CHAPITRE TROISIÈME
l'assemblée de Jérusalem.
Les années que Paul et Barnabe venaient de passer en Galatie avaient été une suite continuelle de souffrances et de travaux. Ils retrouvèrent le calme à Antioche et toute facilité de poursuivre l'entreprise commencée chez les païens de Pisidie et de Lycaonie , rabandon du mosaïsme. La Syrie, plus que TAsie Mineure, était un sol propice à ce développement de la révélation. Dès Torigine, nous l'avons vu, « le Seigneur Jésus y avait été annoncé aux Grecs * » et les Israélites de la région n'avaient point combattu, comme ceux d'Antioche de Pisidie et d'Iconium, la libre prédication de TÉvangile ; depuis lors, les Juifs syriens qui étaient convertis vivaient en plein accord avec les gentils baptisés, respectant leurs idées et leurs coutumes. Cette diversité de conduite entre hommes de même race et de même foi est pour surprendre. Il importe donc d'en rechercher les causes; car elle se présentera constamment au cours de cette histoire et lui donnera une apparence de perpétuelle contradiction. Nous ne pouvons le faire mieux qu'en rappelant ici ce que nous
» Acl., XI, 20.
avons dit ailleurs des Hébreux dispersés en terre étrangère*.
Israël, exclusif et fanatique quand il vivait isolé ou au milieu de peuples grossiers qu'il dominait, Israël devenait souple, accommodant, curieux de nouveautés dès qu'il se trouvait en société polie et cultivée , parmi des hommes dont la science lui imposait. Jadis Ninive et Babylone avaient eu sur les Juifs cet empire ; Rome, Alexandrie , Antioche l'exerçaient au temps qui nous occupe. Les Israélites de ces grandes cités , où la sagesse antique jetait un vif éclat, voyaient leur Loi en son vrai jour, éternelle , immuable , supérieure par les vérités sublimes et la pure morale qu'elle enseigne, moins importante quant aux prescriptions qui réglaient le culte et les actes de la vie humaine. Cette distinction, manifeste pour tout esprit non prévenu, saisissait également les Juifs de la Dispersion et les païens près desquels ils vivaient. En retour elle échappait aux docteurs de Jérusalem, qui, détournant les yeux des nobles enseignements de leur Loi , ne songeaient qu'à en multiplier les pratiques.
Deux courants partageaient donc les fils d'Israël. En Judée prévalait l'esprit juridique. Les livres de Moïse et, dans ces livres, la partie législative était principalement étudiée ; le rituel compliqué des cérémonies , les sacrifices, les expiations, les plus futiles observances formaient l'objet de longs commentaires, de discussions poussées à l'infini. Là se bornait communément l'enseignement des écoles de Jérusalem, doctrine de com-
i Saint Pierre, chap. m.
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pilateurs , de légistes , de casuistes , aussi ardue que desséchante.
La Loi était vue d'un autre œil par les Juifs de la Dispersion ; ses dogmes , ses préceptes de morale sur-, tout, unique objet de leurs études, leur apparaissaient une voie ouverte à tous pour y courir librement , le cœur dilaté*. Ces larges vues eurent le double effet d'incliner nombre d'entre eux à la foi nouvelle et d'attacher les autres plus étroitement au mosaïsme ainsi épuré ; d'où le partage qui s'est manifesté à Antioche de Pisidie et à Iconium, et que nous retrouverons dans les autres synagogues que Paul visitera. Le triomphe de l'apôtre dans ce démembrement du judaïsme fut que partout l'élite d'Israël vint à lui. Les causes qui lui ménagèrent en tout lieu ces conquêtes de choix intéressent trop notre récit pour que nous omettions de les exposer en quelque détail.
Les prédicateurs de la Loi , tout dissemblables à l'étranger de ce qu'ils étaient à Jérusalem , eurent la part principale dans cette préparation des âmes au christianisme. Les Scribes, dont les études sacrées formaient l'unique soin, se réservaient en Judée le droit d'instruire Israël : dans le monde des gentils , au contraire , les communautés juives n'avaient d'autres prédicateurs que ceux de leurs fidèles qu'une piété plus vive, la maturité de l'âge , le don de la parole recommandaient pour ces fonctions. Nulle formation , nulle preuve de savoir, nulle consécration n'était requise^; le tout était
^ Ps. CXYIII, 32.
* Les seules restrictions mentionnées dans le Talmud sont que
de plaire à rassemblée ^ Habituellement sans doute le fidèle ainsi désigné se trouvait parmi les chefs et les conseillers de la synagogue, « les hommes de loisir^», comme on les appelait, auxquels leur fortune donnait plus de liberté; mais ces loisirs dans les ghettos étaient rares, car alors comme aujourd'hui le vrai fils d'Israël vivait non d'études spéculatives , mais de négoce , de banque ou d'un métier lucratif. Le sabbat venu, quand ce peuple de changeurs et de boutiquiers s'assemblait au sanctuaire , c'était l'un d'eux qui se transformait en prédicateur, qui priait au nom de tous ; il revenait au comptoir après le service, aussi naturellement que les riches négociants du Caire affiliés aux derviches tourneurs déposent la robe blanche, leur ronde achevée , et rentrent dans leurs bazars .
De tels docteurs étaient incapables de profonds commentaires, de discussions juridiques, de tout cet ap-
risraélite au-dessous de treize ans et celui qui est en haillons ne peuvent officier devant l'arche. Mishna Magilla, iv, 6. — Mishna Berachoth, v, 3.
1 « Si quelque ancien , dit le Talmud , si quelque sage se trouve dans la congrégation, rien n'oblige de lui conûer raccomplissement des rites sacrés. On choisit l'homme le ptus propre à cet office, l'homme qui a des enfants, une famiUe sans tache, une belle barbe, des habits décents, une voix agréable, qui sait lire la Loi , les prophètes et les Hagiographes , qui sait les interpréter et donner les bénédictions du service. » Mishna Taanith, u, 2. — Maimonides, Jad Ha Chezaka Hilchoth Tephila, viu, 11, 12.
2 Les dix Batlanim sans lesquels une synagogue n'avait pas d'existence légale. Megilla, i, 3. — Maimonides, Jad Ha Chezaka Bilchoth Tephila, xi, 1. Herzfeld identifie ces personnages de marque avec les dix chefs ou juges des communautés juives dont il est fait mention dans Àboth, m, 10 {Geschichte des Volkes Israël, i, 392).
