‹ Saint Paul, ses missionsChapitre 11 sur 46 · CHAPITRE SECOND · texte numérisé non relu

CHAPITRE SECOND

FBEMIËBE MISSION.

LA GALATIB.

Sur le sommet du Taurus, les apôtres trouvèrent un monde d*aspect nouveau, ciel rude, terre désolée. Les nomades, qui, de l'Asie centrale, poussent leurs troupeaux à ces plateaux élevés ^ , s'y croient encore dans leurs steppes : mêmes pâturages secs et maigres, une morne étendue sans arbres ni culture. Quelques traits plus doux néanmoins marquent le voisinage des côtes de Syrie; près des marais salés qui brûlent les yeux, des nappes d*eau fraîche s'encadrent d'arbustes et de fleurs; les cygnes sauvages y nagent avec grâce, et, Tété, des milliers de cigognes égaient la sombre verdure des roseaux^.

Les villes furent de tout temps clairsemées sur ce sol ingrat; plus rares encore les cités opulentes. Aussi les Juifs, qui n'affluaient qu'aux centres de commerce

^ En Phrygie , et dans la plaine d'Erzéroum , le plateau atteint 2,000 mètres; l'altitude moyenne dépasse 1,000 mètres.

> Les cigognes qui ont passé l'hiver en Egypte prennent leur quartier d'été en Asie Mineure ; on en voit parfois jusqu'à 25 ou 30,000 au bord des marais.

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et de richesse, y firent-ils peu d'établissements. Ils paraissent même n*y avoir pénétré qu'assez tard, à la suite des Romains et sous leur protection, car les seuls lieux où nous trouvons des juiveries de quelque importance sont des colonies romaines.

Paul, en s'avançant dans ces contrées peu connues, n'oublia point que des hommes de même sang que lui l'y avaient précédé. Là, comme ailleurs, bien que tenant la Synagogue un édifice ruineux, il était résolu à en faire le vestibule de l'Église , et à user de son titre de docteur de la Loi, pour y annoncer à tous le salut. Son premier soin fut donc de chercher une ville qui renfermât quelque communauté juive : on lui indiqua, au cœur du pays, Antioche de Pisidie, où les fils d'Israël se trouvaient en nombre et influents. Paul, tournant ses pas vers cette cité, franchit les landes qui la séparent du Taurus. On n'y rencontre que troupeaux, huttes de bergers, villages sordides aux toits plats; le soir, de noires tentes groupées, qu'éclaire un foyer central. Ce n'est qu'aux abords d' Antioche que le pays prend une face plus riante. Le lac d'Egherdir y charme le regard fatigué de la monotonie des steppes ; les rives boisées aux pentes abruptes font une coupe à ses flots d'azur; des îles y trempent leur vert manteau; ni les Alpes ni l'Italie n'ont des eaux plus aimables.

Antioche s'élevait au nord de ce bassin ^ sur une éminence que domine la chaîne du Soultan Dagh ^. Des

1 A quatre lieues environ de ses rives.

> Cette chaîne de montagnes , appelée par Strabon la Paroreia, •'étendait de Tvriœuro à Olmi , dans la direction du sud-est. D'à-

ruines superbes attestent encore sa splendeur ^ . Elle la devait à Séleucus Nicator, qui, comprenant l'avantage de la situation 2, transforma en une puissante cité le bourg fondé par des habitants de Magnésie '. L'importance d*Antioche alla croissant sous les Séleucides, puis au temps des Romains, qui en firent une colonie de droit italique *. Ce privilège y attira les étrangers, des Romains surtout, à en juger par le grand nombre de monnaies et d'inscriptions latines retrouvées dans ses ruines'. Le gouvernement et Finfluence de ces nouveaux mattres modifia Fantique caractère de la cité. Antioche, passant jusque-là pour ville sainte, tirait sa prospérité du temple où la lune était adorée

près ce géographe, elle faisait partie de la Grande Phrygie (Strabon, XII, VIII, 14; XIV, 11, 29), mais Pline {HisL Nat, v, 24), Ptolémée (v, 5, 4) et Etienne de Byzance (à ce mot) marquent plus exactement qu'elle appartenait à la Pisidie. S. Luc appelle égale* ment « Antioche de Pisidie » la yille fondée en cette région (Act., XIII, 14).

1 Elles couvrent un espace considérable près du bourg de JaîO' vaich; 21 arches de Faqueduc qui amenait à Antioche les eaux de la montagne sont admirablement conservées. Arundell, Discoveries in Asia Minor, ch. xii-xv. — Hamiiton, Researches <n Àsia Minor^ vol. I, ch. xxvii.

^ C'était l'étape la plus importante de la route , qui , partant de Smyrne et d'Bphèse, gagne Tarse par les Portes Giliciennes. De siècle en siècle armées et caravanes ont suivi cette voie.

2 Strabon, XII, viii, 14.

^ Ce titre lui assurait l'exemption de certains impôts et une orjganisation municipale analogue à celle des villes d'Italie. En souvenir d'Auguste , qui lui octroyait ces faveurs , Antioche ajouta à son nom celui de Césarée. Strabon, XII, viii, 14. — Pline, Hist. Nat , V, 24. -- Digeste, L, xv, 8. — Corpus Inscrip. Grxc.t n° 1686, 2811 b. — Kckhel,vol. III, p. 18.

& Le Bas et Waddington, Inscript., m, n»' 1189-1191 , 1815.

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comme divinité virile sous le nom de Lunus, de Mên Archaios ^ Des milliers d'hiérodules y vivaient sur les domaines sacrés. Vingt-cinq ans avant Tère chrétienne, Rome ferma ce sanctuaire et en dispersa les ministres^; toutefois elle n'en effaça point le culte, de sorte qu'Antioche, reléguée dans la montagne, offrait à l'apôtre presque le même auditoire que les rives de la Méditerranée d'où il venait. Juifs, Romains, Orientaux y confondaient leurs doctrines et leurs superstitions.

