‹ Saint Paul Première épître aux CorinthiensChapitre 62 sur 192 · LXVI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

LXVI INTRODUCTION

Les auteurs et orateurs grecs avaient, au moins depuis Héraclite {Worden), pris le goût de l'antithèse, ce en quoi rivalisait avec eux le Judaïsme postérieur, avec sa hantise apocalyptique des « Deux siècles », des deux « Eons ». Paul y était donc naturellement porté aussi par son milieu; mais, ce qui a donné plus que tout cette tournure à son esprit, c'est l'expérience de Damas, le retournement de toutes ses convictions changées d’un coup en leur contraire (v. infra, Exc. 11. Nous ne devons donc point tant parler ici de procédé littéraire que d'un instinct essentiel de son âme.

Chez lui, du reste, une harmonie supérieure, celle du plan de Dieu, concilie tous les contrastes. Tout le mal. que l'homme et le diable ont pu faire trouve, du côté de Dieu, le remède correspondant. D'où le parallélisme antithétique entre le « premier homme » et « l'homme céleste », l'œuvre d'Adam et l'œuvre du Christ (ch. xv: cfr. Rom. v). Il ÿ a là une philosophie divine de l’histoire passée, présente et future. Car saint Paul est véritablement un philosophe, par le secret qu'il possède de ramener toutes ses idées à l'unité, et l'on comprend l'exclamation enthousiaste et juste de saint Augustin {(« Contra Academicos » n, 2,5): « Tanta se mihi philosophiae facies aperuit! » Maïs cette philosophie n'est pas celle du £v => räv, plus ou moins inspirée d'Héraclite ou de l'Orphisme, qu'a voulu y voir Leisegang (1). La « structure spirituelle » de Paul, sa « forme intérieure » n'est pas due à des habitudes intellectuelles prises chez les Grecs, mais à l'histoire de sa conversion. Sa logique, si elle n’est certes pas celle d'une nécessité héraclitéenne a priori, qui ferait que chaque chose ou chaque événement entraine la production de son contraire, n’est point davantage celle d’une « substitution » du divin à l'humain, de l'éternel au devenir, du nvedua à la dy, etc. I] ne raisonne pas sur une nécessité cosmique, et sa logique est parfaitement conciliable avec l'ordinaire, celle d’Aristote; il pose deux commencements qui sont d'ordres divers, et dont le premier n'entraînait pas le second; le processus surnaturel réparateur n’est l'effet que d'un vouloir absolument libre de la miséricorde divine, qui en a adapté les phases à la guérison

progressive de la nature blessée; mais rien n'obligeait Dieu à faire que « lafin répondit au commencement ». Dans cette antithèse et cette synthèse, rien ne provient de la pensée païenne, qu'elle soit « iranienne » selon Reitzenstein, ou qu'elle soit helléno-gnostique. Le meilleur qu'ait dit là-dessus Leisegang, (sans voir cependant la juste portée de sa propre assertion), est cette phrase : « On ne comprend pas Paul par des parallèles, parce qu'il est sans parallèles » (« P. als Denker », p. 25;, — entendons : en dehors de la Révélation biblique et évangélique. Nous verrons {exc. V) que la terminologie elle-même, les mots de « pneuma », « pneumatique », « psychique », etc., ne décèlent aucune affinité avec la mystique du paganisme. Ses anthithèses sont donc bien à lui, ou plutôt elles sont celles sur lesquelles l'Eglise a vécu dés le commencement; muis nul n'a tant aimé à les exprimer, et ne l'a fait avec une force comparable. Le style de Ï Cor. en est la preuve.

Ce parallélisme continu n'est d'ailleurs pas toujours antithétique riroureusement: on rencontrerait des cas où il est «synthétique », en des suites assez longu. de propositions, comme par exemple 1x, 19-22, Ce qui répugne au

4, Gr: .'rostel Pautu: als Denker.

CIADITRE V. LXVRI

style rapide de Paul, comme au génie grec, c'est (excepté peu de passages où il est très expressif, comme Xv, 50) le parallélisme « synonymique », ces redites de la même pensée sous plusieurs formes, où se complaisait le « style oral » des Sémites. Mème en son parallélisme, Paul montre donc plus d’affinité avec les Grecs; il se distingue bien des auteurs helléniques par une certaine « raideur dans la répétition » des mêmes mots (Lagrange, « Romains », Ixr. ch. v, 2), ainsi 1, 27-58. où en trois phrases est répété trois fois à la même place 25:1#%ur0 6 6e5ç; mais nous nous demandons si cela est bien attribuable à une « complète insouciance de la correction du style », comme aurait dit Renan, ou plutôt au sentiment très psychologique qu'on enfonce mieux une idée dans les esprits en frappant les oreilles des mêmes syllabes. Peu importait certainement à Paul que ce procédé fût contraire au goût des écoles. Son « goût », à lui, était à n'en pas douter de marquer le rythme fortement aussi bien dans l'agencement de développements d'une certaine étendue que dans la succession d'idées et de phrases particulières. Le commentaire nous pérmettra de relever une singulière identité de structure entre plusieurs sections de notre épiître. De là vient la facilité — un peu trop grande — avec laquelle des traducteurs cherchent à mettre les épitres en strophes, avec « responsio », « inclusio ». Cette régularité, étendue à des exposés ou discussions très amples, comme aux idées de détail, répondait à la netteté des conceptions de l'Apôtre. J. Weiss a pu relever beaucoup d'exemples de schémas de développement en: a b c— c b a. Un exemple très caractéristique, où la structure est, « presque raffinée », se trouve ch. 1x, 19-22 {o Urchrist, p. 310); non seulement le schéma est strictement suivi, et l'idée générale « du début reprise à la fin, encadrant les applications particulières, mais deux parenthèses, qui font antithèse entre elles, sont intercalées à des places absolument symétriques, dans les versets 20 et 21. On ne peut nier devant de pareils faits l'intention constructive, nous pourrions dire : artistique. — Cependant Paul reste si loin de se faire captif de ses procédés, qu'il rompt ces contextures en y intercalant toutes les remarques et explications utiles que la réflexion ou l'inspiration lui suggèrent pendant qu'il dicte: voir par exemple x, 6-10, xur, 4-6, xv 56, al. (Bultmann).