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pareil de science qui illustrait les maîtres de Jérusalem. Ils allaient au clair, au vif des Saintes Lettres , aux prophètes surtout dont le style imagé, les invectives, les merveilleuses promesses offraient à Téloquence populaire une matière autrement féconde que le code des lois judaïques. Cet enseignement, borné aux grandes vérités religieuses et morales , agréait au peuple aussi peu versé que ses maîtres dans les subtilités juridiques. Il suivit de là que peu à peu les uns comme les autres n'étudièrent que superficiellement une loi compliquée , souvent impraticable en pays étranger : on la lisait par respect, on ne la commentait plus. De l'indifférence à Foubli, au dédain, la pente est rapide : nombre de prédicateurs y glissèrent ^ , et la foule , entraînée par eux, pencha de plus en plus à l'omission des observances.
^ Les passages où les prophètes condamnaient l'accomplissement extérieur des cérémonies sans foi , sans pénitence de cœur, pouvaient passer, à ne regarder que la lettre, pour un décri des observances. « A quoi me sert la multitude de vos victimes, dit l'Éternel : je suis rassasié d'holocaustes, de béliers, et de bêtes grasses; je ne prends pas plaisir au sang des taureaux, des agneaux et des boucs... Ne m'apportez plus de vaines offrandes; l'encens m'est un« abomination, ainsi que la nouvelle lune et les sabbats et la convocation des assemblées; je ne supporte pas l'iniquité unie aux fêtes solennelles. Vos nouvelles lunes et vos assemblées , mon âme les hait; je suis las de les souffrir. » Is., i, 11-14. Cf. Id., lviii, 5-7, et Jér., VI, 20. La parole d'Amos (v, 21-28) n'est pas moins véhémente : « Je hais, je méprise vos fêtes et je ne puis souffrir vos assemblées. En vain vous m'offrirez des holocaustes et vos offrandes de gâteaux, je ne les agréerai pas; quand vous me sacrifieriez les hosties les plus grasses pour acquitter vos vœux, je ne daignerai pas les regarder. Otez de moi le bruit de vos cantiques ; la musique de vos luths, je ne i'écouterai pas. »
Une autre cause de relâchement fut la méthode accréditée par les Juifs d'Egypte de tourner toute la religion en allégorie. D'Alexandrie le mouvement s'était communiqué aux juiveries du monde romain^ les ébranlant plus ou moins selon leur culture intellectuelle. Partout où dominait cette tendance, on ne vit, on ne chercha plus dans le dédale des lois et des cérémonies que la vérité dont elles paraissaient le symbole. La pratique devint donc l'accessoire du judaïsme, tandis que le capital était d'en découvrir le sens.
Cet abandon des formes traditionnelles avait d'ailleurs été une nécessité immédiate pour les cérémonies du culte, la plupart des sacrifices ne pouvant être offerts que dans le temple de Jérusalem. De proche en proche, il s'étendit aux prescriptions qui séparaient Israël du monde païen. De telles barrières, tolérables en Judée, où elles n'entravaient qu'accidentellement la vie sociale, étaient une gène constante à l'étranger. Sous peine de passer la vie à se purifier, il fallut négliger les ablutions ordonnées au moindre contact d'un objet profane. Ainsi alla-t-il des relations avec les gentils; loin d'y renoncer, on les multiplia, car c'était pour lier commerce avec eux qu'Israël se répandait dans tout l'empire romain. La stricte observation de la Loi fut bornée à quelques points d'une importance plus manifeste : la circoncision, l'interdiction des mariages entre Juifs et païens , la distinction des viandes permises.
Mais, même ainsi réduit , le mosaïsme engendrait de continuels scrupules au milieu des gentils. S'il était relativement aisé d'éviter les mariages défendus , pouvait-on s'abstenir, en bien des cas, de mets impurs?
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Outre les animaux et les poissons déclarés tels, certaines parties grasses de toute bôte\ ainsi que tout aliment, tout liquide qu'on avait négligé de couvrir dans la demeure d*un mourant étaient prohibés ^ ; môme injonction pour la chair du chevreau bouilli dans le lait ou la graisse de sa mère '. En outre , c'était l'usage commun chez les païens de vendre au marché les restes des sacrifices idolâtriques. Gomment s'asseoir à la table de gens qui non seulement ne tenaient aucun compte des prescriptions judaïques, mais encore achetaient indifféremment de ces viandes sacrilèges? On ne sortait d'embarras qu'en vivant à part, ou en déclarant ces lois rituelles non obligatoires à l'étranger. L'Israël de la Dispersion offrait sans doute alors les mêmes divei^ences que de nos jours : ici, des familles rigoristes n'usant que de viandes choisies, saignées par leur mohel; ailleurs des Juifs également fidèles à Jéhovah, mais bornant à cette foi presque tout leur culte et se mêlant librement aux infidèles. Il n'était pas jusqu'au signe sacré de la circoncision qui ne perdît peu à peu son antique prestige. Les païens en riaient volontiers, ce qui en rendait la marque importune aux bains ou au gymnase. Plusieurs en rougissaient et s'efforçaient de dissimuler ce qu'Israël avait tenu de tout temps pour le sceau glorieux de sa divine alliance *. A voir les Juifs en user de la sorte , on conçoit que
» Exod., XXIX, 13-22. Lev., m, 4-10; ix, 19, 3 Nom., XIX, 15.
3 Exod., XXIII, 19; xxxiv, 26. Deut., xiv, 21.
4 ï Mac, i, 16. — Celse, de Medic, vu, 25. — Josèphe, Àntiq. Jud„ XII, V, 1. — Martial, vii, 29, 5.
les prosélytes païens montrassent peu d*empressement à la circoncision ; presque tous s'en abstenaient, tacitement approuvés par le commun des Israélites , quelquefois même dissuadés du rite sanglant. Ainsi fut-il des princes de FAdiabène dont Josèphe a raconté l'initiation au mosaïsme. Ananie, le marchand juif qui les convertit, forma le roi Izate « à vénérer Dieu, selon la coutume des Israélites » ; mais il le détourna de la circoncision qu'il estimait aussi inutile en soi que dangereuse pour l'autorité de son royal néophyte ^ C'était l'application des doctrines de l'école d'Hillel, où d'illustres maîtres professaient qu'une simple ablution sufQsait pour introduire le prosélyte au nombre des fils d'Abraham * : la purification du cœur que symbolisait ce baptême constituait pour eux l'essence du mosaïsme.
Les docteurs de Jérusalem n'ignoraient pas à quel point ce courant entraînait les Israélites dispersés : aussi n'épargnaient- ils rien pour fortifier le rempart des croyances : en terre sainte, multipliant les préceptes , ils relevaient « haie sur haie * » autour de l'orthodoxie menacée; à l'étranger, ils répandaient des zélateurs qui « couraient les terres et les mers * » pour conjurer le désordre, redresser les communautés défaillantes, les ranger aux étroites observances. Ce fut sans doute un de ces émissaires qui survint en Adia-
ï Josèphe, Antiq, jud,, XX, ii, 4 , 5. s Jehamot, 46 a. ^ Ahot, I, 1.
