CHAPITRE VI. | LXXXIT
Voilà longtemps que Jülicher, dans son « Introduction », déclarait « aventureux, abenteuerlich, ces essais de dissection et de regroupement de nos épîtres aux Corinthiens; son jugement est particulièrement exact en ce qui concerne la Première. J. Weiss (Komm., p. xuin) et Goguel (pp. 77-suiv.) reconnaissent aussi bien l’un que l’autre que le « rédacteur » qui lui aurait donné l'unité et la forme actuelles agissait avec une certaine logique, et même avec habileté. De fait, si l’on scrute assez à fond pour bien « réaliser » les rapports réciproques de Paul et de sa communauté, le déroulement de la pensée apostolique dans notre lettre prise telle qu’elle est a l'air au moins aussi satisfaisant que dans les trois lettres respectives de ces auteurs ; nous essaierons de le montrer, et aussi qu’il est bien plus saisissant et plus génial. Quel avantage offrent leurs reconstructions critiques ? Je n'en verrais qu'un, en fin de compte : l'œuvre de Paul s'écarterait moins alors de la sage platitude logique d’une thèse de candidat aux examens. Mais nous y perdrions quelques-uns des traits les plus originaux de sa prodigieuse personnalité, de la passion ardente dont il sait si bien ménager les manifestations, en cette souplesse raffinée de dialectique.
On se demande d'ailleurs comment cette fusion de trois lettres aurait pu se produire, soit d’une manière systématique, soit d'une manière inaperçue. Le « corpus paulinum » est fixe, — sauf pour la place variable de quelques lettres, — et il est très vraisemblable que la collection était faite déjà aux dernières années du 1°’ siècle (voir Zahn, « Gesch. des neut. Kanons », 1 et 1, à divers endroits; Goguel, « Intr. »., 1v 1, pp. 45-suivantes); il est à peu près certain qu'ignace et Polycarpe la possédaient tout entière. Lorsqu'une église, Rome, Corinthe, Thessalonique, recevait une épître de l’Apôtre, lecture en était faite dans les réunions publiques. Le rouleau de papyrus qui la contenait était, cela va sans dire, soigneusement conservé ; mais on doit encore supposer que des copies en étaient prises. Ainsi, pour nous borner à deux cas typiques, la Deuxième aux Corinthiens étant adressée, non à Corinthe seulement, mais « à tous les saints qui sont dans l’Achaïe entière » (IL Cor. 1x, 1), ce n'est sans doute pas le même rouleau qui circulait dans les églises voisines de Corinthe, ou du moins celles-ci devaient en garder pour elles un exemplaire. Et l'Épitre que nous appét lons « aux Éphésiens » était destinée, sur l’ordre même de l’auteur, à passer de Laodicée à Colosses, de même que les Colossiens devaient communiquer à Laodicée l'épître à eux adressée (Col. 1v, 16) ; nous supposerons bien que les Laodicéens en avaient voulu conserver soit l'original, soit un double, et les Colossiens semblablement pour la leur; de plus, si cette épître a été intitulée «aux Ephésiens », c'est sans doute parce que, au moment de la collection, ce fut Ephèse (port où avait dû débarquer le messager de Paul}, qui fournit les exemplaires utilisés; la communauté de cette ville avait pu s'en procurer un dès le débarquement de Tychique. Et des chefs d'Église, des particuliers ne faisaient-ils pas copier pour leur propre usage tout où partie de ces lettres? Nous ne croyons donc pas comme J. Weiss qu'il se litaisément des confusions entre les rouleaux de diverses lettres jetées pèle-mêle aux archives de la communauté, et encore moins entre les diverses parties d'un même rouleau (7. P'eiss, Komm., pp.xz-xu), et qu'il füt besoin de tout un travail de reconstitution quand