Ô2 SAINT PAUL
défectueuses qu'impuissantes », « les cérémonie?; charnelles », « les fêtes » du rituel mosaïque ^ Ne' voyant dans la Loi que « les premières et plus gros-sières instructions que Dieu avait données au monde », il la laissa dans l'ombre pour montrer les promesses faites à Abraham s' accomplissant en Jésus, et le salut de rhumanité dans la foi à ce divin Sauveur*. « Par cette foi qu'anime la charité, l'âme croyante livrée au Christ ne vit désormais que pour Dieu », ou plutôt, elle ne vit plus, c'est Jésus qui vit en elle ^. Le chrétien , en effet, devient « un être nouveau » « dont TEsprit-Saint est le souffle, le mouvement », et qui produit les fruits de cet Esprit : charité, joie, paix, fidélité, humanité, bonté, persévérance, douceur, foi, modestie, continence, chasteté* ».
Paul n'éleva point sans peine à de si hautes croyances les montagnards à demi sauvages qu'il évangélisait. Ce fut l'œuvre d'une longue éducation où Fapôtre déploya de tels efibrts, qu'il en compare l'angoisse h, celles de l'enfantement ^; mais il y fut soutenu par le dévouement des hommes simples et bons qu'il instruisait. Leur attachement le toucha d'autant plus, qu'il éprouva au cours de cette mission de violents accès du mal auquel il était sujet ^ et qui rendait son extérieur méprisable et repoussant. Paul n'oublia ja-
* Gai., V, 1-6; IV, 9;yi, 12; IV, 10. ^ Id.,iv, 3; 111,5-9.
2 Id., V, 6;ii, 19, 20.
* Id., VI, 15; V, 18, 22-23.
* Id.,iv, 19.
* Voir sur la nature de celte maladie Saint Pierre, chap, vu, p. 169, éd. in-80; p. 151, éd. in-12.
mais les soins et le respectueux amour de ses chers Galates : « Vous savez, leur écrivait-il quelques années plus tard, que lorsque je vous ai annoncé TÉvangile pour la première fois, c'a été parmi les afflictions de la chair. Et vous ne m'avez point méprisé , ni rejeté %vec dégoût à cause de ces épreuves que je souffrais en ma chair; mais vous m'avez reçu comme un ange de Dieu, comme Jésus-Christ même... Je vous rends ce témoignage que, s'il eût été possible, arrachant vos propres yeux, vous me les eussiez donnés *. »
L'excès de cette générosité montre à quel point la foi nouvelle exalta les chrétientés d'Asie Mineure. Une sainte joie y transportait les cœurs enivrés de l'amour du Christ; c'était l'enthousiasme de captifs arrachés aux ténèbres et saluant les premiers rayons de la lumière : « Que vous étiez heureux * I » s'écriait l'apôtre , au souvenir de ces beaux jours. Mais plus que jouir, souffrir ensemble unit les âmes; c'est par ce lien de communes souffrances que Paul se sentait étroitement attaché à ses fidèles Galates. Plus tard, songeant dans la prison de Rome aux longues épreuves de sa carrière, il s'arrêtait de préférence « aux persécutions d'Antioche, d'Iconium, de Lystres », et il rappelait à un témoin de ces afflictions « combien grandes elles avaient été , et comment le Seigneur les en avait délivrés' ».
Cette mission dura longtemps, plusieurs années*
1 Gai., IV, 14, 15.
3 Id., IV, 15.
3 II Tira., m, 10,11.
* Quatre ou cinq ans dans le système de chronologie que nous adoptons, de 45 à 50.
apparemment, car Paul n'avait pas alors « la sollicitude de toutes les Églises ^ », qui feront bientôt de sa vie une course aussi rapide qu'incessante. Dans le monde des incirconcis, qui formait son propre domaine, il n'avait encore en vue que ces chrétientés d'Asie; il s'y attacha longuement, sentant la faiblesse de ces nouveaux convertis, « de ces petits enfants' », comme il les appelait, et voulant avant de s'éloigner « achever de former en eux le Christ '. » Cette sollicitude fit reprendre aux apôtres la route qu'ils avaient déjà parcourue. Ils passèrent de nouveau à Lystres, à Iconium, à Antioche de Pisidie, non plus sans doute, comme la première fois, préchant publiquement et affrontant les Synagogues; car les Juifs, toujours redoutables, ne l'eussent point toléré. Sans bruit, sans éclat extérieur, ils visitèrent ces Églises , « fortifiant les âmes des disciples, les exhortante persévérer dans la foi, leur rappelant que c'est par beaucoup d'afflictions qu'il faut entrer dans le royaume de Dieu * ».
