XLIV INTRODUCTION
(ch. 1x) pour en gagner le plus grand nombre. Paul ne leur prêche aucunement la rupture de leurs relations anciennes, pourvu qu'ils aient rompu avec lerreur religieuse et les mauvaises mœurs; il ne prétend en faire, bien au contraire, ni des reclus sans influence au dehors, ni des bonzes, ni des « émigrés à l'intérieur ». Non seulement certaines de leurs réunions religieuses peuvent être ouvertes aux non-croyants, en vue de la propagande {voir à x1v, 23-25), mais dans la vie profane, les « saints » ne sont pas condamnés, comme les pharisiens, à se défendre par un perpétuel « noli me tangere ». Il ne faut pas qu'ils se rendent à eux-mêmes l'existence matérielle impossible; qu'ils achètent donc comme les autres les viandes à la boucherie sans s'inquiéter de savoir si ce sont ou non des « idolothytes » (x, 25-26). Qu'ils ne s’étonnent pas si les païens ne vivent pas selon l'idéal chrétien, et qu'ils ne s’écartent pas d'eux pour cela — sauf, bien entendu, le danger de corruption — d'une manière farouche et provocante ; : ce n’est qu’au sein de l’ Église qu'ils ont le droit et le devoir de réprimer, dans «l'intérêt général, les écarts trop graves de leurs frères ; s'ils agissaient de même envers « ceux du dehors », ils seraient incompris, et deviendraient vite odieux; donc, sans pactiser en rien avec les vices des païens, qu'ils en laissent, en règle commune, le jugement à Dieu, qui connaît les consciences (vi, 10; 12-13, v. comm. ad loc.). Qu'ils s'efforcent seulement d'édifier tout le monde, « de n'être un scandale ni aux Juifs, ni aux Grecs, ni à l’église de Dieu », et, comme Paul, « de complaire à tous », « afin qu'ils soient sauvés », en s'ouvrant peu à peu à l’aimable influence des chrétiens, et en les prenant pour modèles. Les « saints » doivent être sociables, et il leur est parfaitement permis d'accepter des invitations à la table de leurs amis encore païens, si cela est utile à eux et aux autres, pourvu qu'ils ne se laissent aller à aucun compromis, même apparent, contraire à leur foi (x, 27-suiv.). Les mariages « mixtes » eux-mêmes, (c'est-à-dire ceux qui ont été contractés avant la conversion de l'un des conjoints) sont déclarés en principe indissolubles (vir, 42-s.).
Sans doute pareil programme était en bien des cas difficile à remplir, dans cette ville où tout, repas professionnels, fêtes de famille, était si profondément pénétré de paganisme; dans certaines circonstances, les chrétiens devaient prononcer un « non » catégorique que leurs amis du dehors ne comprenaient pas. Mais on ne peut nier du moins que Paul a prêché une vie divine qui restât toujours humaine et aimable. À ses yeux, elle résultera aisément de la charité qui doit régler toutes les relations, et de la « liberté » qui la suit à l'égard de tous les préjugés humains et de toutes les contingences indifférentes. Il dépasse les stoïciens en fermeté, mais en y joignant ce qu’ils ne connaissaient guère, la largeur d'esprit et la douceur d'un imitateur de Jésus. Si sa lettre éclaire les plus hauts sommets de la théologie et de la mystique, elle est aussi un traité inspiré de morale chrétienne commune, s'adaptant aux conditions les plus ingrates, comme étaient celles de Corinthe. C’est un chef d'œuvre de « libéralisme » — au sens louable de ce mot, — dégagé de toute faiblesse et pratiqué « pour la gloire de Dieu » (x, 31). Elle nous donne l'idée la plus nette du véritable esprit de l'Évangile dans les rapports avec la société qui n'y croit pas encore, mais qui doit être amenée à y croire. Le déchaînement des persécutions vint ensuite le voiler, en ce sens qu'il obligea l'Église à agir comme une société plus secrète et fermée, une société de catacombes, puisqu'il y allait de son