*Malt., XXIII, 15.
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bène , lorsqu'Ananie eut converti les princes de cette région. Tenant le marchand juif pour un missionnaire d'aventure, il prit le contrepied de ses doctrines relâchées, et n'eut de repos que quand il vit le roi Izate circoncis ^ Rien, en effet, n'importait plus que ce précepte selon le jugement des zélateurs ; ils l'estimaient au-dessus de tous les autres réunis^, en faisaient le principal, le tout de la Loi. Quelques-uns allaient sur ce point à un fanatisme que l'Islam n'a point surpassé : « Le bon roi, dit le Pseudo Baruch, est celui qui ne laissera vivre sur la terre aucun incirconcis *. »
Ces enseignements, qui en imposaient encore aux juiveries éloignées du monde policé, ne trouvaient plus créance là où Israël subissait l'influence de la Grèce et de Rome, à Alexandrie, k Antioche. Dans cette dernière ville, en particulier, les Juifs étaient depuis longtemps affranchis de tout pharisaïsme; ils l'avaient témoigné par leur empressement à recevoir l'Évangile , à le communiquer aux païens qui les entouraient'* : convertis, il le déclarèrent plus hautement encore en approuvant la mission de Paul ^. Loin de prendre scandale des Églises fondées par l'apôtre chez les gentils, ils y virent le développement naturel du christianisme et applaudirent à cette innovation comme au triomphe de leur foi. Paul ne pouvait trouver un milieu plus favorable à son œuvre; aussi la
» Josèphe, Àntiq, jud,, XX, ii, 5.
> Nedarim, f. 32, 1.
» Pseudo Baruch^ 561 , 66.
* Act., XI, 19-21.
* Id., XIII, 2-4; XIV, 25-27.
continua-t-il en Syrie plus librement encore qu'en Asie Mineure. Bientôt même il ne se contenta pas de prêcher son évangile des incirconcis * ; il choisit Tite, Tun d'eux, pour compagnon de ses travaux. C'était prendre parti avec éclat dans le problème qui , depuis la vision de Joppé , agitait les esprits. Les formes judaïques étaient-elles de l'essence du christianisme? La tige grossière qui venait de donner au monde la vie divine devait-elle continuer à végéter, ou se flétrir et disparaître après avoir porté son fruit?
Pour les fidèles de Jérusalem la question était depuis longtemps tranchée , ou plutôt elle n'avait jamais fait doute. L'évangile de S. Matthieu formait le sujet habituel de leurs méditations ; nous y voyons ce qu'ils écoutaient de préférence : c'étaient les discours du Maître qui supposent le dessein « de parfaire la Loi, non de l'abroger^ ». « Jusqu'à ce que le ciel et la terre passent, un seul iota, un seul trait de lettre ne passera pas de la Loi que tout ne soit accompli. Celui qui violera le moindre de ces commandements, ou apprendra aux hommes à le violer, sera regardé comme le dernier dans le royaume des cieux '. » « Les Scribes et les Pharisiens sont assis dans la chaire de Moïse. Gardez et faites tout ce qu'ils vous diront^. » Appuyés sur ces paroles de Jésus , mêlant aux pensées chrétiennes toutes les pratiques juives, les fidèles de
1 Gai., II, 7.
* Mat., Y, 17.
8 Id., V, 17-19.
* Id., XXIII, 2, 3.
la ville sainte tenaient leur manière de vivre pour la forme définitive , la consommation du christianisme. Beaucoup oubliaient la révélation de Joppé; les autres en détournaient les yeux comme d'une vision importune. Les Douze, au reste, et, après leur dispersion, Jacques et les anciens qui l'entouraient, semblent n'avoir jamais ravivé ce souvenir. L'occasion né s'en présentait guère dans une Église composée presque uniquement de fils d'Israël. On y demeurait, tel qu'on y entrait, Juif de mœurs et de rites; le seul relief qui à l'extérieur distinguât les chrétiens était la piété , l'élévation d'âme avec laquelle ils pratiquaient la Loi. Les plus stricts pharisiens ne pouvaient qu'admirer et envier cette exactitude ; aussi beaucoup entraientils dans la communauté nouvelle , pour y chercher la perfection de leur foi judaïque. Par ces pharisiens l'Église de Jérusalem resta en relation avec le temple, le sanhédrin, les écoles orthodoxes. Déviant de son esprit primitif à partir de la mort d'Etienne, elle en vint à partager les préjugés et les soucis des chefs d'Israël pour le mosaïsme alors si menacé. Un grave incident, raconté par les Actes et par S. Paul, montre combien vive était cette préoccupation chez les chrétiens de la ville sainte. t
Le bruit de la libre prédication de Paul vint à Jérusalem sans y causer grande surprise, car on y était déjà instruit des hardiesses habituelles aux églises de Syrie. Cette fois pourtant la nouveauté parut de telle conséquence , que plusieurs membres de l'Église mère partirent pour Antioche afin de suivre de plus près ce mouvement suspect. N'ayant de mission ni du corps
apostolique ni des pasteurs de Jérusalem, ces hommes dissimulèrent le dessein qui les amenait. Paul n'en parle qu'avec mépris : « C'étaient de faux frères , ditil, des espions ^ qui s'étaient glissés à la dérobée pour observer la liberté que nous avons en Jésus-Christ, et nous réduire en servitude. » L'apôtre, ne se déûant pas d'eux, continua de parler avec son indépendance accoutumée , prêchant dans les sanctuaires d'Antioche « l'évangile des incirconcis ^ », le salut par la grâce et la foi en Jésus, l'inutilité des œuvres de la Loi, de la circoncision elle-même pour effacer le péché ^. C'était plus que les émissaires de Jérusalem ne voulaient savoir et ne pouvaient entendre. Ils sortirent de l'ombre, protestant au nom de l'Église mère , et à tous , païens comme juifs, ils tentèrent d'imposer leur enseignement : « Si vous n'êtes pas circoncis, comme le veut Moïse, vous ne pouvez pas être sauvés *. »
On ne pouvait tolérer cette prétention , sans sacrifier « la vérité de l'Évangile* ». Paul ne souffrit pas un tel abaissement du Christ « même pour unaheure »; Barnabe et lui s'élevèrent avec force contre les hommes de Jérusalem et défendirent si fortement la liberté
1 KaTaoxoiôjaat, Gai., Il, 4. « Yerbum castrense » , dit Grotius. ils se glissent comme des espions dans un camp ennemi.
2 Gai., Il, 7.
8Id., II, 15-21.
^ Act., XV, 1. L'addition que nous trouvons dans le manuscrit de Bèze et à la marge de la version syriaque de Pliiloxène : xal t^ iOet Muvaéeoc icepinàTiQTe, indique que Tobligation de la circoncision impliquait, dans la pensée des fidèles judaïsants, celle de toutes les observances mosaïques.