Il était impossible de laisser sans gouvernement ces communautés déjà nombreuses; en chacune les apôtres choisirent quelques anciens, puis, ayant ordonné un jeûne et des prières , ils leur imposèrent les mains et leur donnèrent, avec la consécration sacerdotale^, la
* Il Cor., XI, 28.
2 Gai., IV, 19.
« Id., IV, 19.
* Act., XIV, 21.
^ a Cura xcipoTovCav hanc comitarentur jejunium et preces, dubitare non possumus, si ad locum parallelum (xiii, 3) attendimus, quin x6ipofov(a, quœ hic dicitur, sumenda sit de consecratrice ma-
charge d'exercer en leur nom Tautorité sur le troupeau. La persévérance de ces Églises isolées au centre de TAsie ne laissait pas de leur inspirer quelque inquiétude; ils « les recommandaient, » en leur disant adieu, « au Seigneur en qui elles avaient cru * ».
A mesure que les apôtres se rapprochaient des lieux où avait commencé leur prédication, le désir de revoiries frères de Syrie qui les avaient envoyés s'avivait dans leur cœur. En Pisidie ce souhait était devenu un ferme dessein : gagnant les passes du Taurus, ils descendirent en Pamphylie. Perge, qu'ils n'avaient fait que traverser à leur venue , les retint cette fois quelque temps. C'était une ville populeuse dans la saison salubre, la seconde de la province^. Les habitants, grecs pour la plupart, l'avaient ornée de monuments, portiques, théâtres, stades pour les luttes et les courses, temples nombreux'. Mais le grand attrait de Perge était le sanctuaire de Diane, qui dominait sur la ville; chaque année, des fêtes célébrées en l'honneur de la
nuum impositione, hoc est de sacra ordinatione. » Beelen, Corn, in Acta, i/i loco.
i Act., XIV, 22.
s Side était la première, Aspende la troisième. (Marquardt, Rbmische Staatsverwaltung , t. II, p. 378.) Bien que la Lyde et la Pamphylie eussent été réunies par Claude (43) en une seule province romaine (Suétone, Claudius, 25. — Dion Cassius, lx, 17), chacune de ces régions formait, sous l'autorité d'un même gouverneur, un corps de nation distinct.
3 Ces monuments n'offrent plus que des ruines ; cependant quelques-uns sont assez bien conservés, le stade notamment, et le théâtre, qui est le plus remarquable, après celui d'Aspende, de tous ceux que l'on rencontre en Asie Mineure.
déesse attiraient un grand concours * ; même en dehors de ces solennités , les processions , la présence des pèlerins entretenaient autour du lieu saint des pensées de religion et de culte. Paul profita de ces dispositions pour annoncer la Bonne Nouvelle, et là encore il la fît agréer. Ce fut la dernière prédication des deux apôtres. Cinq heures de marche seulement les séparaient d'Attalia^. Ils gagnèrent ce port, le plus fréquenté de la GÔte de Pamphylie, assurés de trouver quelque navire en partance. Ils s'y embarquèrent pour Séleucie et de là regagnèrent Antioche, où les frères « les avaient livrés à la grâce de Dieu pour Tœuvre qu'ils venaient d'accomplir '. »
Si longue de durée qu'ait été cette mission, elle eut un champ fort restreint. Cypre en doit être exclue, car les apôtres n'y firent que chercher leur voie , allant de synagogue en synagogue, sans prise sur les gentils. L'œuvre de Paul ne commence qu'à Antioche de Pisidie. De ce point jusqu'à Derbé, dernière ville que nomment les Actes, on comptait environ dix jours de
