CYPRE
Trois ans se sont écoulés depuis la première persécution de rÉglise jusqu'au temps où reprend notre récita Durant cette période, nulle autre violence ne troubla les fidèles de Jérusalem, car, dès Tannée 42, Agrippa quittait son palais de Sion pour n'y plus rentrer, et, après lui, les procurateurs romains exercèrent le pouvoir avec leur impartialité accoutumée. <c La parole du Seigneur », disent les Actes, « faisait de grands progrès et se répandait de plus en plus^ »; mais également aussi le judaïsme s'implantait dans l'Église mère. Le collège des Douze, Pierre surtout, n'était plus là pour rappeler aux zélateurs la vision
i De l'an 42 à 45 dans le système de chronologie que nous adoptons.
« Act., xn, 24.
SAINT PAUL, SES MISSIONS. i
de Joppé ; Barnabe et Saul avaient regagné Antioche ^ ; Jacques seul restait, par tempérament, inclinant aux plus étroites observances^. Ni lui, ni ses fidèles n'oubliaient que rÉvangile devait être annoncé à Tunivers^; mais, pour beaucoup, c'était assez d'ouvrir les portes de la cité nouvelle. Il appartenait à la primauté d'Israël d'attendre les gentils sur la montagne sainte, de les plier à la Loi en leur imposant, avec la foi au Christ, le dogme judaïque : sans circoncision point de salut*.
Tandis que Jérusalem resserrait ainsi ses vues et sa mission, Antioche, au contraire, étendant ses regards au monde entier, en projetait la conquête. Toutefois, quelle qu'y fût l'ardeur de répandre au loin la Bonne Nouvelle , les chefs de la communauté contenaient les esprits et attendaient pour prêcher le salut hors de Judée et de Syrie que Dieu lui-même en donnât l'ordre. Saint Luc nous fait connaître les principaux de ces pasteurs : c'étaient Barnabe, Siméon surnommé Niger, un Juif africain, Lucius, originaire de Gyrène, Manahen, frère de lait d'Hérode Antipas, et Saul de Tarse ^, à dessein nommé le dernier, parce
1 Acl., xu, 25.
« Hégésippe, cité par Eusèbe, Historia ecclesiastica , lib. n, cap. xxiu.
3 Matt.. xxTi, 13.
4 Act., XT, 1.
^ Id., xni, 1. Les titres de docteurs et de prophètes, que leur donnent les Actes» indiquent que ces pasteurs possédaient les dons essentiels au gouvernement : la doctrine pour guider et éclairer, et la grâce de prophétie, c'est-à-dire Tart de persuader et de manier les cœurs. I Cor., xiy, 3.
qu'il n'avait encore qu'un rôle secondaire. Sa science justement célèbre , l'éclat de sa conversion , sa parole enflammée l'avaient porté au rang des maîtres; mais il y demeurait soumis aux anciens d'Antioche , à Barnabe, dont il partageait les travaux, à Siméon, à Lucius et à Manahen , investis par Pierre de la plénitude du sacerdoce pour assurer la fécondité aux Ëglises de Syrie. Saul, encore simple fidèle , prêchait donc par ordre et mission, sans rien entreprendre de son chef. Nul doute que cette sujétion ne le tînt en dure contrainte, car, dès les jours de retraite qui suivirent sa conversion, l'Évangile lui avait été exposé par Jésus lui-même et dans une telle lumière, que, depuis lors, il n'eut plus rien à apprendre de l'homme^; on peut même dire que sur de nombreux points cette révélation outrepassait celle qui avait été faite à l'Église de Jérusalem. Pendant les huit années où Saul resta subordonné aux chefs des Églises qu'il instruisait, il était donc plus éclairé que ceux-ci ; il savait notamment que l'apostolat du monde païen lui était dévolu 2, et néanmoiiis il se gardait d'anticiper sur l'heure de Dieu.
Le signal qu'il attendait vint enfin des pasteurs d'Antioche. Saul, assurément, s'était entretenu plus d'une fois avec eux de ses vues d'avenir, de la grâce qui le poussait vers les gentils , mais ni prophètes , ni docteurs n'avaient rien résolu. Plus ouverts que leurs frères de Jérusalem aux libertés de la foi nouvelle,
» Gai., 1, 11, 12.
« Id.. II, 7, 8.
ils ne laissaient pas d*hésiter avant de rompre toute barrière entre Juifs et gentils. Que TÉvangile se répandit en Syriç, ils l'admettaient volontiers*, Israël tenant cette région partie de la terre sainte ; Antioche même, si païenne qu'elle fût, en occupait encore le sol aux approches du mont Liban 2. Mais c'est au delà que Saul proposait de se rendre, dans le monde profane, qui, commençant à TAmanus, comprenait les rivages et les îles de la grande mer. Gonvenait-il d'autoriser son dessein et devait-on supposer qu'il serait approuvé des Douze? Leur ministère, depuis la séparation, était trop peu connu pour donner quelque lumière ; tout ce qu'on en savait, c'est qu'ils portaient l'Évangile aux fils d'Israël dispersés par tout l'univers. A la vérité le bruit était venu que Pierre , par une résolution aussi hardie qu'imprévue, avait gagné Rome, et qu'il y prêchait; mais, à distance, comment discerner dans quelles limites le chef des apôtres restreignait son enseignement? Les pasteurs d'Antioche demeuraient donc indécis, lorsqu'on atteignit une solennité indiquée par saint Luc comme « un temps de jeûne et de service divin^ »; sans doute le jeûne précédant la fête des Tabernacles qui était le seul prescrit par la Loi*. Les fidèles s'acquittaient de cette expia-
1 Talmud de Jérusalem, Shehiit, vi, 2. — Talmud de Babylone, Gittin, 8 a. — Targum de Jérusalem sur le Pentateuque, Num., XXXIV, 8.
2 Les monts des Ansarieh, qui s'élèrent au sud d'Antioche, se prolongent jusqu'au Liban , avec lequel ils semblent de loin ne for» mer qu'une même chaîne.