Les Israélites, bien qu'en minorité dans ce peuple, y avaient grande autorité. Les femmes surtout subissaient leur ascendant; on voyait dans les offices de la synagogue les plus qualifiées^ se joindre aux Juives, plus ardentes môme que celles-ci pour la parole sainte ; de nombreux prosélytes prenaient également place entre les hommes d'Israël*; Antioche n'avait donc point d'assemblée^ où les pensées fussent plus hautes, les cœurs plus ouverts aux vérités saintes : dès le premier sabbat, les deux apôtres s'y rendirent. Ils n'y parurent point en inconnus ; car les coutumes de leur nation les obligeaient de saluer les frères à l'arrivée et de se présenter aux anciens, Paul comme docteur de la Loi , Barnabe comme lévite. Toutefois ils ne se prévalurent point de ces titres pour s'asseoir aux places d'honneur du sanctuaire 5, mais demeurèrent parmi la

i Strabon, XII, vin, 14.

«Id.

' Act., XIII, 60.

^Id., XIII, 16, 26,43.

^ Ces sièges étaient disposés autour de la chaire où montaient le lecteur des lirres saints et le rabbi qui exhortait l'assemblée; on

foule : c'était le précepte du Sauveur, qu'ils se gardaient d'enfreindre ^

Mêlés aux fidèles, comme eux la tète voilée et la face tournée vers Jérusalem, ils s'unirent aux prières par où commençait le service divin. Puis vint la lecture de la Loi et des prophètes 2, après laquelle les chefs de la synagogue envoyèrent dire aux nouveaux venus : « Frères , si vous avez quelque parole d'exhortation pour le peuple, parlez. » Paul se leva, et de la main, selon sa coutume, il commanda le silence' : « Israélites, dit- il, et vous (prosélytes) qui craignez Dieu^, écoutez; » puis, montrant à ces derniers la partie juive de l'assemblée, il poursuivit : « Le Dieu de ce

les réservait aux chefs de la synagogue et aux étrangers de distinction.

1 Marc, xu, 38, 39. Luc, xx, 46.

2 Nombre de commentateurs, à la suite de Bengel , croient pou- Toir indiquer les leçons qui furent lues ce jour-là. Ils font obscr- Ter que le lecUonnaire actuel de la Synagogue , lequel remonte à une haute antiquité, marque, comme leçons du même jour, les premiers chapitres du Deutéronome et le premier d'isaïe. Or, S. Paul commente les faits historiques racontés dans ces passages de la Loi, et renouvelle la prédication de pénitence faite par Isaïe. 11 y a plus : l'apôtre emprunte à ces textes deux mots uif'tdaEv et âTpofâpYjoev peu usités dans les saintes Lettres, et il les emploie dans le même sens que le Deutéronome et Isaïe. Cette ingénieuse hypothèse ne manque pas de probabilité.

3 Act., xiu, 16; XXI, 40; xxvi, 1.

4 01 9o6ov(i.evot tov Oeév, désigne les gentils , qui , sans accepter la circoncision et les rites mosaïques, pratiquaient la loi morale d'Israël, et révéraient Jéhovah comme le vrai Dieu. On les appelait « prosélytes de la porte » ; a les prosélytes de la justice » ne se distinguaient en rien des Juifs. Voir Saint Pierre, chap. m, p. 73, éd. in-8»; p. 65, éd. in-12.

peuple * a choisi nos pères, et a élevé* ce peuple pendant son séjour au pays d'Égjrpte, et il les en fit sortir à bras élevé. »

Étaler ces gloires du passé aux yeux des gentils, c'était conquérir dès le début toute la synagogue ; Paul en dévoila la suite merveilleuse.; Dieu, pendant les quarante années du désert, « prenant soin d'Israël comme une mère de son enfant' » ; l'héritage de sept nations^ livré en leurs mains; les juges suscités pour les délivrer*; sur leur demande, des rois mis à leur tête; « Saiil de la tribu de Benjamin », David « l'homme selon le cœur de Dieu, de la semence duquel Dieu venait de donner à Israël un Sauveur, Jésus ». La prédication de Jean Baptiste avait apparemment fait

i a Hoc dicit Plsidis , Judaeos digito monstrans. » Grotius, in loco.

> Tàv Xoôv ^^ù(Jts est probablement une allusion au passage d'Isaîe, I, 2, ïloùc èYévvYiaa xal v^|;ti>(ra, « J'ai nourri et élevé des fils j», où le mot « élevé x> a le sens d'amener à la maturité, à la force virile.

' Le texte reçu, suivi par la Vulgate, porte èrponoçopYiaev : <t mores eomm sustinuit », « il a supporté leurs mœurs, leur conduite » ; mais la variante êTpoçoipopviŒev est la vraie leçon, car nou« la trouvons dans le manuscrit Alesandrin, dans celui d'Éphrem, le Codex Laudianus (vi« siècle) , les versions Italique , Syriaque , Arabe, Copte, Sahidique, Ethiopienne, et en de nombreux Pères, Constitutions Apostoliques, S. Athanase, S. Cyrille d'Alexandrie, Hésychius, etc. Ce mot parait une allusion au Deutéronome (i, 31) où nous trouvons ce même* terme employé par les Septante.

*> Les sept nations détruites sont les Hittites, les Girgashites, les Canaanites, les Amorites, les Perizzites, les Uivites , les Jébusites. Deut., vu, 1. Josué, m, 10. Neh., ix, 8.