» Gai., 11,5.
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chrétienne S que la controverse tourna en vive dispute et jeta le trouble ^ dans TÉglise d'Antioche. « Les gentils qui s'étaient tournés vers Dieu' » tombèrent en ane grande incertitude. Pour la première fois ils voyaient l'autorité de Paul contestée, sa prédication tenue pour une corruption de TÉvangile. Le plus sûr moyen de terminer le débat était de consulter l'Église mère; trois apôtres des plus considérables, Pierre, Jacques et Jean, se trouvaient à ce moment dans la cité sainte ; on saurait d'eux ce que Jésus avait enseigné. Ce recours « aux anciens et aux apôtres de Jérusalem^ » parait avoir été résolu de commun accord; il est probable néanmoins que la démarche fut proposée par les zélateurs venus de Judée et considérée par eux comme un acte de déférence obligatoire*, car Paul ne l'entreprit que sur un conseil venu d'en-haut : « J'allai à Jérusalem, dit-il, par suite d'une révélation •. » La volonté de Dieu connue, il partit intrépidement, montrant par le choix de ses compagnons
1 a Paul afCrmait énergiquement (SXeyev 8it(jxupiCo|Aevo() que les gentils devaient demeurer tels qu'ils étaient au moment où ils avaient cru. » Addition du manuscrit de Bèze mise en marge dans la version syriaque de Philoxène.
2 rcvojiévYic o5v Gxàattù^ v-cti avÇyiTi^aetû; oOx ôXi'ytiç. Act., xv, 2. Le mot de Ci^TY)<Ttc a dans les Actes (vi, 9; xxviii, 29) la signification de discussion violente, de dispute. l^xâaiQ signifie une insurrection; S. Luc l'emploie en ce sens dans son Évangile, xxni, 19.
s Act., XV, 19.
* Id., XV, 2.
6 Une variante du manuscrit de Bèze indique que l'antiquité entendait ainsi le texte des Actes. Uca^riyytiXcot aOroTç t^ DauXco %aX T(jp Bapva6qp xai ttviv OXoi; àva6a(vetv npàç toùç &icooTdXov;.
« Gai., II, 2.
qu'il entendait mettre la question au vif : Tun était Barnabe, qui avait fondé avec lui les Églises de païens ; l'autre ce gentil d*Antioche^ Tite, dont Paul avait fait un de ses plus fidèles disciples. Il Temmena pour manifester à Jérusalem le triomphe de la grâce dans un incirconcis. L'importance de leur mission frappait tellement les esprits, que les fidèles les accompagnèrent solennellement à leur sortie d'Antioche; pour eux, « traversant la Phénicie et la Samarie , ils y racontèrent la conversion des gentils et causèrent par là une grande joie à tous les frères ^ ».
Tout autres étaient les dispositions dans la ville sainte. Vingt ans s'étaient écoulés depuis que les Douze sortant du Cénacle avaient constitué TËglise. L'un d'eux avait déjà subi le martyre ; les autres , dispersés dans la gentilité, « prêchaient à toute créature^ ». Jacques restait seul pasteur de Jérusalem, d'autant plus attaché à la Loi, lui et son troupeau, qu'ils la voyaient ailleurs plus délaissée. Le zèle de la communauté croissait même avec les conversions, car les prosélytes étaient presque tous, comme nous l'avons dit, des pharisiens attirés par le désir de porter la piété juive à sa perfection. Entrés dans le bercail de Jésus, ils y fortifiaient le mosaïsme par leur vie sainte et redon-
1 Les Actes (xv, 2) nous montrent les frères d'Antioche envoyant à Jérusalem « Paul, Barnabe et quelques-uns d'entre eux ». Ces derniers mots, selon toute vraisemblance, désignent des fidèles, non seulement appartenant à l'Église d'Antioche, mais originaires de cette ville. Tite était l'un d'entre eux. Gai., ii, 1.
2 Act., XV, 3.
8 Marc, XVI, 15.
naient à des observances caduques un souffle de vie en les pénétrant de Tesprit chrétien. Si étroites que demeurassent la vertu et la foi de ces néophytes , elles étaient sincères, admirables chez beaucoup d'entre eux; jamais la Loi qui allait mourir n'avait porté de plus beaux fruits. Jacques n'avait de regards que pour ce dernier honneur de l'antique alliance; près de lui Jean le contemplait silencieusement. Pierre seul eût pu rompre le cercle étroit où s'enfermaient les saints de Jérusalem : il se trouvait alors au milieu d'eux , chassé de Rome par l'édit de Claude \ qui en avait banni Juifs et chrétiens; la vision de Joppé ne lui laissait aucun doute sur le déclin fatal du judaïsme , mais il savait aussi que le dessein de Dieu était de ne rien précipiter, de laisser les institutions d'Israël succomber d'elles-mêmes. Gomme Jean , Pierre se taisait. Le premier acte de Paul et de Barnabe fut de paraître dans l'assemblée des frères devant les apôtres et les anciens. Ils y racontèrent les grandes choses que Dieu avail faites par eux ^, « comment à leur voix une terre toute païenne s'était couverte de chrétientés. Si éclatant que fût ce triomphe, une ombre l'obscurcissait aux yeux des ûdèles de Jérusalem : pourquoi n'avoir pas imposé les observances judaïques à ces nouvelles Églises^? Plusieurs des pharisiens convertis se levèrent sur l'heure pour protester; ils soutinrent que l'œuvre de Paul était incomplète, « qu'il fallait circon-
i Suétone, Claudius, 25.
« Act., XV, 4.
» la., XV, 5.
cire les gentils , et leur enjoindre de garder la loi de Moïse *. » Le débat qu'on venait vider devant TÉglise mère se trouvait ainsi engagé dès la première rencontre. L'accepter sur ce terrain, sans précautions prisesdevant une assemblée prévenue , c'était risquer quelque éclat de fanatisme, compromettre la paix et la liberté. Paul, si prompt à la lutte dans Antioche, garda une prudente réserve à Jérusalem; il laissa le temps, la réflexion, les entretiens privés mûrir les esprits.