3 Act., xin, 2.
*■ Ler., XYI, 29-31 j xxiii, 26-32. Num., IIIX, 7.
tion mosaïque en y joignant , selon leur coutume , la fraction rituelle du pain, quand, au milieu des saints mystères, on entendit ces paroles de l'Esprit: « Séparez-moi Saul et Barnabe pour l'œuvre à laquelle je les ai appelés ^ »
Si indéterminée que parût encore la hiérarchie , le sacerdoce constituait dans l'Église une classe à pari des fidèles, et ayant en propre l'administration des sacrements. C'est au rang de ces privilégiés que l'Esprit enjoignait de placer Saul et Barnabe. L'ordre fut exécuté sans délai. Les pasteurs, ayant de nouveau jeûné et prié avec l'Église, imposèrent les mains aux deux élus^ et les abandonnèrent au souffle de l'Esprit ^
Le Seigneur n'avait point désigné quelles régions les nouveaux apôtres devaient évangéliser. Probablement il y eut entre eux partage de sentiments, et Saul songea dès lors à l'Asie Mineure, voisine de Tarse; car nous le verrons s'y tourner, dès qu'il prit en main la conduite de la mission. Quant à Barnabe, ses pensées étaient pour Gypre sa patrie , Gypre , que des côtes de Syrie on aperçoit à l'horizon de la grande mer, Gypre, la plus prochaine des lies de Gfethim *, siège et foyer de la gentilité aux regards d'Israël. Saul avait trop de
1 Act., ZIII, 2.
3 Id., xin, 3.
3 Id., XIV, 25.
* La Genèse (x, 4) donne ce nom à un des peuples issus de Javan, fils de Japhet. « Gelhim, dit Josèphe, prit possession de rile de Cetbima, aujourd'hui Gypre; par suite, toutes les îles et les côtes maritimes sont appelées Cethim par les Hébreux. » {Anti* quitates Judaicœ, I, ti, l.)
clairvoyance pour espérer grand fruit de cette terre impure; il respecta néanmoins le choix de son compagnon , car Barnabe , chrétien de la première heure * , ayant vécu dans Fintimité des Douze, demeurait à Antioche ce qu'il avait été à Jérusalem, le tuteur, en apparence , le guide du scribe converti.
Sa prépondérance se trouva d'ailleurs rehaussée par la présence de Jean Marc , que les deux apôtres avaient amené de la ville sainte et qu'ils s'adjoignirent comme «aide et ministre^ «.Ce disciple, cousin de Barnabe^, avait pour mère Marie, Juive de marque, dont la maison était devenue un des sanctuaires chrétiens de Jérusalem*. On croirait même, à voir Pierre s'y rendre au sortir de prison, que là s'assemblaient communément les chefs de l'Église. Dans ce milieu, Jean Marc s'était imprégné d'idées juives; par suite, il n'apercevait, pour aller aux gentils, que les voies fréquentées par ses frères d'Israël, la Méditerranée, où un commerce actif, de nombreuses barques de cabotage, en chaque ville des juiveries offraient aux missionnaires toute facilité de transport et de séjour. Renoncer à de tels avantages pour courir au hasard de routes inconnues, c'était là une aventure à laquelle, plus encore que Barnabe, Jean Marc répugnait; nous le verrons bientôt rompre avec ses compagnons plu-
1 Act., IV, 36.
2 Id., XIII, 5.
« Col., IV, 10.
* Act., xii, 12. Voir sur ce disciple, que nous identifions avec Marc l'évangéliste, Saint Pierre, chap. x, p. 239, éd. in-8®; p. 215, éd. in- 12.
PREMIÈRE MISSIONr CYPRE. 7
tôt que de suivre Tentreprise hardie de SaulMiiais Theure de ces dissentiments n'est pas encore arrivée : d'un commun accord, il fut convenu qu'on porterait à Gypre la parole de salut.
Ce dessein mena les apôtres au port d'Antioche, à Séleucie. Une belle route de six lieues environ rattache les deux cités ; tracée sur la rive droite de l'Oronte,et à quelque distance de son cours sinueux, elle ondulait d'abord à la base des monts de Piérîe, puis tournait au nord-ouest vers la cité maritime. Les trois missionnaires quittèrent Antioche dans l'humble appareil que Jésus avait prescrit à ses apôtres ; à pied, « sans sac, ni pain, ni argent dans leur bourse^ » ; ils partaient, comme les oiseaux du ciel, abandonnés au Père céleste'. La première course qu'ils eurent à fournir est pleine de charmes : sur la roche aux teintes de pourpre verdoient d'épais taillis, lauriers roses, myrtes, arbousiers mêlés aux chênes nains et aux sycomores; de nombreux ruisseaux, tombant de la montagne , traversent la route pour arroser les champs qui bordent l'Oronte ; au delà du fleuve , des collines boisées ceignent le val de Daphné et le cachent au regard. Ils cheminaient allègrement, assurés de rencontrer sur les rives de la mer des frères qui les accueilleraient, et par eux un prompt moyen de passer à Gypre.
Séleucie, en effet, était le port le plus fréquenté de
* Act., XIII, 18.
« Marc, VI, 8.
» Malt., VI, 26.
la Syrie; des côtes voisines, aussi bien que des bords lointains de la Méditerranée, on y venait trafiquer des richesses que les caravanes d'Orient apportaient à Antioche. Tout ce que Tarse n'attirait point prenait cette voie. Les Séieucides, comprenant Timportance d'un tel entrepôt, prirent soin d*y ménager une rade vaste et sûre. Afin d'éviter la houle, qui presque toujours bat violemment ces plages , on opposa aux assauts du large des môles qui formèrent , comme à Gésarée , un bassin d'eaux tranquilles. L'étroit chenal de ce havre s'ouvrait au nord , tandis qu'à l'ouest et au sud la digue rompait la mer et le vent^
Les trois compagnons trouvèrent aisément passage sur une barque en partance; bientôt la ville, appuyée aux rochers abrupts, le golfade TOronte, puis les cimes elles-mêmes du Gassius disparurent à leurs yeux. Quelques heures plus tard Barnabe et Marc reconnaissaient vers l'ouest l'île de Cypre , leur patrie. Salamis, où ils abordèrent , était la plus importante cité de la côte orientale. La richesse des plaines qui l'entourent et la prospérité de son commerce avaient attiré des Juifs assez nombreux pour que la ville comptât plusieurs synagogues. Les apôtres prêchèrent la parole de Dieu avec un nouveau fruit dans cette terre déjà propice , car les Israélites de Cypre , évangélisés par ceux de leurs compatriotes qui fuyaient la persécution de
1 Polybe, v, 59. Telle était la solidité de ces ouvrages, qu'aujourd'hui encore les assises en demeurent presque intactes : à peu de frais on fera de Séleucie la tête des voies ferrées qui reprendront le chemin des anciennes caravanes, l'Ëuphrate, la Perse et l'Inde.
