. Il avait dà pourtant porter dos fruits, puisque Barnabé était allé l'y chercher comme un des hommes les plus capables d'aider à la féconde évangélisation d'Antioche (4e£, x1, 25-8.). Dans la capitale de la Syrie, Saul se distingua tout de suite parmi los « prophètes et didascales », ot fut même chargé, avec Barnabé, d'une mission do socours pour Jérusalom | Aec, x, 30), lorsque l'égliso-mère était éprouvéo à la fois par In famino et par los suites de la persécution d'Hérodo Agrippa LE. Au retour, la communauté d'Antiuche, sous l'inspiration divine, jugea qu'il était, avec Barnahé, la plus apte à semer
VIIL INTRODUCTION.
l'Évangile dans les terres vierges des païens. Tous deux s'engagèrent, avec Mare, dans ce premier grand voyage apostolique (Act. xurr-xiv), où ils fondèrent des chrétientés en Chypre, y convertissant même le proconsul romain; puis, quoique abandonnés par Marc, et jetés en toutes sortes d'aventures périlleuses, qui allèrent pour Paul, à Lystres, jusqu’à subir une lapidation suivant de près une tentative de le faire dieu {le dieu de l’éloquence, Hermès), ils établirent des églises dans les principaux centres de la Pisidie et de la Lycaonie. Leur rentrée triomphale à Antioche avait été vite suivie des réclamations de judéo-chrétiens puristes; on blämait leur libéralisme à l'égard des néophytes païens, auxquels ils n'avaient pas imposé les observances mosaïques avec le baptème. Ce fut l'occasion du « concile de Jérusalem » (Acer. xv), où les idées et la pratique de Paul eurent pleinement gain de cause devant les apôtres. Puis, avec Silas pour compagnon cette fois au lieu de Barnabé et de Marc, Paul était reparti en mission apostolique vers les régions anatoliennes évangélisées au premier voyage. Îl y trouva un nouveau coopérateur, Timothée, qui devint son plus cher disciple. Après une maladie (sans doute le premier accès de son affection chronique, qui consista probablement en fortes fièvres paludéennes, résultat de fatigues inouïes dans un pays malsain) (1), maladie qui arrêta Paul dans la Galatie du Nord et donna le temps à cet extraordinaire malade d'établir solidement l'Évangile parmi ses hôtes (2), les trois évangélistes furent menés par l’Esprit en Europe (Act. xv, 7-10). Ils y connurent de nouveaux succès doublés de peines innombrables, que les Actes ont décrits en partie, à Philippes, à Thessalonique, à Bérée (Act. xvr). Obligé enfn, lui seul des trois apôtres, de quitter la Macédoine, Paul était descendu jusqu'à Athènes, en attendant Silas et Timothée (3). Maïs Athènes n'avait pu le retenir, et maintenant, toujours solitaire, il abordaït la capitale de la province d’Achaïe, Corinthe la mal famée (Act. xvinr, 4).
Partout la haine et les embûches des Juifs l'avaient pourchassé, ainsi que dans sa première mission. Îls avaient su exciter contre lui les riches prosélytes dévotes, par elles les magistrats, soudoyé même au besoin les émeutiers professionnels du port de Thessalonique pour lancer les foules païennes contre ce novateur gênant. À Philippes, auparavant, Paul avait failli être victime de la superstition mise au service de la cupidité, et accusé d'enfreindre les lois romaines, comme un peu plus tard à Thessalonique de semer des germes de rébellion en préchant un autre empereur que César (Act. xvir, 7). La mauvaise
(1) ‘Cette question est à traiter à propos de II Cor. 1 et xI. |
(2) Voir Gal. 1v, 13-s. Nous croyons, avec le P. Lagrange et la majorité, qu'il s'agit de la « Galatie » proprement dite, où s’étaient établis les envahisseurs celtes; mais nous n'avons pas à le démontrer ici.
(3) Sur ce point, une difficulté résulte de la comparaison d’Acé. xvir, 14-15 avec I Thess. 1, 1-2. Michaëlis (v. infra) en a conclu que ce dernier passage visait la fin du 3° voyage missionnaire (quoiqu'il ne soit pas question dans les Actes ni ailleurs d'un séjour de Paul et de Timothée réunis à Athènes en ces conjonctures), el, par voie de hardie conséquence, que les Épîtres aux Thessaloniciens avaient été écrites à cette époque tardive; cela lui sert à défendre la prétendue « captivité éphésienne ». Mais on peut fort bien comprendre les mots de Thess. : nüdoxñoauev auraeobñvar Ev *Abfvauc mévor au sens que Paul jugea bon de partir seul pour Athènes et d'y rester seul ayant, avant de partir, renvoyé pour un temps son disciple Timothée vers les Thessaloniciens ; et cela non pas d'Athènes, mais de Bérée même.