Aux jours qui suivirent, « les apôtres et les anciens s'assemblèrent pour examiner raffaire, » et en conférèrent à maintes reprises. La présence deTite contraignait non seulement de prendre une décision, mais de la mettre immédiatement en pratique. Chaque semaine, en effet, chaque jour même dans la ville sainte, rame, nait la célébration des agapes. Fallait-il en exclure ce païen baptisé? Les rigoristes le prétendaient, car tout gentil, tout prosélyte même qui n'était pas ti^ansformé en vrai fils d'Israël par la circoncision et l'observance entière de la Loi , demeurait à leurs yeux un être immonde avec lequel il n'était pas permis de communiquer. Ces zélateurs réclamaient donc à grands cris la circoncision de Tite, refusant tout rapport avec lui jusqu'à ce que le rite sanglant l'eût purifié. D'autres, plus modérés, répugnaient à traiter ainsi le compagnon de Paul, et voyaient en lui un frère auquel le baptême
^ Act., XT, 7. Le mot ovCriTiQaea); a ici le même sens que plas: haut (xT, 2) et marque qu'à Jérusalem comme à Antioche le dissehtiment éclata parmi les fidèles avec une vivacité voisine de la violence.
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avait conféré même rang, mômes droits qu'à euxmêmes dans TËglise. Les deux partis se heurtèrent en de vifs débats * ; Paul évita de s'y mêler, résolu de ne traiter qu'en particulier avec les trois apôtres présents à Jérusalem, Jacques, Pierre et Jean.
Les deux derniers furent faciles à persuader : c'étaient les plus aimants des Douze; la charité du Christ avait dilaté leurs cœurs, étendu leurs regards; les larges vues de Paul n'étaient pas pour les scandaliser. Jacques lui-même dut bientôt se rendre; tout absorbé qu'il parût dans le monde judaïque, l'évêque de Jérusalem subit à son tour Tinfluence de Paul. Tous trois furent aussi touchés des respects de cet homme déjà illustre dans l'Église. Ils le retrouvaient tel qu'ils l'avaient vu dix ans plus tôt, quand Barnabe le leur présenta pour la première fois^. Son apostolat en Asie Mineure, l'autorité qu'il exerçait sur les chrétientés de Syrie n'avaient en rien diminué sa révérence pour le collège apostolique. Pierre, Jacques^ Jean demeuraient à ses yeux les « hommes considérables », les « colonnes de l'Église^ ». « En particulier, dit-il, je leur exposai l'évangile que je prêche parmi les nations , de peur qu'en quelque manière je ne courusse ou n'eusse couru en vain *. »
Le trait saillant de cet évangile était d'effacer toute distinction entre Israélites et incirconcis, par suite
1 Act., XV, 7.
« Id., IX, 27.
« GaL, II, 2, 9.
* Id., II, 2.
d'abolir pour ces derniers les rigueurs de la loi. De leur côté, les Juifs, môme les plus obstinés, ne regardaient pas les observances mosaïques comme opérant d*ellesmômes le salut. L'essentiel de leur religion, ils ne rignoraient pas, était « de craindre le Seigneur, de marcher dans ses voies, de le servir et de Taimer de tout leur cœur et de toute leur âme ^ ». Ils savaient que « le bien, le précepte de TÉternel consiste à faire ce qui est droit, à aimer la miséricorde, à marcher humblement avec Dieu^ ». Mais quelque prix qu'ils donnassent à ces dispositions intérieures, ils les tenaient insuffisantes, quand l'extérieur du mosaïsme ne les consacrait pas. Paul réclama la liberté absolue, et il eut gain de cause près des chefs de l'Église. Un seul point, la circoncision, parait avoir été discuté entre eux, assez vivement peut-ôtre. L'omission de ce rite, tolérable à l'étranger, paraissait aux Juifs dans la cité sainte une licence injurieuse, un défi à Jéhovah et à son temple. Les trois apôtres demandèrent que Tite s'y soumit, estimant que ce serait là un acte de condescendance, un témoignage de charité donné aux Juifs convertis. Mais Paul ne voyait dans cette concession qu'une faiblesse inutile, un danger pour la foi qu'elle asservissait ; bien que seul à maintenir la liberté chrétienne, il lutta victorieusement, et obtint que Tite ne serait point circoncis ^.
1 Deut., X, 12.
2 Mich., VI, 8.
3 'AXX'oOôè Ttxoç... fjvaYxaffÔri irepiTpiyjÔîjvai. Aià ôè toùç napEidéxtov; t|;euSa$é>90uc tva i^jAÔéc xaTa$ou)v(590u(Ttv* ol; oO$è upà; &pav etÇa- |icv tÇ (>icot«yÏ t tva ifj dcXiQÔEia toO cOaYYe^^ov îiapieCvip icpôç Ojiâç,
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Nul doute que sur les autres points il n'ait également inspiré les résolutions que prirent les apôtres. Son long séjour en des Ëglises mêlées de Juifs et de païens, les oppositions qu'il avait essuyées en Asie Mineure fixaient à ses yeux la juste limite des concessions à faire de part et d'autre en vue du maintien de la paix. L'important parut que tous les frères pussent s'asseoir à là môme table , et participer aux agapes qui accompagnaient l'Eucharistie. Dans cette vue on décida que les païens convertis s'abstiendraient de la viande des sacrifices, du sang, des botes suffoquées, souillures qui eussent éloigné les Juifs du repas commune En
Gai., II, 3-5. Deux interprétations ont été données de ce passage obscur des Galates. La traduction habituelle que nous adoptons est celle-ci : « On n'obligea point Tite de se faire circoncire... et la considération des faux frères qui s'étaient introduits par surprise... pour nous réduire en servitude ne nous porta pas à leur céder, même pour un moment, et nous refusâmes de nous soumettre, afin . que la vérité de l'Évangile demeurât parmi vous. » D'autres, au contraire, concluent, de ces paroles de l'apôtre, que Tite a été drconcis et rendent ainsi le texte : « Si Tite fut circoncis, ce n'est pas qu'on l'y eût forcé; il le fut à cause des faux frères, par une concession temporaire, en vue uniquement de vous assurer une liberté durable. » Tertullien {adv. Marc; v, 3) adopte cette interprétation, parce qu'il rejette les mots ol; oO$è comme interpolés, et que, dès lors, la seule traduction naturelle est : « Nous leur avons cédé pour un temps. » S. I renée omet également ces deux mots et Victorin Primas assure qu'il ne les trouvait pas dans un certain nombre d'exemplaires latins ; mais les manuscrits, les versions, les Pères qui les conservent sont tellement nombreux, qu'il est impossible de ne pas les maintenir. La seule conclusion raisonnable qu'on puisse tirer du texte avec la leçon ok oOSà, c'est que Tite demeura incirconcis : le but de TÉpître aux Galates, la marche des idées, le contexte amènent naturellement à cette interprétation. 1 M. Renan voit à tort, dans ces prohibitions, l'ensemble des pré*
retour les fils d'Israël n'imposeraient à la gentilité aucune autre observance. Le christianisme s'affranchissait à ce faible prix de la circoncision et des autres pratiques légales; c'était le triomphe de Paul, dont les grands apôtres autorisaient ainsi la mission. L'apôtre des gentils n'opposera jamais plus désormais à tous les assauts que cette approbation des chefs de l'Église : « Je leur ai exposé mon évangile, et ils ne m'ont rien appris de plus. Mais au contraire, ayant vu que l'évangile de l'incirconcision m'a été confié comme celui de la circoncision l'a été à Pierre \ et ayant reconnu la grâce que j'avais reçue, Jacques, Céphas et Jean, qui étaient considérés comme des colonnes, me donnèrent la main, à moi et à Barnabe, pour marque de l'union et de la société qui était entre nous, afin que nous préchassions l'Évangile aux gentils et eux aux circoncis. Ils nous recommandèrent seulement de nous souvenir des pauvres » de la ville sainte.