Jérusalem , avaient reçu favorablement la Bonne Nouvelle ^ c'est même d'eux qu'était venu le premier essai de prédication adressé non plus aux ûls d'Israôl , mais aux païens d'Antioche^.
Barnabe, que des liens de parenté et d'origine rattachaient aux Juifs de l'île ', eut la première part en ce ministère et devint Tapôtre de Cypre , où il rentra plus tard, dès qu'il fut séparé de Saul. Ce dernier, au contraire , demeura de tout temps comme étranger à cette Église ; il n'y reparut jamais, bien qu'à diverses reprises il ait côtoyé les rivages de l'Ile; aucune mention n'en est faite dans ses Épîtres : évidemment Saul ne voyait point là le propre champ de son apostolat.
Il ne laissa point en cette rencontre d'y travailler, et avec d'autant plus d'ardeur, que de toutes les formes du paganisme, il n'en était point qui corrompit et endurcit les âmes à l'égal du culte qui dominait à Cypre. Vénus était la divinité de l'île, non la Vénus des Grecs, type de grâce et de beauté, mais la déité brutale des Orientaux. Imaginée par la race de Cham pour diviniser et consacrer les plus grossiers plaisirs, cette déesse était adorée sous le nom de Dercéto par les Cananéens d'Ascalon, sous celui d'Astarté par les Phéniciens; mais c'étaient partout mômes honneurs. Syriens, Moabites. Philistins, livrés à ces honteux mystères, en avaient fait pour Israël une cause incessante de séductions et de chutes. Les Phéniciens les portèrent sur
* Act., nr, 36; XI, 19; XXI, 16.
* Id., XI, 20. Voir Saint Pierre, cliap. ix, p. 220, éd. in-8°; p. 197, éd. in- 12.
«Id.,iv,36.
tous les rivages où leurs flottes abordaient : Cypre , placée sous leur main et de bonne heure peuplée par eux, en était infectée. Le doux climat de Tîle favorisait cette dissolution : pour la fécondité c'était TÉgypte \ non rÉgypte monotone dans sa splendeur, mais avec des vallées ombreuses^, des montagnes gracieuses et hardies, fraîche, se baignant dans les flots bleus. Quand les Grecs , occupant Tîle , y trouvèrent le mythe grossier des Sémites, ils s'ingénièrent à Tépurer. A les entendre , le sang fécond d'Uranus (le Ciel) répandu dans la mer de Cypre y avait fermenté, et, de la blanche mousse des vagues , Aphrodite était sortie *, Colombes et dauphins avaient traîné son berceau de nacre aux rives voisines où des temples s'élevèrent sur les montagnes de Tîle, à Idalie, à Amathonte*, à Paphos. Dans le dernier de ces sanctuaires nul sang de victime n'était répandu; on n'y off'rait jour et
ï Élien, de Natura animalium, v, 56.
* Cypre, à l'origine, était courerte de forêts de cèdres et de cyprès ; le buis y abondait et serrait aux Tyrieas à enchâsser l'ivoire qui formait le pont de leurs navires (Ezech., zxtii, 6). Le cyprès , qui doit son nom à l'tle, en a presque disparu, les constructeurs recherchant ce bois pour sa dureté et son agréable odeur. L'Angleterre, depuis qu'elle a pris en main le gouyernement de Cypre, interdit tout déboisement; elle atténuera ainsi les sécheresses qui sont le fléau du pays. La vigne est également l'objet de ses soins , et, à juste titre, car l'Ile entière jusqu'à l'altitude de 1,200 mètres, peut être transformée en vignobles de grand rapport, et sur bien des points d'excellent cru.
3 Hésiode, Theogonia, 188 et sq. — Homère, Hymn,, v, Elç *A^po5iT7iv.
* Dali marque l'emplacement des bosquets d'Idalie qui burent le sang d'Adonis. A Amathonte, cité phénicienne, on adorait Vénus Astarté, et près d'elle Melkart (l'Hercule tyrien).
PREJUÈRE MISSION. CYPRE. il
nuit sur cent autels que des fleurs et de Fencens*.
Telle les Grecs dépeignirent Cypris : une beauté éternelle, objet de pur amour, la Vénus céleste que Platon adorait 2. La vraie divinité de Gypre était d'autre sorte; elle étalait à Paphos sa cynique impudeur sous la forme d'une pierre taillée ', symbole de la force génératrice. C'est en son honneur que s'accomplissaient, sous les ombrages voisins, de honteux sacrifices *.
L'attachement des Cypriotes à ce culte immoral dénote le caractère de leur religion; la sensualité et la passion du gain en faisaient le fond, jusqu'à ne laisser' place ni aux remords ni au dégoût, qui partout ailleurs inclinaient tant de gentils vers le mosaïsme. Entre ces marchands cprrompus, vrais fils de Cham, et les Israélites, leurs rivaux dans le commerce de l'île, la séparation était absolue, les haines féroces; car, un demi-siècle plus tard, les Juifs, se jetant sur les païens qui les entouraient, en égorgèrent 240,000^. L'animosité que révèle cet horrible massacre ne permet guère d'admettre à Gypre l'existence de ces nombreux prosélytes qui,
1 Ipsa Paphum sublimis abit, sedesque revisit
Lsta suas, ubi templum illi, centumque Sabxo Thure calent arœ, sertisque recentlbus halant.
Virgile, JSneid.» i, 415 et sq.
« Platon, Symposiony vin, ix, xxviii, xxix.