* Voir, sur la difficulté chronologique que présente ici le texte des Actes, M. Vigouroux, Manuel biblique^ t. II, p. 47-50.

grand bruit à Antioche de Pisidie , et son autorité y demeurait sans conteste, car Paul n'allégua que sa parole pour établir que Jésus était le Messie. Tout décisif que parût ce témoignage du précurseur, restait le scandale de la croix : un sauveur cloué au gibet par les princes de la nation. Paul ne le dissimula pas, mais ce fut pour tirer de cette infamie môme une preuve éclatante de la mission de Jésus. « Les Juifs de Jérusalem et leurs chefs , méconnaissant Jésus et les paroles des prophètes qui se lisent chaque sabbat, ont accompli celles-ci en le jugeant. » Tout ce qui était prédit de lui a été réalisé : descendu de la croix, mis dans le sépulcre, Dieu Ta ressuscité des morts le troisième jour. « Pendant plusieurs jours, ceux qui étaient montés avec lui de la Galilée à Jérusalem Tout vu ressuscité, et ils en rendent encore aujourd'hui témoignage devant le peuple. » « Frères, conclut Tapôtre, sachez-le ; c'est par lui que la rémission du péché vous est annoncée : quiconque croit en Jésus est justifié par lui de toutes les choses dont vous n'avez pu être justifiés par la loi de Moïse. »

Ces derniers mots formaient le capital du discours*.

1 s. Luc a écrit ce discours sardes notes recueillies à Antioche, ou plus probablement sur l'analyse que lui en fit S. Paul : il n'y faut Yoir qu'un sommaire, assez étendu toutefois pour donner une idée de ce qu'était la parole de l'apôtre dans ces premières missions. Les détails, les allusions aux textes divers qu'il commentait, changeaient ayecles lieux, mais le fond des idées et de Targumentation restait le même. Semblable par la forme aux prédications de S. Pierre et de S. Etienne, cet enseignement renfermait brièvement, mais nettement exposées, les grandes vérités que S. Paul

Paul y proclamait la révélation qu'il avait, plus que tous, charge de répandre, « son propre Évangile* », comme il l'appelait. La théologie de la justification et de la grâce, telle que Tapôtre la léguera à l'Église, n'était qu'en germe dans ces premiers enseignements, mais le dogme essentiel, immédiatement pratique, s'y trouvait dévoilé : le salut pour tous par la seule foi en Jésus sans l'asservissement au mosaïsme.

L'émotion des auditeurs fut unanime : l'Écriture nous les peint s'en allant et demandant à entendre au prochain sabbat la suite du même discours ; mais déjà cette première prédication en avait gagné plusieurs. Paul et Barnabe furent suivis par une troupe de Juifs et de prosélytes au sortir de la synagogue; ils continuèrent de les instruire , et trouvèrent en ces néophytes tant de docilité qu'ils n'eurent bientôt qu'à encourager leur persévérance. Ces conversions causèrent d'autant plus d'émoi que la vie des deux apôtres repoussait tout soupçon de lucre ou d'ambition. Là comme ailleurs, Paul sans nul doute avait repris son métier, et en vivait; pour entendre le Juif qui tenait un tel langage, il fallait le trouver dans le quartier populaire, mêlé aux tisseurs et comme eux travaillant de ses mains. Mais cette vie d'artisan avait son éloquence, et si puissant fut l'attrait du Juif inconnu, qu'au sabbat suivant presque toute la ville s'assembla pour entendre la parole de Dieu.

avait mission de faire triompher : la justification par la foi en Jésus, l'impuissance de la loi mosaïque à effacer le péché. » Gai., I, 11; u, 2. Rom., xvi, 25.

Les Israélites furent peu satisfaits d'un si grand concours. Leur haute situation dans Antioche, une propagande poursuivie durant de longues années n'avaient amené à la synagogue qu'un petit nombre de prosélytes; en huit jours, un étranger la remplissait; cette nouveauté leur parut intolérable. Dès que Paul ouvrit la bouche, leur jalousie éclata, et ils commencèrent à contredire tout ce qu'il disait, raillant ses applications des prophéties à Jésus : le Christ, en qui l'apôtre montrait le salut, ils le chargèrent de blasphèmes. Vainement prosélytes et gentils, émus d'une telle haine , témoignaient à Paul leur bonne volonté ; la fureur des Israélites devenait à chaque instant plus violente. L'apôtre se vit impuissant à maîtriser ce déchaînement de rage et d'insultes. Barnabe était près de lui : tous deux, disent les Actes, « s'enhardissant », lancèrent aux Juifs ces paroles de réprobation : « C'était à vous premièrement qu'il fallait annoncer la parole de Dieu; mais, puisque vous la rejetez, et que vous vous jugez vous-mêmes indignes de la vie éternelle, voici que nous allons maintenant aux gentils car le Seigneur nous l'a ainsi commandé : Je t'ai établi pour être la lumière des gentils, afin que tu sois leur salut jusqu'aux extrémités de la terrée »

Les païens ne virent pas cette rupture sans ime secrète joie , car la foi qu'annonçait Paul , en leur offrant les mêmes biens que le judaïsme, les affranchissait de la circoncision et de pratiques gênantes. Us reconnurent dans cette prédication « la parole du

i Act., XIU, 46, 47.

Seigneur » et « la glorifièrent^ ». « Tous ceux-là crurent qui étaient destinés à la vie éternelle ». La Bonne Nouvelle franchit môme Tenceinte d'Antioche et « se répandit par tout le pays d'alentour* ». Ce fut pour les Juifs un grand dépit. Ils avaient cru ôter aux apôtres tout crédit en les chassant de la synagogue, et, loin d'affaiblir la parole sainte , ils n'avaient fait que lui donner plus de fécondité. Tenaces dans leur haine, ils recoururent à l'intrigue, et manièrent ces armes avec leur dextérité habituelle.