1 Strabon, XIV, iv, 1. — Mêla, i, 14. — Cicéron, in Verr. 2% Act^ I, 20.
> Cette ville doit son nom à Altale , roi de Pergame , donl les domaines s'étendirent de ruellespont à ces côtes méridionales. Ce prince, trouvant le lieu propice pour dominer le commerce de la Syrie et de l'Egypte, y établit un port qu'il aménagea a?ec soin et fortifia de remparts (Strabon, XIV, iv, 1). A droite et à gauche la rive, formée de hautes falaises, cache au navigateur non seulement la plaine où coule le Gatarractes et qui est située derrière la ville, mais les montagnes mêmes qui ferment l'horizon. La ville d'Adalia, qui garde le nom et l'emplacement de l'ancienne Attalia, est encore aujourd'hui un port très fréquenté.
^ Act., XIV, 26.
marche *. L'apôtre fut contraint, par !es difficultés de Tentreprise, de demeurer en ces étroites limites. Jusque-là en effet les prédicateurs de TÉvangile, à l'exemple des missionnaires juifs, ne se rendaient qu'aux lieux où leurs compatriotes déjà établis les accueillaient, leur fournissaient le vivre et le couvert. Paul, résolu de s'afiranchir d'Israël, entendait ne lui rien devoir. Le pain de chaque jour, il le demandait au labeur de ses mains; ce fut comme artisans que Barnabe et lui allèrent de bourg en bourg, cherchant de l'ouvrage, s' arrêtant plus ou moins selon l'état des esprits et les facilités du travail. Môme aux endroits propices, il fallait du temps pour se faire accueillir et écouter par des inconnus ; il en fallait plus encore pour les amener
la vie chrétienne, car la grâce, tout abondante qu'elle fût, ne transformait que peu à peu ces âmes incultes.
Des obstacles si nombreux et toujours renaissants contraignirent l'apôtre à tourner son impétuosité naturelle en une patience aussi énergique que persévérante. Pendant plusieurs années, au travers de la persécution, de la maladie , des tracas habituels aux gens de métier, il ne perdit pas de vue son dessein principal : tirer de la gentilité des communautés chrétiennes.
1 Lewin {Life ofS, Paul, p. 145, 148, 151) marque 60 milles anglais d'Antioche de Pisidie à Iconium, 40 d'Iconiura à Lystres, 20 de Lyslres à Derbé, ea tout nue claquantaine de lieues. Les auteurs anciens estiment à huit lieues environ la marche d'une journée (Procope, Z>6 Reb, Vandal, i, 1. — Tite Live, xxi, 27. — Polybe, m, 42, etc.); mais il est probable que de pauvres artisans, voyageant à pied, comme les apôtres, ne faisaient pas plus de cinq lieues par jour.
Les incirconcis n'étaient entrés jusque-là qu'un à un dans l'Église; ils y demeuraient confondus dans la foule des Juifs baptisés , souvent môme partageaient leurs observances. Aux yeux des judaïsants, leur exemple passait pour exception regrettable, une dérogation provisoire an principe immuable : nul accès au Christ que par le mosaïsme. Le moyen d'en finir avec ces arguties était de créer des Églises de gentils. Paul le sentait, et avait hâte de déclarer par là sa mission; toutefois, si pressé qu'il fût de frapper ce coup, il usa, pour le rendre plus sûr, de sages lenteurs ; il s'appliqua à rendre ses chrétientés d'Asie Mineure nombreuses , viriles, courant dans les voies de Dieu\ afin que, si cette nouveauté révoltait Israël, le Christ y parût en telle gloire, que les plus obstinés fussent contraints de s'incliner.
Le succès répondit à ses efforts. Quand les deux apôtres, revenus à Antioche, « eurent convoqué l'assemblée des frères et exposé tout ce que Dieu avait fait par eux 2 », Paul, résumant d'un mot leur mission, proclama le changement survenu dans l'Église : « Dieu a ouvert aux gentils la porte de la foi '. »
* Gai, Y, 7.
2 Act., XIV, 26.
3 Id., XIV, 26.