3 a Simulacrum de», noa effigie humana, continuus orbis latiore initio tenuem in ambitum, met» modo, exsurgens. » Tacite, Historié t li, 3. — Ta 5è &'(Qîk\iM oOx &v elicàffai; dXXip xif r\ wj^a\Li6i Xcux?, i\ Sk OXyj à^voeÎTai. Maxime de Tyr, 38.
* Preller, Griechische Mythologie , u , 8 : Aphrodite.
^Dion Cassius, lxvui, 32. — Busèbe. Historia ecclesiasticaj lY, 2. — Orose, vn, 12.
interposés d'ordinaire entre le ghetto et la gentilité de chaque cité, prévenaient les chocs, ou en amortissaient la violence. Barnabe et Saul, trouvant peu d'accès chez les païens, furent réduits « à annoncer la parole de Dieu dans les synagogues des Juifs ^ ». Marc les aidait*, achevant d'instruire, baptisant les fils d'Israël que la prédication des apôtres avait gagnés au Christ '.
De Salamis les trois missionnaires se dirigèrent vers Paphos. La route qu'ils suivirent traverse l'Ile du levant au couchant *. Outre les deux villes principales que nous venons de nommer, quinze cités s'y élevaient' et dans chacune d'elles apparemment se trouvait une communauté juive, car Hérode le Grand, en afTermant les mines de cuivre de cette région*, y avait attiré en foule ses compatriotes''. Les apôtres évangélisaient ces fils éloignés d'Israël, quand un message du gouverneur les appela à Paphos.
Ce centre à la fois politique et religieux était la plus considérable des colonies fondées par les Phéniciens sur la rive méridionale. Les Sémites recherchant les hauts lieux pour y adorer, leur temple d'Aphrodite fut érigé sur une colline voisine de la mer; par suite la
1 Act., XIFI, 5.
3 I Cor., I, 14-17.
^ Cette Toie est marquée sur la Table de Peutinger.
6 Pline, Histona naturalis, v, 35.
« Josèphe, Antiq. Jud., XVI, iv, 5. C'est de Cypre que ce mé. tal a pris son nom , dans les langues grecque et latine : KuTipoç, cuprum.
7 Philon, Légat., p. 36. — Josèphe, Antiq. jud., XIII, x, 4; XVII, xii, 2.
PREMIÈRE MISSION. GYPRE. 13
ville primitive entoura le sanctuaire, et longtemps demeura attachée à ces sommets, où les invasions des pirates étaient moins à craindre. Mais, dés que Rome eut purgé la Méditerranée, la rive reprit ses attraits, et une ville nouvelle, Néa Paphos^ s*éleva à trois heures de la cité consacrée à Vernis. De là partaient les processions licencieuses qui, plusieurs fois Fan, montaient aux bosquets de Tancienne Paphos : Faffluence des pèlerins et Taccroissement du commerce donnèrent à ce port une telle importance, que les gouverneurs romains y fixèrent leur séjour.
Au temps qui nous occupe, Cypre, province impériale dans Torigine, avait passé aux mains du Sénat ^ et était administrée par un proconsul, magistrat investi de pouvoirs annuels^. Un Romain de noble race , Ser-
> Aujourd'hui Baffo. Néa Paphos , dévastée quelque temps auparayant par un tremblement de terre, avait été rebâtie par Auguste, qui lui donna le titre de Cité Auguste. Dion Cassius, lit, 23. — Bœckh, Corp. Inscript. , n» 2629.
2 Quand Auguste ( en 27 av. J.-G.) partagea les provinces entre lui et le Sénat, Cypre fut au nombre des provinces Impériales (Dion Gassius, uu, 12. — Strabon, XIV, vi, 6). Plus tard, voyant qu'un corps d'armée était inutile en cette province, il la rendit au Sénat et prit en échange la Dalmatie (Dion Gassius, liv, 4). Ge fait, attesté par Dion Gassius, est confirmé par les médailles et les inscriptions découvertes à Curium et à Gittium. Aucune, à la vérité, ne mentionne le nom de Sergius Paulus, mais le titre de proconsul y est donné à Gominius Proclus , Julius Cordas, L. Aunus Bassus, qui l'ont précédé ou suivi immédiatement. Eckhel, m, 84. — Akerman, Numism. illustr., pp. 39, 42. — Bœckh, Corpus Inscript., 2631, 2632. Il reste douteux si le proconsul Paulus. mentionné dans une inscription de Soli , est le même personnage que le Sergius Paulus des Actes (Gesnola, Cyprus, p. 495);'
8 A l'origine le nom de proconsul était donné aux anciens con-
gius Paulus, exerçait cet office ; c'était un homme d'intelligence, dit S. Luc, le môme apparemment que le savant naturaliste dont Pline cite le nom^ Dans le désœuvrement de sa lointaine résidence, Sergius sentit plus vivement qu'à Rome quel vide laissait dans son âme la foi de ses pères disparue , et le besoin de retrouver quelque accès au monde surnaturel. Or, nulle région n'en semblait plus proche que l'Orient : astrologues, devins, interprètes de songes y fourmillaient, tous à l'envi promettant d'initier leurs adeptes aux plus hauts mystères. A Cypre surtout, l'imposture était pour séduire même les bons esprits , car les magiciens n'y opéraient pas en charlatans vulgaires. Conservant à leur art les formes didactiques dont les mages de Perse l'avaient revêtu , ils avaient établi deux écoles : « la plus récente était cypriote », dit Pline ^, par où sans doute il faut entendre qu'on y recourait aux
suis, qui, après avoir exercé leur charge, receyaient le commandement d'une armée ou d'une proyince. Ce titre fut accordé indistinctement , sous Auguste , à tous les gouverneurs des provinces sénatoriales, qu'ils eussent rempli ou non les fonctions consulaires. Les pouvoirs de ces magistrats étaient annuels (Dion, LUI, 13. Suétone, Octav,, 47). Cette règle toutefois avait ses exceptions. Voir Marquardt, Rômische Staatsverwaltung , t. I, p. 544, note 6.
