‹ Saint Paul Première épître aux CorinthiensChapitre 59 sur 192 · LXII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

LXII INTRODUCTION

11 le fait toutefois sans jamais perdre de vue l'objet précis qu'il doit traiter. Ses « digressions » les plus inattendues, ainsi sa revendication de « liberté » et. son recours aux exemples de l'Ancien Testament, qui interrompent une discussion sur les idolothytes aux chapitres rx et x, ou bien son « hymne à la charité » du ch. xux au milieu de l'instruction sur les charismes, — restent unies à tout ce qui les entoure par le lien le plus étroit de logique interne; mais ce lien n'apparaît qu’à la fin, quand on voit l’auteur, qui avait presque eu l'air de s'égarer, redescendre de la façon la plus aisée, la moins abrupte, au sujet local et précis qu'il avait paru oublier, et qui va se retrouver désormais, par cette digression même, éclairé dans toutes ses complications et ses profondeurs. Ce sont procédés de grand maître. une logique où rien ne rappelle les lisières des écoles, mais qui est transcendante et libre comme l'Esprit; celui-ci souffle où il veut, mais, avec ses détours apparents, entraîne toujours droit au but.

Les transitions entre morceaux ou fragments de morceaux sont toujours d'ailleurs assez sensibles (dès lors qu'on entre dans le mouvement de l'âme de Paul), pour écarter tout soupçon de désordre dans la pensée, — ainsi que toutes ces théories de déplacements ou de mélange de lettres diverses que -certains critiques ont crues éclairantes (v. chap. suivant). Le passage entre la question des idolothytes (ch. x) et celles des réunions de culte (xr-ss.) se fait très naturellement par une louange un peu ironique sur la fidélité que mettent les Corinthiens à suivre les traditions enseignées par leur Apôtre, qui doit leur apprendre à imiter le Christ. L'hymne à la charité (ch. xiu), est introduit comme sous couleur de révéler aux amateurs de charismes un don spirituel bien meilleur que tous les autres, et auquel ils ne pensent pas. Et de pareils exemples de finesse spontanée abondent, où un esprit trop géométrique ou scolastique ne verrait d'abord que sautes d'idées.

Insistons sur ce point; car des analyses sommaires et superficielles ont, à quelques critiques en vue, donné lieu d'opérer en notre épître des dépècements dont nous aurons à juger bientôt. Il est surtout un procédé de Paul — instinctif ou calculé — qu'ils n’ont pas su saisir. On prétendra ainsi que dans certaines questions, comme celle des idolothytes, l'Apôtre se place successivement à des points de vue si différents, ou même opposés, que les divers morceaux ne pourraient faire partie d’une même lettre, écrite en un temps unique et dans le même ensemble de circonstances. Il n’en est rien.

Le fait est plutôt que Paul, dans ses discussions et ses exposés, lorsqu'il doit opérer un grand redressement, avec une réserve qui n'effraie pas le contradicteur, commence par quelque vérité ou quelque règle très générale qu’on ne peut se dispenser d'admettre; au besoin le redresseur habile abondera dans le sens de l’autre {« tout m'est permis »), ou paraîtra tolérer ses usages. Ainsi il investit la position à emporter, entraîne sans le brusquer l’autre à sa suite, puis, quand cette espèce de jeu a dû produire son effet, Paul démasque tout à coup ses batteries, et frappe les coups décisifs. En isolant une phrase ici, une autre là, on aurait cru pouvoir mettre l’auteur en contradiction avec lui-même. Mais ce n'était qu'une marche dialectique raffinée, le progrès sûr et subtil d'une pensée qui ne devait éclater qu’à la fia dans toute sa force. C'est ainsi qu'il faut comprendre notamment la tolérance que Paul semble d'abord avoir pour l'exercice public de la prophétie par les femmes, à qui, au ch. x1, il ne reproche

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CHAPIRE V. LXIIX

rien que de s’y livrer en attitude trop mondaine, pour en venir, au ch. xrv, à la leur interdire absolument; ou, plus frappant encore, l'interdiction des repas dans les temples, dont le chap. vnr ne signale que l'inconvénient qu'ils ont pour la conscience d'autrui, pour des frères mal éclairés, mais qui seront dénoncés au ch. x comme une apostasie, une participation à la table des démons qui rend impossible de s'approcher de la table du Seigneur! Ce ne sont pas des points de vue opposés, mais un ordre de considérations qui montent äu relatif à l'absolu. — Aüïlleurs c’est une marche inverse que nous pourrons constater : d'abord un violent coup de vent qui disperse les nuages, puis le soleil qui monte dans une atmosphère épurée; c'est l’écrasement impitoyable de la « sagesse du monde » (r, 18-11, 5), pour que les regards confondus des imparfaits, humiliés de la sorte, se lèvent ensuite vers la promesse bien plus brillante de la « sagesse de Dieu ». ‘

Nous voyons comme ces procédés sont habiles et saisissants. Les plus notables sont le renforcement progressif et le contraste.

De bonnes études ont été faites sur l’art de Paul écrivain, et la ['° aux Corinthiens, avec sa variété de sujets et de ton, offre peut-être à ce genre de recherches une matière plus ample que toutes les autres. Il faut admettre que Paul était très conscient de ses moyens, même de ses moyens d'artiste de la parole. Non pas qu’il ait jamais cherché à imiter les rhéteurs d'Asie, alors en vogue, ainsi que Blass en avait émis le paradoxe. Mais nous concéderons, en prenant les termes du P. Lagrange, « qu'il a cherché parfois. à s'exprimer d'une manière ingénieuse pour frapper plus vivement les esprits » (« Ep. aux Romains », Inr. ch. v, 2]. On peut bien croire, avec Joh. Weiss (« Urchristentum », 1917, p. 303, al.) que tout n'était pas chez lui improvisé dans le feu de l’éloquence. Certains morceaux, tels qu’on en trouve dans l’exaltation de la « folie de la Croix » et de la Sagesse de Dieu aux premiers chapitres, ou dans la contemplation des fins dernières au ch. xv, avaient dû être longuement müris au milieu des méditations et des travaux de l’'Apôtre; peut-être, dans ses discours, les avait-il déjà produits à l'état d'ébauches qui s'étaient graduellement perfectionnées, avant d'acquérir cette concentration, cette plénitude, cette vigueur sentencieuse que l'on admire dans sa lettre. L'habitude du « style oral » acquise dans les écoles de rabbins, avait pu aider à ce travail, et le faire aboutir à ces formes arrêtées, souvent rythmiques, qui permettent d'organiser ces morceaux en espèces de strophes. Ajoutons cependant que l'enthousiasme, comme il arrive chez des natures ardentes et portées au lyrisme, parmi les Sémites surtout, a pu quelquefois suppléer aussi au manque d'élaboration antérieure; nous sommes portés à le croire pour ce qui concerne le ch. xxx (v. comm. ad Loc.).

Pour serrer les choses de plus près, on peut recourir aux études auxquelles je faisais allusion. Nommons celles du P. Lagrange, dans son Introduction à l'Épitre aux Romains, ch. v, $$ 4 et 2; les conclusions en sont, sur beaucoup de points, applicables à notre épître. Jo. Weiss, dans son commentaire, ses « Deiträge zur paulinischen Rhetorik » (1), et dans l'ouvrage posthume « Das Urchristentum », Lux, ch, xut, a beaucoup de pénétrantes observations mêlées à des vues moins

(1) Joh. WEIss, Deilr. sur paulinischen Rhetorik, T'estschrift für Bernhard VWoiss, Güllingen 1897).

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