Cette prière de ne point oublier Jérusalem partait de cœurs à la fois tristes et résignés. Pauvre Sion, tant aimée de Jésus, qu'allait-elle devenir? Épuisée par l'entier dépouillement que pratiquaient ses membres, partageant de surcroit la misère qui désolait alors la
ceptes noachiques. Le code moral, ainsi nommé parce que, d'après les traditions rabbiniques, le patriarche l'avait donné à ses fils au sortrr de l'arche, comprenait sept préceptes interdisant l'idolâtrie, l'impiété, l'homicide, la fornication, le vol, la désobéissance aux lois, le sang pris en nourriture. Cinq de ces prohibitions sont passées sous silence dans le décret apostolique.
i Paul n'entend point par là que sa doctrine différait de celle de Pierre, mais qu'il avait grâce et mission pour la présenter aux gentils sous la face qui leur agréait.
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Judée, elle végétait dans Tindigence. L'avenir qui s'ouvrait, pour les Églises de Paul , large et plein de promesses , s'étrécissait pour elle à mesure que ces zélateurs s'obstinaient plus aveuglément à leur Loi. Elle se vouait par là à la solitude jusqu'au jour où elle s'éteindrait dans la stérilité et l'abandon. Pressentant ce déclin de l'Église mère, les apôtres voulaient au moins épargner à ses derniers jours l'amertume du délaissement. Paul entra dans leurs vues avec tout l'élan d'une âmè tendre et compatissante. Partout où il ira désormais, nous le verrons recueillant des aumônes pour les saints de Jérusalem, établissant même les contributions des Églises et le mode de perception, de telle sorte que le denier de la chrétienté ne manquât jamais aux besoins de la ville sainte ^
Il restait aux apôtres de faire agréer à leur troupeau la résolution qu'ils venaient d'adopter : tâche ardue , à en augurer par les violents débats qui agitaient la communauté. Cette charge revenait de droit à Pierre : devant les anciens et les frères assemblés ^ il parla avec autant de force que de hardiesse. De prime abord il rappela que depuis longtemps la question était résolue, et par lui-môme; car Dieu l'avait choisi à Joppé pour ouvrir aux gentils le royaume du Christ : « Dieu, qui
» Rom., XV, 26, 27. I Cor., xvi, 1-6. II Cor., ix, 1 seq. Act., xxiv,
> A dessein nous évitons de donner à cette assemblée apostolique le nom de concile, qui ne peut lui être attribué, si le terme est pris dans sa signification expresse et particulière : « Speciem quamdam et imaginem Synodi in prsedîcta congregatione eminere. » Benoît XIV, de Synod., i, 1-5.
connaît les cœurs, dit-il, a témoigné pour eux, leur donnant le Saint-Esprit aussi bien qu'à nous. 11 n'a point fait de différence entre nous et eux, ayant puriûé leurs cœurs parla foi. Maintenant donc, pourquoi tentez-vous Dieu en voulant mettre sur le cou des disciples un joug que nos pères ni nous n'avons pu porter I Nous sommes sauvés par la grâce du Seigneur Jésus ; eux également sont sauvés de la môme manière : telle est notre foi. »
A ces paroles qui mettaient hors d'usage la circoncision et le mosaïsme entier, nul ne répondit : soit stupeur d'une telle déclaration, soit respect pour le chef des Douze. Les deux missionnaires de TAsie Mineure profitèrent de ce silence. Barnabe parla le premier, Paul après lui. Tous deux, sans entrer en discussion, firent le récit de leur apostolat, insistant sur les prodiges qui l'avaient illustré. Pierre, pour appuyer sa décision, n'avait apporté d'autre argument que l'abondance des dons surnaturels également accordée aux Juifs et aux gentils. Paul, à son exemple, justifia sa libre prédication par les miracles qui l'avaient autorisée. C'était là, aux yeux des Juifs, une preuve si manifeste de l'assistance divine, qu'on l'écouta [jusqu'au bout.
Jacques se leva à son tour. La vénération dont il était l'objet donnait poids à sa parole. Inférieur à Pierre dans le collège apostolique , il le surpassait en autorité morale sur les fidèles de la cité sainte. On le savait inflexible, sans autre souci, sans autre vue que la vérité, mais d'une fidélité rigoureuse au mosaïsme. Tous avaient vu ce vieillard, exténué de jeûnes, mener
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la vie desnazirs, marcher pieds nus dans le temple, couvert de la blanche tunique des lévites. Quel moyen de résister quand cet apôtre , qui joignait à la majesté du pontificat le prestige des anciens voyants , déclara lui aussi que les rites judaïques n'étaient pas pour obliger toujours? Pierre avait embrassé et soutenu le sentiment de Paul avec sa fougue habituelle» ouvrant au lai^e la porte du salut et ne parlant que d'affranchissement. Jacques reconnut comme lui que ni la circoncision ni les observances n'étaient essentielles ; mais il s'empressa de montrer à ses fidèles que cette révélation faite au chef de l'Église s'accordait avec les anciennes prophéties * .
Il prit grand soin d'ajouter en manière de tempérament que la liberté laissée aux gentils ne serait pas absolue, qu'on leur enjoindrait d'éviter les souillures plus particulièrement odieuses, les viandes suffoquées ou offertes aux idoles, le sang pris en nourriture. L'unique raison qu'il donna de ces restrictions fut que par le monde entier se trouvaient des Juifs dispersés , et
i Act., XV, 14-17. « Simon vous a raconté de quelle sorte Dieu a commencé de regarder favorablement les gentils pour choisir parmi eax un peuple consacré à son nom. Les paroles des prophètes s'y accordent selon qu'il est écrit : Après cela je reviendrai édifier de nouveau la maison de David qui est tombée ; je réparerai ses ruines et je la relèverai , afin que le reste des hommes et tous les gentils sur lesquels mon nom aura été invoqué cherchent le Seigneur. Ainsi parle le Seigneur qui accomplira ces choses. » (Amos, iz, 11, 12.) S. Jacques allégua ce texte selon la coutume des Juifs, de mémoire, en le paraphrasant, et ne s' astreignant pas à le citer mot pour mot. S. Luc mit dans son récit, destiné aux Grecs, la version des Septante, laquelle, en divers points, explique l'hébreu plutôt qu'elle ne le traduit littéralement.