1 Pline, Historia tiaturalis, lib. i. Elenchos (liste des auteurs des livres ii, et xviii). Il semble, du reste, que le culte de la science fût une tradition de cette noble famille, car, un siècle plus tard, Galien (t. II, p. 218, éd. Kûhn), donne des éloges à un philosophe nommé Sergius Paulus , aussi illustre par ses recherches expérimentales que par ses savantes théories.
s (c Bst et alia factio a Mose et Jamne et Jotape Judaeis pendens , sed multis millibus post Zoroastrem. Tanto recentior est Cypria. » Pline, Historia naturalisa xxx, ii, 6.
PREMIÈRE MISSION. GYPRE. 15
maléfices propagés par les Phéniciens dans leurs colonies, impures et sanglantes pratiques qui révélaient le sombre génie de Canaan; la plus ancienne, toute juive , prétendait remonter aux devins d'Egypte , qui luttèrent contre Moïse, ou plutôt à ce prophète luimôme. Quelle que fût dans cette école la part de Timposture, les doctrines mosaïques y maintenaient leur autorité , conservant aux magiciens d'Israël une élévation de parole et de sentiments qu'on ne trouvait pas chez les devins du paganisme. Ces enseignements mêlés d'habiles prestiges captivèrent tellement Sergius , qu'il voulut garder près de lui le maître qui l'avait initié à de si profonds mystères. C'était un Juif appelé Bar-Jésus, plus connu sous le nom prétentieux qu'il s'attribuait d'Élymas {Élim) « le Sage^ ». Il occupait près du gouverneur la situation que nombre de patriciens donnaient alors au devin qui leur dévoilait l'avenir, au philosophe qui éclairait et guidait leur conscience. Table, logement, libéralités étaient offerts à ces hommes qui , demeurant au sein de la famille , y exerçaient souvent un puissant empire.
La faveur de Bar-Jésus montait au comble , quand on apprit à Paphos que trois Juifs descendus dans l'île remuaient les synagogues par leurs prédications. L'avide curiosité qui attachait Sergius au magicien lui fit souhaiter d'entendre les nouveaux venus ; il les manda
^ Le mot Mage par lequel S. Luc traduit Élymas est tiré de la langue des Perses. Les Hébreux le traduisaient par hakam a sage » (Jer., L, 35. Is., xliv, 25. Dan., n, 12, la, 24, 27). — Porphyre, [de Abst., 4). En arabe, la racine alim a le même sens, et le plu* riel ouléma désigne les docteurs de la loi.
donc, en leur témoignant son désir d'entendre la parole du Seigneur. Bar-Jésus fut en grande alarme à cette nouvelle; prévoyant sa ruine, il mit tout en œuvre pour discréditer la foi dans Tesprit du proconsul. Le texte des Actes laisse entendre qu'une controverse publique s'engagea, où le faux prophète s'efforça de confondre les apôtres , de montrer que leur enseignement n'était que folie. Il ne s'agissait plus ici de lutter dans les synagogues; la parole d'imposture s'adressait aux gentils de la contrée et attaquait le Christ sur une terre, dans une demeure païenne; c'était le propre domaine de Saul : à l'instant il prit le pas sur ses deux compagnons et fit face à Bar- Jésus. Fixant sur lui ce regard ^ que la maladie rendait étrange et qu'enflammait l'Esprit de Dieu : « 0 homme , plein de toute fraude et de toute méchanceté, dit-il, fils du diable, ennemi de toute justice, ne cesseras-tu pas de pervertir les voies droites du Seigneur? Et maintenant voici, la main du Seigneur est sur toi , et tu seras aveugle , sans voir le soleil pour un temps ^. » « Aussitôt l'obscurité et les ténèbres tombèrent sur Elymas, et se tournant de tous côtés , il cherchait quelqu'un qui lui donnât la main. A la vue de ce qui arrivait , le proconsul crut, saisi par la doctrine du Seigneur ^. »
Ce premier acte des missions de S. Paul nous le montre dans le vif et la rudesse de sa nature juive , comme Jean-Baptiste et Élie, comme tout fils de l'Orient, je-
1 *ÀTevi(7aç. Act. , Xiil, 9.
2 Id., XIII, 10, 11.
3 Id., xm, 12.
tant Vanathème à Vennemi de sa foi , aveuglant, abattant ce qui lui résiste. Nous trouverons rarement dans la suite des Lettres inspirées un trait qui mette cet ardent naturel en jour plus vrai. Sous Tinfluence de la grâce qui le maîtrisait, le scribe foudroyé subsistait toujours : même âme , môme feu de parole , même impétuosité dans Faction. Il s'était contenu depuis le départ d'Antîoche, avait suivi Barnabe et Marc dans les synagogues de Cypre, mais avec la conviction que Dieu ne lui destinait pas cet auditoire. A Paphos, l'Esprit- Saint lui donna de sa véritable vocation une impression si vive, que, sur l'heure , se livrant à la grâce, il prit en noain le commandement et tourna les regards de ses compagnons vers la côte voisine de Pamphylie; c'était là qu'ils devaient trouver non plus seulement les fils d'Israël , mais les païens prêts à recevoir la parole évangélique.
S. Luc insinue ce changement en marquant qu'à partir de ce jour Saul , quittant son nom hébreu, s'appela et devint Paul ^ ; mais il tait les oppositions que
1 Âct., XIII, 9. a Saulus aaiem, qui et Paulus. » Dans les Actes et les Épltres, il sera désormais ainsi appelé. L'hypothèse proposée par S. Jérôme {Comment, in Epist, ad Ptiilem., i), que Saul prit le nom de Paul en souvenir de la conversion de Sergius Paulus, ne mérite aucun crédit; TapAtre était trop désintéressé de sa propre gloire pour se parer d'un pareil trophée. Nous avons adopté [Saint Pierre, chap. yi, p. 136, éd. in-S»; p. 122, éd. in-12) l'opinion, beaucoup plus plausible, que les parents de Saul lui donnèrent ce double nom, afin que l'un rappelât sa descendance judaïque, et que l'autre, emprunté à la langue des gentils, facilitât ses relations arec le monde païen. De tout temps les fils d'Israël avaient pris soin de se mêler ainsi aux peuples étrangers parmi lesquels ils étaient contraints de vivre. Joseph portait, à la cour de Pharaon,
Tapôtre eut à surmonter. Du côté de Marc, elles furent vives, à en juger par la rupture qui suivit. Les causes en sont faciles à déterminer : il ne s'agissait plus seulement, comme kAntioche, de préférer les gentils aux Juifs, mais d'abandonner une mission florissante^ au moment où la conversion du gouverneur de Tile valait aux apôtres un crédit inespéré. Sergius Paulus n'était en charge que pour quelques mois : comment renoncer au bénéfice de circonstances que bientôt Ton ne retrouverait plus? Pour sages que parussent de telles vues, Paul s'en détourna : il n'entendait que la voix de Dieu l'appelant aux gentils; avec l'autorité hardie qu'il assumera désormais en toute rencontre, il poussa ses compaguons hors de Gypre.
