CHAPITRE IV. | XXXIX
ni même sa merveilleuse réduction à un principe, le plus haut, — car, sur le second point, les épîtres aux Colossiens et aux Éphésiens, entre autres, lui sont au moins égales, — que la façon dramatique, génialement et divinement dramatique, dont l'Apôtre présente aux Corinthiens l’ensemble de sa doctrine. Nous pourrions la caractériser en l'appelant — dans un sens infiniment plus haut et plus vrai que lorsqu'il s’agit des paradoxes de Nietzsche — une « transvaluation de toutes les valeurs ». Paul se montre en cela le plus grand disciple de Celui qui a proclamé les Béatitudes, et choisi le fol argument de la Croix pour les démontrer véridiques.
L'Apôtre, avant de passer à aucun éclaircissement doctrinal et moral tiré de la Révélation, fixe à jamais le caractère de cette Révélation. C'est une « Sagesse » divine, n’appartenant qu'à Dieu, cachée en lui depuis l'insondable éternité, et que les hommes, avec tous les efforts de leur intelligence, étaient absolument incapables d'atteindre ou même d'entrevoir, si Dieu, dans sa miséricorde gratuite, n’avait daigné la leur révéler en leur infusant des lumières de son propre esprit pour qu'ils puissent l’admettre et la comprendre. Car, une fois qu'ils l'ont reçue, elle agit comme un principe qui transforme toutes leurs manières de voir, toutes leurs ambitions, et organise leur vie sur un plan nouveau. | |
Beaucoup de Corinthiens, les plus instruits sans doute ou ceux qui se croyaient tels, n'avaient pas saisi ce caractère d’absolue nouveauté. Ils avaient reçu l'Évangile avec enthousiasme, mais sans y voir plus qu'une doctrine très élevée et très vraie qui leur était transmise comme tout autre système religieux ou philosophique proposé par des maîtres humains, soit Paul, soit Apollos, et qu’il leur était loisible de traiter comme tout autre enseignement adopté dans une école, en l'adaptant, le remaniant, le perfectionnant, chacun selon ses goûts et ses habitudes d'esprit. Après tout, c'était devenu leur bien à eux, et ces disputeurs vaniteux et subtils se piquaient d'émulation pour lui donner la forme qui le ferait le mieux valoir, et les ferait le plus valoir eux-mêmes. De là cette recherche d'illuminations supplémentaires qu'ils trouveraient dans les « charismes ». De là les conclusions flatteuses pour leurs instincts qu'ils tiraient de l’enseignement commun. Ainsi Paul avait promulgué bien haut le principe de « liberté » chrétienne, contre la tyrannie des légalismes extérieurs, juifs ou païens; il avait proclamé le néant des faux dieux et de leur culte. Tel ou tel d’en déduire bientôt que, si les dieux ne sont rien, c’est chose indifférente que de prendre part à leur culte, si on ne le fait pas dans un esprit faussé de religion, mais pour l'utilité ou pour la réjouissance; on prétendait montrer ainsi la supériorité d’un esprit qui se moque des superstitions, et sait bien qu'il n'ya rien à craindre de ces divinités-là (voir aux ch. vin, x). Si la vie du corps est si insignifiante auprès de celle de l'esprit, et puisque « tout m'est permis », pourquoi ne pas calmer les instincts charnels en les satisfaisant, comme on fait taire un estomac qui a faim, pour qu'il ne distraie plus l'esprit par ses réclamations (v. au ch. vi)? Ainsi se faisaient, en bien des domaines, des raisonnements de la sorte depuis que le maître n'était plus là pour les prévenir ou les réfuter. Les femmes, se sachant les égales des hommes pour les biens de l'âme, voulaient se comporter .en tout avec la liberté des hommes (voir au ch. x1); d'anciennes attitudes de païens se réintroduisaient dans les cérémonies du culte