que, la Loi leur étant lue tous les samedis , voir ses ordonnances violées leur serait à scandale \
Grâce à ces ménagements Tévéque de Jérusalem, restant maître de son troupeau, le rallia aux vrais principes. L'union se trouva donc établie, et de commune voix l'assemblée résolut d'écrire ces résolutions aux frères d'Antioche. Jacques demanda qu'au nombre des souillures qu'on allait interdire fût ajoutée la fornication, visant par là non plus seulement les païens, mais les Juifs môme de Syrie. C'est apparemment une trace de ses entretiens avec Paul ; il avait appris de lui à quel point dans le Liban, la Haute Syrie, à Cypre, en Phrygie les cérémonies religieuses étaient une occasion de licence^; de tous côtés les sanctuaires dissolus de ces régions offraient aux fils d'Israël les mêmes dangers que jadis les tentes de Baal et d'Astarté à leurs ancêtres. Pour les prévenir contre une séduction de tout temps fatale à leur race, l'évéque de Jérusalem obtint qu'on mêlerait ce précepte de morale aux règles toutes juives dont l'observance était prescrite. Dans toute la lettre du reste il semble qu'on reconnaisse la main de Jacques et de ses anciens ; ce sont eux qui parlent^, en union avec Pierre et les apôtres sans doute, mais au nom de l'Église mère :
» Act, XV, 21.
^ La dépravation des esprits était si profonde ayant le règne da christianisme, que non seulement la fornication passait pour un acte indifférent (Horace, iSat.y ii, 31 ; — Térence, Adelph., i, 2, 21; — Cicéron, Pro Cœlio, 20), mais qu'elle faisait partie de la religion et devenait dans certains cultes un rite sacré.
* « Comme nous avons ouï dire que quelques-uns, qui sont sortis
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« Les apôtres et les anciens et les frères aux frères d'entre les nations qui sont à Antioche, en Syrie et en Cilicie, salut! Gomme nous avons su que quelques-uns qui sont sortis d'entre nous vous ont troublés par leurs discours et ont renversé vos âmes, sans que toutefois nous leuj* ayons donné aucun ordre , il nous a semblé bon, étant tous d'accord \ de choisir parmi nous des hommes et de les envoyer vers vous avec nos bienaimés Barnabe et Paul, qui ont exposé leurs vies pour le nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Nous vous envoyons donc Juda et Silas, qui vous feront entendre les mêmes choses de vive voix. Car il a semblé bon au Saint-Esprit et à nous de ne vous point imposer d'autres charges que celles-ci qui sont nécessaires, savoir de vous abstenir de ce qui aura été sacrifié aux idoles, du sang, des viandes étoufTées et de la fornication. Si vous vous gardez de ces choses, vous ferez bien. Adieu. »
Cette lettre fut remise aux mains des députés choisis pour accompagner au retour Paul et Barnabe ^. Deux
d'entre nous, tous ont troublés... auxquels nous n'avons donné tùcan ordre... » Act., xy, 24. Cette phrase indique que ce sont les chefs de l'Église de Jérusalem. qui parlent et qui écrivent.
1 Le grec porte Y^op^otc d[jLoOu[ta86v , que Ton peut traduire, comme le fait la Yulgate, par « collectis in unum », étant assem* blés d'un commun accord , dans un même esprit
> 11 est peu probable que Juda et Silas soient partis sans un de ces cortèges par lesquels les Orientaux prennent toujours soin de rehausser leurs ambassades. Les Actes , à la vérité , ne marquent pa^ expressément que des frères les accompagnèrent; mais ils le laissent entendre. Au retour, en effet , bien que Silas restât à Antiocbe, S. Luc dit au pluriel : « Ils furent congédiés », âTceXuOYidavi indiquant par là que Juda ne revint point seul à Jérusalem.
d*entre eux, Silas et Juda Bar-Saba « tenaient le premier rang parmi les chrétiens de Jérusalem ^ ». Ils avaient mission de communiquer aux fidèles d*Àntioche les résolutions de TÉglise mère, et au besoin d'en expliquer de bouche toute la portée.
Les frères d*Antioche assemblés écoutèrent le décret apostolique et en reçurent une grande consolation, car ils y trouvaient leurs souhaits remplis; le désaveu des zélateurs qui les avaient un instant troublés, TafFranchissement d'observances aussi rebutantes par leur multiplicité que par leur rigueur, en somme des préceptes faciles à accomplir. La parole de Silas et de Juda combla leur joie ; tous deux, hommes de science et d'autorité, avaient rang de prophètes^ ; ils en usèrent pour exhorter à diverses reprises les fidèles d'Antioche ; ils les affermirent en leur foi, mettant hors de doute que désormais les Églises des gentils avaient toute « liberté dans le Christ Jésus '. »
Cette prédication retint quelque temps les députés de Jérusalem. Jugeant enfin leur mission remplie , ils demandèrent congé aux pasteurs d'Antioche , qui « les renvoyèrent en paix à ceux qui les avaient envoyés ». Tous cependant ne reprirent pas le chemin de Jérusalem; l'un d'eux, Silas, fut séduit par le charme de vie et de liberté qu'il trouva dans les Églises de Syrie; il demeura à Antioche et s'attacha à Paul, dont il devint l'un des plus fidèles compagnons.
1 Act., XV, 22.
« Id., XV, 32.
« Gai., n,4.
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La prompte conquête de Silas montre quel était dès cette époque Tascendant de l'apôtre. Son autorité, haute déjà avant la conférence de Jérusalem , s'était encore accrue par son triomphe. Après avoir été l'âme de cette réunion, il en sortait vainqueur du judaïsme, car au prix de quelques mesures transitoires, applicables aux « convertis d'Antioche, de Syrie et de Gilicie ^ », il avait fait reconnaître sa mission d'apôtre des gentils, son indépendance, la vérité de l'évangile qui lui avait été directement révélé. De l'aveu des trois apôtres, colonnes de l'Église, Pierre, Jacques et Jean^, Paul était désormais le docteur, le guide infaillible des seules Églises qui eussent pour elles l'avenir, celles de la gentilité.
Un incident acheva de consacrer cette autorité aux yeux mêmes des judaïsants. Pierre avait suivi de près à Antidche les députés de Jérusalem. Sa joie fut sincère à voir, dans la première Église fondée par lui en terre de gentils, la vie chrétienne s'épanouissant librement hors du mosaïsme. Loin de prendre ombrage de cet affranchissement, à l'exemple de Paul qu'il aimait ^, il traita en frères les païens convertis , vécut et mangea
* Act., XT, 23. Dès les années suivantes, en effet, nous verrons S. Paul dans ses lettres aux Corinthiens et aux Éphésiens ne faire aucun usage de ce décret pour régler la conduite de ses fidèles.