La terre où il les entraînait n'a reçu que plus tard, sous le nom d'Asie Mineure , une sorte d'unité politique. En ce temps-là, loin de former comme la Syrie, comme Cypre, une province de même langue, de
le nom de Zaphnath-paaneah (Gen., xli, 45); Daniel, sur les ri?es de l'Euphrate, s'appelait Belshatzar (Dan., i, 7), Hadassah Esther (Esth., II, 7). Les Juifs hellénistes donnaient également à leurs noms des formes grecques. Jésus devenait habituellement Jason ; Joseph, Hégésippe ; Tarpbon , Tryphon. Parfois on se contentait de traduire le nom hébreu; Céphas était rendu par Pierre, Thomas par Didyme. Plus fréquemment les affranchis Israélites adoptaient le prénom des maîtres qui les tiraient de servitude. Nous avons mentionné ailleurs [Saint Pierre, loc, cit.) la supposition vraisemblable d'après laquelle les parents de Paul auraient été compris au nombre des habitants de Tarse vendus pour payer le tribut qu'exigeait Cassius. 11 se peut que, tombant aux mains de la famille Emilia, et mis par celle-ci hors de servage, ces Juifs aient, en reconnaissance, donné à leur enfant le nom {cognomen) de Paul, si glorieusement porté par Paul Emile.
même caractère , administrée par un seul gouverneur, elle se divisait en nombreux États, divers de mœurs, de dialecte, de culte; régis, les uns par des préfets romains , les autres par des princes vassaux de Tempire. Les géographes comptaient plus de dix-sept nations dans cette péninsule. A la vérité, Rome, y dominant depuis un siècle, effaçait peu à peu les traits distinctifs de chaque peuple ; toutefois la Pamphylie , où les apôtres pénétrèrent d'abord, gardait sa langue^ ; de même la Pisidie et la Lycaonie ^ ; Cariens , Phrygiens, habitants du Pont et de la Gappadoce ^ avaient également leur propre dialecte; le grec, bien que compris généralement, n'était parlé dans le peuple que sur la côte occidentale *.
Les cultes locaux s'étaient également altérés au contact du monde romain; mais en chaque ville le dieu tutélaire ne laissait pas de garder son prestige sous le nom grec ou latin qu'on lui imposait. En Carie , le Jupiter Labrandée, à la barbe épaisse, à la poitrine de femme ceinte de bandelettes , demeurait aux yeux de ses adorateurs ce qu'il était en réalité , une divinité asiatique. Sabazius, le divin patron delaPhrygie, avait de si vagues attributs que les Grecs, ne sachant avec qui le confondre, l'appelaient tantôt Bacchus, tantôt Jupiter*. Même embarras pour le Papas et l'Attis de
1 Act., Il, 10.
2 Slrabon, XUI, iv, 17. — Act., xiv, 10.
a Strabon, XIV, ii. — Act, ii, 9, 10. — Strabon, XU, m, 25,
*Strabon, XIII, iv, XII, iy.
* Pauly, Real Bncyclopddie , Sabazius.
Bithynie ^ , l'Hercule Sandon de Lydie ^. La lune, adorée à Éphèse sous les traits d'une Diane aux nombreux seins, revêtait dans les montagnes et les steppes du centre des formes viriles, et devenait le dieu Lunus, Ma, Men Phamak^. Là même où les dieux grécoromains se substituaient plus aisément à ceux d'Asie» sous des noms nouveaux Tancien culte , Tancienne foi demeuraient vivaces. Nulle part on ne croyait davantage aux prodiges, aux voyants, à l'intervention du ciel^. Les villes saintes abondaient, Pessinonte, Olba, Comane, Tyane, Nazianze, toutes vouées aux cérémonies et aux mystères, plusieurs même si pénétrées de dévotion que les prêtres y régnaient en maîtres '.
Dans ce monde avide de^piété, un culte nouveau prévalait alors, celui de Rome et des Césars. Il prit pied facilement en Asie Mineure, parce que là, plus qu'en toute autre région , l'autorité impériale ne se faisait sentir que par des bienfaits. La conquête s'y était accomplie sans grandes violences , sans briser comme ailleurs de vieilles dynasties , des institutions , une vie nationales. Les royaumes factices des Attales , d'Amyntas, d'Archélaus avaient trop peu duré pour laisser après eux vide ou regrets. A l'anarchie de petits États
1 Preller, Griechische Mythologie, ii, p. 406-409.
> Mûller, Dorier, i, p. 450. Cf. Sandau und Sardànapal, Rhein, Mus,, 1829. S. 22. ff.
3 DôUinger, Paganisme et Judaïsme, t. II, liv. vi, i, 8. — Pauly, Real Encyclopxdie , Lunus.
^ De l'Asie Mineure sortirent les imposteurs fameux qui trouvèrent tant de crédit dans le monde romain au I" siècle, Apollonius de Tyane , Alexandre d'Abonotique , Pérégrinus Protée.
6 Strabon, Xll, n, 5 et 6; XIV, v, 10.
rivaux, changeant perpétuellement de frontières, de maître, de gouvernement, succédait une seule domination, aussi puissante que modérée, imposant à tous la paix, le respect du droit, la prospérité dans le labeur. La presqu'île entière acclama cette « Providence auguste^ ». Les temples élevés en son honneur^ devinrent bientôt si fréquentés, que, pour suffire au nouveau culte, il fallut organiser en hiérarchie un nombreux clergé^. Le testament d'Auguste, gravé aux parois de quelques-uns de ces sanctuaires, rappelait les actes de l'empereur et les bienfaits de Rome, leurs titres à l'adoration du monde *.