L'influence des femmes dans la religion, sensible de tout temps et partout pays, était prépondérante en Orient. Strabon n'hésite pas à dire qu'elles y étaient maltresses du culte , qu'elles amenaient les hommes aux fêtes, aux ablutions, à leurs rites favoris*. Dans Antioche de Pisidie, les plus considérables d'entre elles, affiliées au mosaïsme, s'y obstinaient contre le courant qui entraînait la ville à la foi chrétienne. Les Juifs intéressèrent leurs scrupules et gagnèrent par elles les principaux de la cité, les Romains surtout, qui avaient le pouvoir en main. Plus experts aux controverses tbéologiques que ces hommes de loi et d'épée, puissants sur eux par leur union et par leurs trésors, ils leur persuadèrent facilement que la prédication nouvelle troublait l'ordre établi : c'en fut assez pour l'interdire. Un arrêté municipal chassa les nouveaux venus d'Antioche et de tout le territoire. Les deux

1 Act., XIII, 48.

» Id., 49.

« Strabon, VII, m, 4.

exilés, selon le précepte du divin Maître, secouèrent sur la ville la -poussière de leurs pieds et partirent. Cette marque de réprobation ne s'adressait qu'aux infidèles obstinés, car il restait dans la cité une Église fervente qui devint pour toujours la gloire et la consolation de l'apôtre. Le bannissement de leurs chefs ne refroidit pas Tardeur de ces néophytes. A quelques étapes d'Antioche , Paul reçut des nouvelles du troupeau qu'il était contraint de quitter; il les a resserrées en deux mots : « Les disciples étaient remplis de joie et de TEsprit-Saint^ »

Les apôtres n'avaient qu'à marcher vers le couchant pour trouver des villes riches et prospères h l'égal d'Antioche, car la vie avait pénétré dans cette portion des monts de Phrygie; près de lacs aux eaux douces, en de vertes campagnes qui rappellent l'Ionie, s'élevaient Baris, Apamée Kibotos, Apollonie. Mais toutes ces cités étaient trop florissantes pour échapper à l'empire des Juifs ; Paul, harcelé et dénoncé par eux, eût essuyé des magistrats romains les mômes défiances et les mêmes persécutions; il tourna les yeux vers la Lycaonie. Les peuples de cette région voisine de Tarse ne lui étaient pas inconnus; il les savait grossiers, mais sincères et probes; c'en fut assez pour l'attirer : en quatre ou cinq marches, les apôtres atteignirent Iconium ^.

^ Act., xui, 52.

^ Comme laPisidle, la Lycaonie dépendait de la province romaine de Galatie. Dion Cassius, un, 26. — Corpus Jnscript. Qrxc,

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Cette ville commande à Voccident Vabord des hauts plateaux d*Asie Mineure. Des monts neigeux la ceignent de tous côtés excepté vers Test , où les steppes s'étendent à perte de vue. Comme Damas , elle semble jaillir du désert, et des sources abondantes en font un îlot de verdure dans la mer des sables ; aussi loin que coulent les ruisseaux, jardins et vergers rafraîchissent le regard. La principale gloire dlconium (Konieh) vient des Turcs , qui en firent la première résidence de leurs sultans; les remparts de cette époque, encore debout, attestent la puissance des tribus tartares qui submergèrent Tempire arabe et depuis lors y dominent. Sans avoir un pareil éclat aux jours de Tapôtre \ la ville ne laissait pas d'attirer l'attention des maîtres de Tempire, car Claude, à peu près vers ce temps, lui donna le titre de colonie ^.

L'octroi d'un tel privilège suppose la présence en ces lieux de nombreux Romains. Les Juifs, là comme partout, venus à leur suite, y avaient si rapidement prospéré, qu'une synagogue , où affluaient les prosélytes, s'élevait dans Iconium. Paul et Barnabe y entrèrent ensemble et parlèrent avec tant de succès, qu'une multitude de Juifs et ;de Grecs embrassèrent la foi ^. Ces conversions soulevèrent les mômes colères qu'à

1 Strabon (VII, vi, 1) la dépeint comme une ville petite, mais populeuse*

' Corpus Inscript. Grxc,, 3991, 3993. — Eckhel, vol. III, p. 31-33. Colonisée à nouveau sous Adrien elle prit le titre de Colonia Aelia Iconiensis (Mionnet, III, p. S35, n. 13). V. Marquardt, Rbmische Staatsverwaltung, t. I, p. 364.

» Act., XIV, 1.

'Antioche de Pisidie; les Israélites qui ne croyaient pas, irrités de se voir abandonnés par leurs frères, excitèrent Tesprit des gentils. Ce premier orage toutefois ne fit que gronder sans éclater encore; « Dieu, dit une variante du texte sacré * , leur rendit promptement la paix. »

Les apôtres en usèrent pour fonder une Église. « Ils demeurèrent longtemps en cette ville et parlèrent hardiment, appuyés sur le Seigneur. » Dieu, « opérant par leurs mains miracles et prodiges , rendait témoignage à la parole qui annonçait sa grâce ^», dételle sorte que leur prédication fut aussi active que féconde. Au nombre de leurs conquêtes fut Thècle, la plus illustre vierge des temps apostoliques. Nous ne connaissons cette jeune païenne dlconium que par la tradition, et confusément, car ses actes furent vite embellis de pieuses fictions. Dès la fin du P' siècle, un prêtre d'Asie accréditait un récit en partie imaginaire des Voyages de Paul et de Thècle. S. Jean', et après luirÉglise, ayant rejeté cette œuvre apocryphe*, les Pères des âges suivants n'en recueillirent sans doute que les traditions autorisées , dont ils firent un portrait qu'on peut croire fidèle *.

1 *0 6è Kupio; EÔwxev taxù elpr.vTiv. Cette variante est donivée par le Godei Beza (d) ; on la trouve aussi dans un manuscrit de la Yulgate (zii« siècle) et en marge de la version syriaque de Philoxène. Le Codex Laudianus donne une leçon semblable. *0 Bï Kupio; e{pi^VY)v è7iot7)(76v.