Les critiques, et Bulémann en particulier, notent encore plus d'un « moyen rhétorique » — si l'on pouvait parler de « rhétorique » quand il s'agit de Paul! — qui est employé dans cette lettre : une espèce d’ « 2nelusio » (ou suurhoxi), pour l'idée sinon exactement pour le mot, ainsi vu, 20-24, 1x, 19-22: la répétition de mots à grand effet, comme copla, nvebux, dydrn, ouvelônon, al. : après quelques phrases générales, les digressions personnelles et les éloquentes apostrophe l'ironie, parlois si pénétrante, comme au ch. 1v, S-suivants: los antlogses, 1X, 7, XIV, 7-88, xv, 36-s, cte., l'appel aux constatations d'expérience, ou au bon sens des lecteurs, x1, LA4-s. x, 15; la réduetion à l'absurde, à, 4. 1h, Vi, 4 (v. comm, ad loc); l'appol aux autorités bibliques ou dvangéliques, los citations, sacrées où même profanes, commo xv, 33.

+ St

n L se DIT L I Ê Cv" ] l l En tous ces procédés, il y a de Part, du grand art parfois, mais si spontané el Si nalurol qu'on a peine, dans la plupart des vas, à lo croire prémédité 1 . n . . . | ° Gelte allure si souple, si vivante, at Jamais monolons comme lo dovonaiont facilement chez 168 Sémites lours borcouses de « style oral », montre quo Paul . , . . + . ù Li indépendamment do os dons do nature ot spiration, & plus appris, comme

EXVIII INTRODUCTION.

dit Bultmann, des Grecs que des Juifs. Nous croyons que la part du secrétaire, quel qu'il fût, n'y est pas sensible; car tout ce mouvement est trop personnel. L'influence précise de l'éducation Judaïque qu'avait reçue Saul l'adolescent ne se révèle guère dans la forme, elle a pu seulement fortifier son goût de l’antithèse et des parallèles; elle a pu aussi lui enlever les scrupules pour certaines répétitions littérales (v. supra) qui sont d'ailleurs de mots et non d'idées purement équivalentes; et c’est à elle certainement qu'il faut attribuer l'habitude paulinienne, marquée dans [ Cor. comme ailleurs, d'amener des citations comme preuves. Mais nous traiterons à part ce dernier point. De plus, les argumentations a majori ad minus (en voir des types surtout 1x, 8-12) ont une couleur assez franchement rabbinique.

‘Tout ce qui vient d’être dit concerne la forme et l'allure du style, ainsi que la manière d'argumenter. Si nous passons à ce qu'on pourrait appeler le « matériel » ou les « matériaux » de ce style, c'est-à-dire notamment au choix des images, il faut reconnaître que l'originalité de l’Apôtre ne s'y révèle qu'à un moindre degré. Paul ne semble pas s'être soucié de développer ses dons, s’il en avait, d'invention imaginative. [1 appartient à un type combiné d'intellectuel et d'homme d'action, que les émotions de la nature et du monde matériel des sons et des couleurs, l'esthétique proprement dite, touchent peu. Il a ‘certainement du goût et de l'oreille, de la promptitude et de la justesse de vue, surtout pour les spectacles de mouvement, mais ce n’est pas à proprement parler un poète. Nulle part on ne trouve chez lui ces notes fraîches, ces impressions de nature si profondes et savoureuses dans leurs indications discrètes, qui font dans l'Évangile l’un des charmes de la prédication du Maître, l'Homme parfait. Paul peut s'élever, et cette Épître le prouve bien, à la hauteur d'un sublime lyrisme (voir ch. 1-rr, ch. xnx, ch. xv), mais ce n’est que par l'idée et le sentiment humains; les images, quoique souvent très fortes et très éxpressives, ne sont là que pour leur servir de véhicule. Ainsi il est frapvant, èt Bultmann en fait la remarque, qu'un homme qui avait tant voyagé sur mer n'ait pour ainsi dire pas, dans toute sa correspondance, une seule figure empruntée aux majestueux spectacles de l'Océan, comme il l’est encore, dans un ordre moins relevé, que ce valétudinaire, si attaché à Luc son médecin (Col. iv, 44), ne parle jamais d’art médical.

Paul se contentait en effet du bien commun et impersonnel d'images simnles que lui fournissait la Bible, ou qui étaient le plus couramment exploitées dans la « diatribe ». Ses élans mystiques eux-mêmes ne le portent pas à chercher quelque chose de plus haut et de plus varié; car c'est avant tout un orateur d'action, d’« affaires » pourrait-on dire, et, comme il est toujours « direct », il s’en tient à ce qui peut illustrer le plus directement une pensée pour des auditeurs et des lecteurs « moyens »; il est vrai qu’on pourrait apprécier de la même façon un Démosthène, à qui, sous certains aspects d'humanité extérieure, Paul ressemble!

Le domaine où il puise reste donc toujours celui de l'existence quotidienne. Ce seront les âges de la vie, les relations de famille, la nourriture : père et enfant, poupon (virus), et homme adulte (rékewc), lait ct alimentation solide, esclave et maître, économe, maison, etc. [1 a une prédilection marquée pour

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