Le prince^ dans ce tableau de son règne, se faisait gloire de n'avoir rien détruit de ce qui pouvait être conservé sans péril. De là, en Asie Mineure, comme dans le reste de l'empire, un mélange d'États soumis, les uns directement à Rome , les autres à des rois vas-
1 ZeBa(7xii Hpovoia. Le Bas, Inscript. ^ m, 858.
« Dès l'an 29 av. J.-C, Éphèse, Nicée, Pergame, Nicomédie avaient leurs temples dédiés à Rome et aux Césars « Romx et Divi Julii », m Romx et Àugusto ». (Tacite , Annales, iv, 37. — Dion Gassius, Li, 20.) Les villes d'Asie Mineure s'empressèrent de suivre cet exemple. Mylasa (Corpus Inscript. Grxc. 2696), Nysa (Id., 2943); Cyme (Id., 3524), Assos (Id., 3569), et nombre d'autres (Id., 3990 c, 4016,4017, 4031 , 4238. 4240 d, 4247, 4266, 4363, 4366 b).
» Perrot, Exploration de la Galatie, p. 199.
* Ce testament ou tableau des Actes d'Auguste, « Index rerum a se gestarum» (Suétone, Àugustus, 101), composé par l'empereur, se trouvait à Rome dans son Mausolée. Le texte latin et une traduction grecque avaient été gravés dans le temple d'Ancyre {Cor^ I pus Inscrip. Grxc, 4039). Il est probable que d'autres villes avaient agi de même : Apollonie de Pisidie, Pergame, Nicomédie, etcJ Renan, Saint Pauly p. 29.
saux. La Pamphylie , où les apôtres allaient aborder, était province impériale^; Antioche de Pisidie, leur première étape , relevait du propréteur de Galatie ^ , Iconium d'un tétrarque dont le nom est inconnu '. La main de Rome s'étendant partout avec une égale maîtrise, ces divisions administratives sont plus curieuses qu'importantes à énoncer. Aussi les écrivains du Nouveau Testament y prétent-ils moins d'attention qu'aux populations diverses d'origine et de langue qui habitent la contrée : ce qu'ils nomment à bon droit, ce sont les antiques provinces constituées par la nature même des lieux, par la variété d'altitude, de climat, de productions qui partage cette péninsule en régions si différentes.
L'Asie Mineure sera parcourue si fréquemment par S. Paul, qu'il importe au début de ses missions d'en tracer une rapide esquisse. D'une superficie presque égale à celle de la France , elle est formée en grande partie par un plateau central flanqué de contreforts montagneux. Ces hautes terres sont comme le prolon-
i Claude constitua la province Lycia Pamphylia, en 43 (Suétone, Claudius, 25. — Dion Cassius, lx, 17). Réunie à la Galatie 60U8 Galba (Tacite, Historié, u, 9), elle forma de nouveau en 74 une province deLycie et Pamphylie (Suétone, Vespasianus, 8. — Eutrope, vu, 19). Elle fut administrée par un Legatus Augusti pro praiore jusqu'en 135, où Adrien en fit une province sénatoriale Dion Cassius, lux, 14).
3 Marquardt, Rômische Staatsverwaltung , i, p. 358. Galatia.
3 Iconium, qui avait fait partie du royaume d'Amyntas, devint, ; après lui, la capitale d'une petite tétrarchie. Pline, Historia naturalisa V, 25. — Marquardt, Rômische Staatsverwaltung, i, p. 885. Ces souverainetés n'étaient que nominales et la véritable autorité restait aux mains du gouverneur romain de la Galatie.
gement des monts d'Arménie et le point extrême où les steppes de l'Asie intérieure s'avancent vers TOccident. Elles en ont le sauvage aspect, le ciel rigoureux, les maigres pâturages semés de lacs amers et de volcans éteints. Dans son ensemble presque entier, ce massif de plateaux s'incline vers la Mer Noire , car la chaîne du Taurus, qui le termine au sud, côtoie la Méditerranée, ne laissant au bord de cette mer qu'une bande de rivage. A l'ouest le plateau pousse vers l'Archipel les longs bras de ses collines entre lesquelles tombent des torrents : l'Hermus, le Caystre, le Méandre y roulent des eaux glacées. Cette extrémité de la presqu'île constitue la Grèce d'Asie , la « molle lonie ^ », patrie d'Homère, de Thaïes, d'Heraclite, de Pythagore, d'Hérodote. Plus tard, nous verrons Paul y séjourner longuement et ranimer ces antiques foyers de vie; aujourd'hui, c'est à des rives moins fameuses qu'il aborde.
La barque des apôtres cingla vers le nord-ouest, au sortir de Paphos. Franchissant les flots qui séparent Cypre de la Pamphylie^, elle pénétra dans la baie d'Attalia et remonta le Cestrus ' jusqu'à Perge, au cœur
1 Properce, i, 6, 31.
3 La Pamphylie est une des provinces les moins célèbres de l'Asie Minenre; nol royaume puissant ne s'y établit, nulle Tille n'y jeta l'éclat de Tarse, d'Ëphèse, de Smyrne. Les cités maritimes de la région, Lyrnas, Attalia, Side, n'étaient que des marchés de pirates où les Giliciens venaient trafiquer de leurs rapines (Strabon , XIV, t). Ce commerce interlope attirait la population mêlée à laquelle la contrée dut son nom de Pamphylie (nàfiifvXot, peuples, tribus de tonte sorte), Grecs, colons d'aventure, montagnards du Taurus.