3 Act., XIV, 3.

3 Tertullien, de Baptismo, 17. — S. Jérôme, de Vir. illusir., 7.

* Baronius, 47. § 2.

6 L'accord de nombreux Pères (S. Méthode, S. Jean Chrysostome,

Thècle y est dépeinte comme fiancée à un des principaux de la ville avant Tarrivée de Paul. L'amour des^ biens éternels enflamma tellement son cœur que, pour appartenir au Christ, elle résolut de demeurer vierge : pieux dessein , qui , traversé par ses proches , changea sa vie en long martyre*. Elle n'en devint que plus ardente à recueillir « la parole de vie^ ». Versée, diton, dans les lettres profanes, elle s'élevait sans peine aux plus hautes doctrines du Maître; elle paraît même avoir suivi Paul lors de son départ d'Iconium et être devenue la plus fervente de ses disciples. La sagesse de Thècle demeura célèbre en Asie Mineure. Trois siècles plus tard , un évéque de Lycie , Méthode , lui donnait la place d'honneur dans son Banquet des dix Vierges, au-dessus d'Agathe, de Marcella, de Domnina : « A elle , proclamaient ses compagnes , la plus

S. Gr^oire de Nysse, S. Grégoire de Nazianze, S. Ambroise) sur les faits principaux de la Vie de sainte Thècle ne permet pas de refuser toute autorité à leurs témoignages. Les nombreux manuscrits et les versions des Àcta Pauli et Theklx offrent de telles divergences qu'on ne peut voir dans les textes actuels l'œuvre primitive. La critique moderne s'est ingéniée à retrouver celle-ci sous les retouches et les additions qui la défigurent , et elle a réussi à dégager un certain nombre de traits historiques , vraiment dignes de créance. Ramsay les a mis en vive lumière dans ses Acta OF Paul and Tuekla. The Church in the Roman Empire, part. II, chap. XVI.

i Les BoUandistes (Mai, 1. 1, p. 42, 2) estiment que Thècle ne mourut pas dans les supplices. A la vérité , elle est appelée « première martyre » par quelques Pères (S. Isidore de Pélusc, I. 3, p. 109; S. Grégoire de Nazianze, Or. 3, p. 7; Bvagrius, 1. 3, c. 8); mais dans ces temps primitifs il suffisait d'avoir beaucoup souffert en confessant la foi pour obtenir ce titre.

« Philip., u, 16. Eph., v, 26.

belle, la plus fleurie des couronnes, car plus que toute autre, elle a brillé en vertu ^ »

Les apôtres continuant infatigablement cette prédication et Dieu la fécondant, il y eut bientôt deux villes dans Iconium, Tune chrétienne, où Paul dominait, l'autre restée aux mains des Juifs 2. L'émotion de ceux-ci ne s*était calmée qu'en apparence ; au fond , la haine subsistait. Comme leurs frères d'Antioche de Pisidie, ils avaient compté que les missionnaires, méprisés et rejetés par eux, perdraient tout crédit. Trompés dans leur attente , ils résolurent d'user des pleins pouvoirs que chaque communauté juive avait sur ses membres. Leurs chefs toutefois ne voulaient rien tenter sans le concours de la population païenne ; ils s'y répandirent donc et la soulevant Tentrainèrent à leur dessein, qui était de se jeter sur les étrangers « pour les outrager et les lapider ». L'outrage apparemment était le fouet infligé dans la synagogue'; si ce châtiment ne réprimait pas Taudace des novateurs , on les ferait périr sous les pierres, selon la sentence de la Loi. Les apôtres connaissaient trop leur race pour afironter son fanatisme : prévenus du danger, ils s'enfuirent d'Iconium.

Le double exemple d'Antioche et d'Iconium avait appris à Paul ce qu'il devait attendre désormais des

* s. Méthode, Convivium decem virginunii Or. xi, cap. i.

^ Act., XIV, 4.

^ *rop£aai. Act., xiv, 5. A la vérité, la flagellation n'était point regardée par les Juirs comme infamante, mais il n'en était pas de même aux yeux des gentils, unis ici aux Juifs dans le dessein d'infliger ce supplice aux apôtres.

communautés Israélites établies dans les grandes cités. Il s'en détourna pour un temps, en gagnant Tintérieur de la Lycaonie que sa pauvreté avait mieux défendue contre l'approche des Juifs. Les plateaux qui forment cette région sont tristes et froids ; les steppes s'y étendent dans toute leur nudité, marécageux l'hiver, Tété fendus par le soleil, n'offrant que des mornes pâtis aux troupeaux de brebis et d'ânes sauvages qui les tondent*. Les apôtres, traversant ces landes, marchèrent vers le Taurus cilicien, qui ferme au sud la province de Lycaonie. En avant de cette chaîne, le sombre massif d'un volcan éteint, le Kara Dagh^, se dresse isolé dans la plaine. Deux petites villes, Lystres' et

i Amyntas, avant de deyenir roi du pays, et n'étant encore qu'un chef de nomades, possédait dans ce steppe trois cents troupeaux. Strabon,XII, vi, 1.