3 Le disciple bien-aimé de Jésus semble ne sortir de l'ombre qui le couvre aux premiers temps de l'Église que pour rendre à Paul ee témoignage. Il ne reparaîtra qu'à la mort de l'apôtre des gentils pour donner au dernier âge apostolique son évangile et l'Apocalypse.
« II Petr., ui, 15.
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avec eux; mais cette paix fut bientôt troublée. Les rigoristes qui entouraient Jacques avaient repris empire; contraints dans rassemblée apostolique d'affranchir les fidèles venus de la gentilité, ils entendaient maintenir sous le joug de Fancienne Loi les frères nés dans le mosaïsme non seulement à Jérusalem, mais à travers le monde entier. Peu rassurés sur cet article par la mission confiée à Juda et à Silas , ils résolurent d'envoyer quelques-uns d'entre eux surveiller les églises de Syrie , Antioche particulièrement.
L'usage était dès lors que les pasteurs donnassent des lettres de recommandation aux fidèles qui passaient d'une chrétienté dans une autre ^ Les judaïsants députés de Jérusalem abusèrent du nom de Jacques mis en tête des leurs; ils se donnèrent pour ses envoyés, et dès l'entrée en Syrie déclarèrent leur dessein. L'autorité de l'Église mère , dont ils se couvraient, l'attachement de Jacques à la Loi^ exagéré dans leurs discours, perfidement exploité, ranima l'inquiétude dans les esprits. Pierre des premiers s'en alarma, et à l'excès. Il restait, sous l'empire de la grâce, tel d'instinct et de nature que le montre l'Évangile, bon, sincère, aussi prompt que généreux dans ses élans, par là même ouvert aux vives impressions et y cédant sur l'heure ; sautant de la barque avec une foi qui le soutient sur les eaux, l'instant d'après doutant et perdant pied; au même jour proclamant la divinité du Christ, puis oublieux de cette confession jusqu'à reprendre le Maître ; tirant l'épée pour le défendre , quelques heures plus
* II Cor., m, 1. Tit., m, 13. Act., xvm, 27.
^ tard le reniant. Pierre n'était le roc où s'appuyait rÉglise que par le fond de son âme confirmée dans la , vérité et dans Tamour ; hors du sanctuaire où la grâce de Tapostolat le gardait de toute erreur, dans la conduite privée et le cours ordinaire de la vie , il pouvait vaciller, se méprendre sur le meilleur parti à embrasser. L'assurance des émissaires de Jérusalem le déconcerta, lui fit redouter de leur part quelque éclat scandaleux; par crainte de les blesser, il se retira à l'écart, se séparant des gentils et ne mangeant plus avec eux. Son exemple entraîna les Juifs convertis. Barnabe lui-même, le compagnon de l'apôtre des gentils dans sa prédication, Barnabe se laissa gagner.
Le récit de Paul dans l'Épitre aux Galates donne l'impression qu'il ne fut pas aussitôt informé de ce désordre; absent d'Antioche peut-être, ou distrait par d'autres soins, il n'avait pu rien prévoir, rien empêcher. Le péril, comme toujours, lui donna une sûreté de regard, une vigueur de décision incomparables. Il vit où allaient ces concessions et ces atermoiements, « cette hypocrisie \ » (le mot est de lui), à contraindre les païens convertis ou de judaïser ou de vivre à part dans l'Ëglise , à faire d'eux des dissidents, aux repas communs des excommuniés. Sur l'heure son parti fut pris de lutter à outrance. « Céphas était répréhensible, dit-il, je lui résistai en face ^. » « Ils ne marchaient
^ Bapvà6ac <roya.iff\yJdYi aOxwv t^ OTCoxpCaei. Gai., ii, 13.
2 Quelques docteurs, par un respect malentendu pour le prince des Apôtres , ont imaginé que le Céphas de l'Épitre aux Galates était non S. Pierre, mais un simple disciple. Leur conjecture a contre elle l'ensemble de la tradition et l'Épitre elle-même, où
pas droit selon la vérité de TÉvangile; je dis à Céphas devant tous : Si toi qui es Juif, vis comme les gentils et non pas comme les Juifs, comment contrains-tu les gentils de judaïser * ?» La protestation de Paul suffit à tout calmer; Pierre et les circoncis se rangèrent aussitôt à ses côtés. Désarmés par ce fraternel accord, les délégués de. Jérusalem n'eurent plus qu'à se dérober et à porter ailleurs leur déconvenue.
Cette déférence du prince des apôtres est le dernier trait de sa vie dont TÉcriture fasse mention^ : c'en est un des plus glorieux. Entendre la vérité d*un inférieur s'y rendre humblement, sans arrière-pensée, sans un regard à soi-même et à sa primauté , n'en aimer que plus tendrement son contradicteur, pour rude qu'il soit, est un de ces actes dont les plus nobles cœurs
Céphas parait comme un personnage considérable , une colonne de l'Église (Gai., ii, 9), l'égal au moins de Jacques, de Jean, de Barnabe qu'il entraine à son sentiment (Gai., ib.), en telle situation aux yeux de la communauté d'Antioche, que Paul ne voit, n'attaque que lui. a Petrum sic non reprehendisset Paulus, dit S. Thomas, nlsi aliquo modo par esset, quantum ad fidei defensionem. u Summ. Theol.f 2& 2», q. 33, a. 4, ad 2. Voir Vigouroux, les Livres saints et la Critique rationaliste, t. IV, p. 536-553.
i « S. Pierre n*erra nullement dans la doctrine; son infaillibilité pontificale est hors de cause ; il adopta seulement une ligne de conduite qui avait des inconvénients.... L'ensemble et les détails du conflit, loin d'être inconciliables avec la dignité du chef de
l'Église, en rehaussent au contraire l'autorité et la puissance
S. Paul a dit un peu plus haut qu'il était allé à Jérusalem pour voir Pierre ou, comme porte le texte grec, Céphas , qu'il considère ainsi comme son chef. S'il lui résiste maintenant, ce n'est pas pour méconnaître son autorité ; son langage bien compris est , au contraire, un hommage, d'autant plus précieux qu'il est indirect, rendu à la primauté du Saint-Siège. » Vigouroux, loc, cit,, p. 553.
3 Nous n'y trouverons plus que ses deux Épitres.
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sont seuls capables. Paul sans doute triompha en cette rencontre et se montra supérieur à tous parla justesse ^ des vues et la vigueur des actes. Moralement , Pierre s*y éleva plus haut et atteignit la suprême grandeur, celle de Tâme qui s'oublie pour ne voir et n'aimer que la vérité.