CHAPITRE IV. LI
devant Gallion, ils ne sont plus dangereux à Corinthe commeils furent à Thessalonique; quant à la masse païenne, elle semble demeurer en face de l'église dans une attitude simplement curieuse ou indifférente. On était si habitué dans cette ville à tous les mouvements d'idées et de sectes! |
Le danger est à l'intérieur. Paul n’a plus à s'inquiéter de calmer une agitation « adventiste » comme celle qui lui avait fourni l’un de ses motifs d'écrire de Corinthe deux lettres aux Thessaloniciens (certainements antérieures) (1). A-t-il à lutter contre les théoriciens « judaïsants »? Rien ne l'indique, pas même du côté des « hommes de Céphas », dont il ne paraît faire qu'un cas secondaire. Mais cette « apologie » à laquelle il est fait allusion au chap. 1x (et qui n’est pas faite directement à l'usage des Corinthiens, v. comm. ad loc.) a été presque sûrement nécessitée par le besoin de se défendre contre ce genre d’adversaires, qui n'avaient pas désarmé depuis le concile de Jérusalem ni depuis la solution du conflit d'Antioche, et qui devaient s’agiter assez fortement en Syrie ou en Anatolie; on prévoit déjà que l’Apôtre devra exposer contre eux très systématiquement la vraie doctrine de la justification, ce qui sera le sujet des épîtres aux Galates et aux Romaïns. L'appel fréquent à l’idée de « liberté » évangélique (comme Gal. et Rom.) se rapporte en partie peut-être à cette situation. Même à Corinthe ces intrus vont bientôt pénétrer, nous ne l’apprendrons que trop bien par la Deuxième aux Corinthiens ; mais, pour le moment, ils n’y sont pas encore, de sorte que Paul n’a pas besoin de traiter dans sa première lettre ce point litigieux. Enfin les erreurs du protognosticisme concernant la per sonne et l'œuvre du Christ, qui, dans peu d'années, séviront gravement en Asie Mineure, ne semblent pas s'être déclarées, du moins sous une forme bien saisissable. C’est pour cela que, dans une lettre toute pleine du Christ, Paul n'éprouve le besoin de faire aucun exposé de doctrine proprement « christologique », comme il le fera dans les Épitres aux Colossiens et aux Ephésiens, pendant sa captivité romaine. Quant à la doctrine de l'Église, elle est déjà formée, et ne recevra plus que des précisions soit pour sa théologie dans les épîtres que je viens de nommer, soit pour sa législation dans les Épitres pastorales, aux dernières années de la vie de l'Apôtre.
« Située » ainsi dans l’œuvre épistolaire de Paul, notre épitre, avec sa richesse de contenu, jette une vive lumière sur l'ensemble et les « phases » de sa doctrine. Car elle tient à toutes les autres lettres, antérieures et ultérieures, et nous montre que les chefs d'enseignement plus spécialement développés dans l'une ou dans l'autre ne se sont point dessinés dans la pensée de l'Apôtre par le fait d’une évolution plus ou moins homogène, mais que, avant d'être mis en écrit, ils se trouvaient tous réunis dans une synthèse dont la formation doit remonter à la première phase de l’apostolat; ce ne sont que des difficultés surgissant de l'extérieur qui ont obligé Paul à les développer à part, et successivement. Ainsi toute la sotériologie était connue des Corinthiens du jour où Paul leur avait parlé du Christ crucifié ; l'ensemble de l'Epitre, et des passages comme xv, 56 (v. comm. ad loc.) et d'autres, qui présupposent établie la doctrine de Gal. et de BRom., le
(1) Les raisons que croit avoir Michaëlis (op. cit.) pour les dater du troisième voyage missionnaire, à Cause d’une combinaison lrop ingénieuse des voyages de Timothée, ne sont pas, à nolre avis, admissibles.
Si. INTRODUCTION.
prouŸent surabondamment; l’eschatotologie qui a occupé surtout 1-11 Thess. reçoit bien quelques compléments de grande valeur, mais toujours situés dans la même ligne, dans la synthèse admirable du ch. xv; il n’y aura plus désormais que quelques points, sur le sort des races d'hommes respectives, Juifs ou gentils, et sur celui des âmes justes avant la Parousie, qui seront plus nettement exposés II Cor., Rom. et Phil. Quant à la christologie et à la doctrine de l'Esprit Saint, qui servent de base à la sotériologie et à l’enseignement des fins dernières, elles sont toujours, ici et ailleurs, présupposées comme faisant partie de la catéchèse la plus antique et la plus universelle; dans aucune épître elles ne sont “introduites comme quelque chose de nouveau, mais seulement défendues contre des altérations survenues à une époque récente ou dans un pays particulier. De même en est-il pour la doctrine de la grâce, dela prédestination, des sacrements de baptême et d'Eucharistie. Enfin l'histoire évangélique, bien.qu'aucun évangile canonique ne fût rédigé encore, est à la base de tout l’enseignement dogmatique ou moral. | |
Ainsi la Première épitre aux Corinthiens ne contient guère d'enseignement nouveau ou isolé — sauf l'antithèse des deux « sagesses » — mais elle illustre d’une façon merveilleuse l'enseignement de toutes les autres, et fait voir la cohérence parfaite du « paulinisme », si l'on peut encore se servir de ce mot pour désigner l'Évangile unique en tant seulement qu'il est exposé « selon Paul ».