> ce La Montagne noire. »

^ La situation de Lystres est restée longtemps douteuse. Hamilton {Àsia Minor, II, p. 317) la plaçait à Bir bir KiUisseh; Kiepert, dans sa carte d'Asie Mineure , à Test de PAssar Dagh, à mi-route entre Iconium et Garaman; plus clairToyanl, le colonel Leake, dès 1820, indiquait comme emplacement probable Khatoun Serai (Leake, Asia Minor, p. 102 et s.). Sa conjecture s'est trouvée de nos jours pleinement vérifiée. En 188ô, M. le professeur Sterrett découvrit dans les ruines que borde ce village une inscription où la colonie de Lystres rend un reconnaissant hommage à Auguste, son fondateur. La position de cette ville s'est trouvée ainsi sûrement déterminée. Quant au fait important qu'une colonie romaine avait été établie en ces lieux, il se trouve confirmé par trois médailles récemment entrées dans les collections du British Muséum de M. Waddington et du docteur Imhoof-BIumer. L'inscription suivante relevée par M. Sterrett à Antioche en fait également foi : « A la très brillante colonie d'Anlioche, sa sœur, la très brillante colonie de Lystres rend honneur en lui offrant la statue de la

Derbé ^ , situées aux abords de cette montagne, offrirent àTapôtre ce qu'il souhaitait, une terre toute païenne ^, une population simple, pauvre, vivant de ses troupeaux. Les brigands, maîtres des montagnes voisines, tenaient à distance l'étranger ; là où les Romains ne pénétraient qu'à peine, les Juifs ne se hasardaient guère; ni Lystres, ni Derbé n'avaient de synagogue. Paul retrouva donc toute facilité de prêcher et il le fit avec succès, car les païens qui l'entouraient, incultes de mœurs et d'esprit, étaient fort religieux. Nulle part en Asie Mineure la foi à l'intervention des

Concorde. » Voir sur cette découverte de plus amples détails dans Ramsay, The Church in the Roman Empire ^ part. I, chap. ii, 6.

* Derbé était dans Tlsaurie, aux confins de cette région et de la Cappadoce (Strabon, Xll, vi, 3). Citadelle importante, elle se trouvait près d'un lac (çpoupiov xal Xi^jl^qv [lisez X((j.vip], Etienne de Byzance) qui ne peut être que l'Ak-Ghieul, car la partie de la Cappadoce à laquelle touchait Derbé était le pays de Gastabala et de Gybislra, situées entre Tyane et les portes Ciliciennes, par conséquent à Test de l'Ak-Ghieul (Strabon , XII, i, 4. — Cicéron, ad Fam.j XV, 2 et 4; ad AU., v, 18 et 20). Hamiiton a trouvé en ce lieu les ruines d'une ville qu'il identifie avec Derbé. Il fait observer toutefois que, plus au sud, Divlé garde le nom de l'antique Derbé, appelée aussi Delbia; mais Divlé n'a point de lac dans ses environs et répond moins bien aux détails donnés par Etienne de Byzance. Voir Hamiiton, Researches, H, p. 313 et s.

3 Nous ne croyons pas, comme l'admet Lewin (Life of S. Paul, 1. 1, p. 131, 146), que toute celte région fit partie du royaume d'Antiochus de Gommagène. A la vérité, une médaille de ce prince portant au revers le mot Auxaovcov (Ëchkel, m, 255), on en peut conclure que Galigula, donnant à Antiochus la Gilicie montagneuse (Dion Gassius, ux, 8), y joignit quelques districts de la Lycaonie; mais il serait excessif d'entendre par là l'Isaurie entière comprenant Lystres et Derbé. Pline mentionne expressément les Lystréniens parmi les peuples qui formaient la province romaine de Galatie (Uist. JSat., V, 42).

dieux, à leur présence parmi les humains ne gardait plus de force. Jupiter et Mercure surtout passaient pour apparaître souvent et parcourir le pays. Ici Ton racontait comment Lycaon, pour s'être raillé d*eux, avait été changé en loup * ; ailleurs on montrait des traces plus aimables de leur présence , deux arbres mêlant leurs troncs et leurs feuillages ; c'étaient Philémon et Baucis, qui, en retour de leur pieuse hospitalité, avaient obtenu de confondre ainsi leur destinée ^.

Cette superstition donna lieu à un curieux incident dont Lystres fut le théâtre. Paul y prêchait* : parmi ses auditeurs il aperçut un homme impotent gisant à ses pieds; cet infortuné, perclus dès le sein de sa mère, n'avait jamais marché. L'apôtre fixa sur lui ce regard qui pénétrait les cœurs, et, voyant qu'il avait la foi pour être sauvé, il lui dit à haute voix : « Lèvetoi droit sur tes pieds. » L'infirme obéit, et dans la surprise de cette agilité inconnue pour lui , « il sautait et marchait » à la fois. La foule regardait ce prodige; elle éclata bientôt en cris de joie et de religieuse frayeur. « Ce sont des dieux, disaient-ils en lycaonien, ils ont pris figure d'homme pour descendre vers nous. » Barnabe avait grand air près de son compagnon petit, laid, chétif d'extérieur. « Ils l'appelaient Jupi-

1 Ovide, Metam., i, 220-241.

s Ostendit adhuc Tyaneius illic «

Incola de gemino vicinos corpore truncos.

Ovide, MeUy viii, 621-725. •

' En grec évidemment, seule langue commune aux diverses provinces de l'empire romain. Les habitants du pays ne laissaient pas pour cela de parler entre eux leur propre dialecte.

ter, et Paul, Mercure, parce que c'était lui qui portait ia parole * . »

Les apôtres, ignorant la langue du pays*, ne comprirent point ces paroles du peuple ' et se retirèrent en leur demeure. Pendant ce temps , le bruit du miracle, se répandant dans la petite ville, la mit sur pied; on courut au temple de Jupiter, qui était en dehors des portes, avertir le prêtre que son dieu était dans Lystres, et on le pressa de venir pour lui sacrifier. Les victimes préférées de Jupiter et de Mercure , des taureaux, furent amenés ^, le front chargé de guirlandes ^; prêtres et peuple se parèrent eux-mêmes de

^ L'Hermès Xoyioc était le dieu qu'invoquaient les orateurs, le dieu de l'éloquence et de la parole. Preller, Griechische Mythologie, l. I, p. 263. — Orphée, Hymn., 28, 4. — Ovide, Fast., v, 66S. — Lucien, Gallus, 2.