* Plusieurs rivières tombent dans la baie d'Attalia. Le Catarrac-
de ces plaines si insalubres de nos jours que , dès le printemps, Tair y est mortel*. Mieux cultivées aux temps anciens, partant moins dangereuses, elles ne laissaient pas d'être , au cours de Tété, fiévreuses et malsaines. Aussi la coutume s'y est-elle perpétuée d'émigrer aux montagnes pour la saison brûlante. Dès les premières chaleurs, les villages de la rive sont abandonnés : hommes, femmes, enfants, troupeaux, gravissent les flancs du Taurus. Vif est le charme de ces marches où, en peu d'heures, on passe de la flore des tropiques à celle des froides régions. Tandis qu'au pied des monts , des haies de cactus entourent les palmiers, les arbres de nos climats couvrent les pentes plus élevées. Les pins mêlés de genévriers s'étagent au-dessus , puis les cèdres aussi majestueux qu'au Liban 2. Par delà cette zone forestière jusqu'à la roche nue et aux neiges s'étendent les halliers qui remplacent dans le Taurus le gazon de nos hautes montagnes; les fleurs couvrent le sol sous ces broussailles et revê-
tes, presque disparu aujourd'hui, se précipitait sur les falaises voisines d'Attalia; plus à l'est, le Cestrus et l'Eurymédon s'épanchent lentement snr la grève. Ces deux cours d'eau sont maintenant obstrués par les sables, mais, aux temps anciens, le Cestrus était navigable jusqu'à Perge. Strabon (XIY, it, 2), comme les Actes, en fait foi.
1 Les rivières saturées de calcaire qui traversent cette plaine exhaussant peu à peu leur lit, les eaux, de temps à autre, crèvent les berges de Taqueduc qu'elles ont ainsi élevé, et inondent les terres inférieures; en partie stagnantes, elles forment des lagunes et des marais qui rendent la région insalubre à l'excès.
« De belles cédrières ceignent le Taurus à la hauteur de 2,000 mètres.
PREMIÈRE MISSION. CYPRB. 25
tent les cimes d'une parure dont les ternes pâturages des Alpes ne donnent aucune idée. C'est à ces hauteurs et sur les plateaux voisins que s'établissent les campements d'été.
Paul, selon toute apparence, arriva en Pamphylîe au temps de cette émigration annuelle ^ Il n'avait pu, en effet, quitter Séleucie qu'au mois de mars, époque où les routes de la mer s'ouvraient à la navigation^ ; le temps qui suivit se passa dans l'île de Gypre : ce fut donc aux jours d'été que les apôtres abordèrent à Perge. Ils ne firent qu'y « passer », disent les Actes. Cette circonstance donne tout lieu de croire que si Paul ne s'arrêta point alors sur la côte, c'est qu'il trouva Perge comme les autres villes de la plaine dépeuplées par l'ardeur de la saison.
Il en prit occasion de revenir à ses premières vues et de porter le salut aux peuples rudes et simples qu'il avait aperçus de Tarse sur les plateaux d'Asie-Mineure. Barnabe se laissa gagner au zèle de son ami, mais Marc résista. Les routes où Paul s'engageait l'effrayèrent; ce n'étaient plus là les missions ordinaires des Juifs , bornées aux rives de la Méditerranée, offrant à chaque relâche un ghetto, une synagogue et des ressources pour la nouvelle étape. D'âpres montagnes, infestées
1 Cette hypothèse, mise en vive lumière par Gonybeare et Howson {The Life and Epistles ofS. Paul, chap. ti), s'accorde si heureusement avec le récit des Actes, que nous n'hésitons pas à l'adopter.
3 « Ex die tertio Iduum Novembris usque in diem sextum Idunm ICartianun maria clauduntur. » Yégèce, Institutionum rei milita^' ris, 1. V, cap. ix
de brigands s des chemins au bord d'abtmes^, partout des ponts battus par la tempête et de soudains torrents', « périls des rivières, périls des voleurs, périls des lieux déserts, travaux et fatigues de toute sorte*; » tel était le souvenir que Paul gardait de ces premiers jours d'apostolat. Marc ne se sentit pas le courage d'affronter de semblables risques : rompant avec ses compagnons, il repartit pour Jérusalem.
Cet abandon blessa le cœur de Tapôtre au point que, sept ans plus tard, la douleur en était vive encore. Barnabe ayant voulu alors reprendre Marc pour une seconde mission, Paul y mit obstacle et lui rappela que ce disciple les avait abandonnés dès la Pamphylie , et « n'était point allé à l'œuvre avec eux' ». L'apôtre le
1 La région montagneuse qui sépare l'Asie Mineure dé la côte méridionale a été de tout temps peuplée de tribus pillardes. Xénophon, et, après lui, Strabon, dépeignent ces régions comme un repaire de brigands. Rome même ne parvint jamais à les dompter complètement. Xénophon, Anab,, i, 11; ix, 14. — Strabon, LU, vu. — Les inscriptions trouvées dans la région attestent le peu de sécurité qu'offraient ces passes du Tau rus. Voir quelques-unes d*entre elles citées par Ramsay, The Church in the Roman Empire^ chap. II, 2, p. 23, 24.
2 Alexandre et Antiochus le Grand trouvèrent dans leurs campagnes peu de marches aussi pénibles que la traversée de ces défilés. Arrien, i, 27 et 28. — . Polybe, v, 72-77.
3 Sur cette côte d'Asie, les rivières se frayant passage entre des monts escarpés deviennent proroptement des torrents furieux. Si abruptes sont les gorges où le Gestrus et l'Ëurymédon précipitent leurs eaux, que partout il a fallu multiplier les ponts. Strabon, XII, VII, 3.
^ II Gor., XI. 26, 27.
* Act., XV, 38.
tenait donc pour pusillanime ; on n'en saurait douter au récit des Actes. Peut-être en effet la timidité eutelle sa part dans la décision de Marc, mais cette timidité tenait à une autre cause. Ce chrétien de Jérusalem, élevé en plein judaïsme, ne pouvait sans quelque alarme s'associer à la libre prédication de l'apôtre des gentils, à son dessein chaque jour plus avoué d'affranchir l'Église de la Synagogue. Il préférait à ces nouveautés les tempéraments dont usaient les Douze; plus que tout autre, l'Évangile de Pierre lui agréait. Aussi ne revint-il à Jérusalem que pour rejoindre bientôt le chef de l'Église; s'attachant à lui, il demeura son plus fidèle disciple et son « interprète^ ».
'EptiYiveuTTÎ;. Papias dans Eusèbe, Hisloria ecclesiastica^nu 39.