> Les érudits ne s'accordent pas sur la langue lycaonienne. Jablonski y voit une corruption de l'assyrien, Guhling un mélange de grec et de syriaque. Ces dissentiments n'ont rien d'étonnant, car nous ne connaissons de ce dialecte qu'un seul nom de plante, le genévrier, 8éX6eta.

8 S. Paul déclare aux Corinthiens (I Cor., xiv, 18) qu'il a le don des langues, mais il ne dit pas qu'il parle toute langue. Nous ne voyons pas, en effet, que les dons surnaturels fussent chez lui un pouvoir permanent, universel, dont il fût libre d'user à son gré. Quand Dieu jugeait opportun à la diffusion de l'Évangile que l'apôtre parlât diverses langues , qu'il prophétisât ou accomplit des miracles, il lui donnait d'opérer ces prodiges; mais, en dehors de ces circonstances particulières , Paul était homme comme nous.

* Le bœuf est la victime consacrée à Jupiter (Marquardt, R'ômische Staatsverwaltung, t. III, p. 167) ; mais il était aussi au nombre des offrandes qu'on faisait à Mercure. Perse, Sat., ii, 44-

^ On ornait les victimes de guirlandes. Stace, Theb., iv, 449. — Prudence, Peristeph., xiv, 1021, etc.. — « Ipsœ denique fores et

couronnes, et à flots pressés la procession s'avança vers la demeure des apôtres \

Paul et Barnabe venaient d'apprendre le sacrilège qui les menaçait. Saisis d*horreur, ils déchirèrent leurs vêtements et s'élancèrent sur la foule : « Que faitesvous? s'écriérent-ils, nous sommes des hommes comme vous, sujets aux mômes infirmités que vous. Ce que nous vous prêchons, c'est que vous vous convertissiez de ces vaines superstitions au Dieu vivant qui a fait le ciel et la terre, la mer et tout ce qu'ils contiennent. » £t ils leur parlèrent du Dieu suprême que ces païens méconnaissaient si grossièrement, excusant leur erreur toutefois par les ténèbres où ils avaient vécu jusqu'alors. Dieu en effet, « dans les générations passées , laissait les peuples marcher dans leurs voies » ; bien que, sous ces ombres même, sa présence fût sensible. Il se révélait dans les biens prodigués aux hommes, car c'est « lui qui envoie du ciel la pluie et les saisons fécondes, lui qui remplit les cœurs de nourriture et de joie ».

Vaines paroles I la populace , entêtée de sa méprise , avait peine à s'en détacher. Que lui parlait -on de renoncer pour un Dieu invisible a^x divinités qu'elle

ips» hostisB et arsd, ipsi miaistri ac sacerdotes eorum coronantur. » Tertuliien, de Corona, x.

^ *Eid xob<i ituXéÂvoc paraît désigner, non les portes du temple de Jupiter, mais celles de la maison où se trouvaient ks apôtres. nu>idv a fréquemment cette signification. (Luc, xti, 20. Act., x, 17; xn, 13. — JuUins Pollux, Onomasticon, i, 8, 77. — H. Etienne, Thésaurus, à ce mot.) Bon nombre de commentateurs adoptent cette interprétation, Cornélius a Lapide, Patrizi, Beelen, Plumptre, Alford, Lewin, Farrar.

venait de voir et de toucher? Gomment sacrifier tous les biens qu'elle s'imaginait tenir avec Jupiter et Mercure? L'idée juive que le ciel fait des miracles àTappui d'une, doctrine était trop subtile pour ces esprits grossiers, ils n'envisageaient dans le prodige que la toute-puissance de ses auteurs et s'obstinaient à les adorer. Il fallut une vraie lutte et toute l'énergie de Paul pour conjurer ce sacrilège. La foule se retira domptée, mais gardant au fond du cœur un dépit dont les effets se firent bientôt sentir.

Sur ces entrefaites, des Juifs arrivèrent d'Antioche de Pisidie et d'Iconium; ils étaient envoyés par les Synagogues de ces villes dont la haine s'attachait aux pas des apôtres afin d'entraver partout leur zèle. Ils trouvèrent à Lystres un terrain favorable, le peuple incertain, mécontent qu'on eût repoussé son hommage. Ils lui persuadèrent aisément que les prodiges de ces étrangers n'étaient qu'imposture, leur parole si mensongère, que, rejetés d'Antioche par leurs compatriotes, ils n'avaient échappé à la lapidation qu'en fuyant d'Iconium. C'étaient donc deux impies que Lystres avait reçus, des criminels frappés par les lois de leur nation. L'esprit mobile ' de ce peuple passa bientôt à la fureur : ils se jetèrent sur Paul , qui fut lapidé dans les rues mêmes de la ville ; puis , le croyant mort, on le traîna hors des murs.

Toutefois la Bonne Nouvelle avait déjà germé dans

1 Le Scoliasle de V Iliade (it, 88-92) cite un témoignage d'Aristote sur le peu de fond qu'il con?enait de faire des Lycaoniens. Cicéroa [Ep. ad Àtt, T, 51] parle de ces populations a?ec grand mépris.

les cœurs et suscité le courage avec la foi. Si la violence faite à Paul n'avait pu être empêchée, du moins ses disciples s'empressèrent à lui rendre de pieux devoirs. Or, tandis qu'ils entouraient le corps sanglant, Tapôtre reprit ses sens; il se releva entre les mains des frères et rentra avec eux dans Lystres. Nombre de maisons lui demeuraient ouvertes; il choisit vraisemblablement celle qu'une femme juive, nommée Eunice, habitait avec sa mère Lois et son jeune fils, Timothée. L'apôtre avait pénétré toute celle famille d'une vive foi : nulle demeure ne lui était plus chère en ces lieux. Entouré de soins, consolé par le dévouement de ses disciples, Paul, dès le lendemain, avait recouvré assez de forces pour quitter Lystres. Huit heures de marche le menèrent à Derbé, petit bourg situé plus à l'est, près du lac d'Ak-Ghieul. En ce pays tout païen , les apôtres trouvèrent enfin le calme et la sécurilé, car les Juifs, tenant sans doute leur ennemi pour mort, ne s'occupèrent plus de contrecarrer sa mission.

Paul et Barnabe usèrent de cette liberté pour redoubler leurs efforts. Ils firent à Derbé beaucoup de disciples, et créèrent ainsi, dans les principales villes de Lycaonie, des chrétientés composées presque entièrement de païens convertis. Aucune de ces petites Églises ne formant une métropole comme l'était Antioche de Syrie, Paul prit l'habitude d'en appeler les fidèles « les Galates », du nom de la province romaine à laquelle ils appartenaient. Toutes ces régions avaient fait partie de la monarchie d'Amyntas ^ : à sa

1 Douze tétrarques gouvernaient les Galales à Torigine; mais

mort, elles constituèrent la province de Galalie, laquelle, outre «le pays galatique^ » proprement dit, comprenait la Phrygie montagneuse, la Pisidie, la Lycaonie et llsaurie^. Cette contrée avait donc été sur toute son étendue, d'Ai^tioche de Pisidie à Derbé, le théâtre de la prédication apostolique ; par suite son nom devint, dans le langage de Tapôtre, celui des Églises qu'il y laissait, toutes nées dans le même temps, et animées d'un même esprit *.

leur nombre diminua peu à peu, et, au temps de Pompée, Déjotare, tétrarque des Tolistoboies, régnait seul sur toute sa naUon. Son secrétaire, Amyntas, qui lui succéda , fut le dernier roi de ce pays. Appien, Bel. Civ,f u, 71. — Dion Gassius, xlix, 32 ;l, 13; Li, 2. — Strabon, XII, y, 4; vi, 1-4; vii, 3.

1 Act., XVI, 6.

2 Strabon, XII, v, 1; vi, 5; vu, 3; XIV, v, 6; XVII, m, 25. — ^ Dion Cassius, un, 26. — Pline, Hist. nat.y v, 23. Voir, sur les changements de limites que subit cette province , Marquardt , Rd» inische Staatsverwaltung y t. I, ch. ii, p. 358 et suiy., Galatu.

s Le sentiment des modernes (Mynster, Niemeyer, Tbiersch, Hausrath, etc.), qui identifie les Églises de Galatie auxquelles S. Paul écrivit et les chrétientés fondées par lui en sa première mission , paraît si plausible , que nous n'hésitons pas à l'adopter. Les Actes, en effet, rapprochés de l'Ëpitre aux Calâtes, mettent hors de doute que les fidèles auxquels cette lettre est adressée avaient reçu la foi avant le concile de Jérusalem (Act., xiii-xv; Gai, I, II). Or, Paul ne visita « le pays galatique » proprement dit (\ct., XVI, 6) qu'après cette réunion des apôtres, dans son second voyage en Asie Mineure. De plus Barnabe , dont l'autorité sur ces chrétiens est manifeste (Gai., ii, 1,9, 13), ne fut le compagnon de S. Paul que dans la première mission de Lycaonie; au second voyage il s'était séparé de l'apôtre. Une considération non moins décisive est que l'Épttre aux Galates suppose un commerce intime, un long séjour parmi les chrétiens auxquels parle l'apôtre* Tout s'explique et concorde avec le récit des Actes, si le mot de Galates désigne les fidèles de Pisidie et de Lycaonie ; au contraire,

PREMIÈRE MISSION. 6ALATIE. 51

Paul garda toujours une tendresse particulière à ces chrétientés, les premières qui lui appartinssent en propre, les premières où il put donner à sa prédication la forme pure de tout alliage que nous retrouvons dans rÉpitre aux Galates. En ce pays de gentils, à l'exception des grandes villes où les Juifs avaient pris pied, le mosaïsme était comme inconnu; Tapôtre y prêcha donc TËvangile dans toute sa simplicité, « tel qu'il Tavait reçu du Seigneur, sans y mêler rien de l'homme^ ». C'était là une importante nouveauté, car en Palestine, en Syrie même, le christianisme s'était développé jusqu'alors au sein d'Israël, et, par suite, apôtres, fidèles, prosélytes avaient conservé les formes extérieures du judaïsme. En Lycaonie, la foi naissait sur une terre vierge : Paul n'eut garde d'imposer aux païens qu'il convertissait la circoncision, les observances légales qu'il estimait « aussi

l'embarras est inextricable s'il s'agit de la Galatle proprement dite, car nulle trace n'est restée que l'apôtre y ait exercé un long apostolat. Deux fois il traverse cette région (Act., xyi, 6; xyiii, 23), préchant, fondant des Églises sans doute, mais sans y demeurer. Les communautés établies alors dans a la Phrygie et le pays galate d (Act., xyi, 6) formèrent avec celles de Lycaonie « les Eglises de Galatie » (Gai., i, 2) auxquelles l'apôtre écrivit sa lettre. Il l'adressait à toutes ensemble, mais la destinait particulièrement aux chrétientés fondées lors de la première mission dans la région d'Antioche de Pisidie, d'iconium et de Derbé, yraisemblablement parce que le judaïsme y exerçait plus de ravages. — On trouvera longuement exposé, dans Tlntroduction au Nouveau Testament du Père €ornély (p. 415-422) l'ensemble des preuves dont nous ne |K)uvons ici que donner quelques traits. Cf. Renan, 5ain^ Paul (p. 51, note 3).

* Gai.. 1,11, 12.

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