‹ Saint Paul, ses missionsChapitre 15 sur 46 · I. — PHILIPPBa · texte numérisé non relu

I. — PHILIPPBa

La brise soufflait du midi * le jour où Paul et ses compagnons s'embarquèrent à Troas. C'était le vent le plus favorable ; car sa force , dans cette partie de l'Archipel, va jusqu'à triompher du rapide courant qui descend des Dardanelles, entre la terre d'Asie et l'Ile de Ténédos.

La barque des Apôtres, remontant cette passe ^, rangea les bouches de l'Hellespont', puis à l'orient les côtes d'Imbros; de là, tournant au nord-ouest, elle vint jeter Tancre^pour passer la nuit, à l'abri de Samothrace. Cette lie n'a point de port; mais ses monta-

1 L'expression e06v8po(x^<ra(xev, « nous tirâmes droit » sur Samothrace, suppose que, se dirigeant vers le nord, ils naviguèrent Tent arrière et par le plus court chemin; ils firent, en deux jours, le trajet qui leur en demanda cinq plus tard, par un temps moins favorable. Act., xx, 6.

> Les hauts fonds rendent la navigation peu sûre entre Leronos et Ténédos; aussi les marins passent-ils de préférence entre celte dernière !le et la côte d'Asie. Purdy's Sailing Directory, p. 158-189.

gaes, rivales de l'Athos en hauteur, fournissent un bon couvert contre les vents du sud ; le mouillage y est excellent, et en eau paisible.

Aucun Grec ne naviguait en ces parages sans vénérer les cimes, d*où Neptune avait suivi les combats de Troie S beaucoup môme pénétraient dans les chênaies de la montagne pour participer aux mystères de Samothrace, les plus obscurs de l'antiquité. Qu'étaient, d'où venaient les Cabires, divinités de ces hauts lieux? Nul ne le savait, mais comme l'initiation à ce culte mystique passait pour préserver de tout danger^, on y accourait : Eleusis seule était plus fréquentée •. L'apôtre et ses compagnons connurent-ils la grande dévotion des païens à cette lie sacrée? Nous en doutons. Paul, comme tous les Juifs, peu curieux de mythologie, n'en étudiait dans chaque lieu que les détails utiles à sa prédication. Il ne passa qu'une nuit aux rives de cette terre sans y aborder : mystères et Cabires lui demeurèrent étrangers.

Dès l'aube suivante on fit voile vers la Macédoine où les appelait l'Esprit de Dieu. Une journée suffît de Samothrace pour pénétrer dans la baie de Thasoset gagner Neapolis-*. La situation de ce port à Test du

1 Homère, Iliad., xm, 10-15.

* On prétendait que jamais initié n'avait fait naufrage. Scoliaste d'Aristide, Panathen, p. 324. — Scoliaste d'Aristophane, Pac, 278. — Hermann, Lehrbuch der gottesdienstlichen Alterthûmer der Griecheriy § 65.

' Pauly's Beat Encyclopàdie , Gabiri et Sahothracb.^ — Daremberg, Dictionnaire des Antiquités^ Gabiri.

*• La Voie Ëgna tienne était ainsi nommée d'Egnatia, le port d'Apulie, où aboutissait la voie Appienne ( Pauly's Real Encyclo»

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golfe est médiocre : point de havre, une rade de bon ancrage, mais battue par les vents de sud-ouest, tellement que dans les grosses mers il faut l'abandonner et se réfugier à l'abri de.Thasos. Cette station, toute défectueuse qu'elle fût, ne laissait point d'être fréquentée, parce que la voie Egnatienne^ y longeait la mer. Les Romains, traçant cette route à travers la Macédoine , en avaient fait le grand chemin qui rattachait à rOrient Dyrrachium, et, au delà de l'Adriatique , Egnatia, Brindes et toute l'Italie. Au lieu de la suivre dans toute sa longueur, les voyageurs pressés de couper au plus court vers la côte d'Asie s'embarquaient à Néapolis. Cette ville parut à Paul peu différente de Troas : même concours de Grecs , de Levantins, de marchands avides qui se pressaient à toutes les échelles delà Méditerranée. Ce n'était point là le peuple de Macédoine que la vision céleste lui avait montré comme le propre objet de ses travaux. Il résolut de gagner Philippes*,

pâdiCi Vu Appu). La continuation de la route d'Orient sur la rive opposée de l'Adriatique recul de celle Tille d'Italie le nom d'Egnatienne. Parlant de Dyrrachium et d'ApoUonie, elle traversait l'Éplre jusqu'à Thessalonique, puis la Macédoine et la Thrace, pour aboutir à Byzance.

1 Aujourd'hui Cavala^ échelle turque assez importante. Cousinery {Voyage de Macédoine, vol. H, p. 116) place Néapolis à trois lieues de là, au sud-ouest, à Eski C avala, où se trouve un bon et vaste port; mais cette hypothèse a contre elle les distances marquéessur les. itinéraires entre Philjppes et Néapolis, les inscriptions, les débris antiques trouvés à Cavala, l'éloignement d'^^Ai Cavala de la Voie Egnatienne. Voir Lewin, Life ofS. Paul, 1. 1, p. 201, note 22. — Tafel, de Via Egnatia, II, p. 12 et suiv. — • Ileuzcy, Mission de Macédoine, p. 11 et suiv.

3 11 ne reste que des ruines sur l'emplacement de Philippes. Le

cité considérable séparée de la mer par la chaîne du Pangée, mais Tune des étapes de la voie Egnatienne. Les apôtres s'élevèrent donc le long des pentes de cette route taillée en plein roc au-dessus de Néapolis \ et, au débouché du chemin qui coupe profondément la crête, ils aperçurent à perte de vue la belle plaine de Philippes^. En face d'eux, par delà les marais qui baignent le pied du Pangée, la ville s'avançait du nord sur une colline formant promontoire'. Vaste, florissante alors , elle en couvrait tout le sommet, puis descendant sur le versant méridional débordait aux alentours dans la plaine. La voie Egnatienne, traversant cette dernière partie dePhilippes, divisait au midi la ville basse avec son forum et ses quartiers populeux de la cité haute où se trouvaient l'acropole , le théâtre, les temples des divinités^.

C'est aux mines qui l'entourent que Philippes dut son

village turc de Filibedjik, qui conscryait encore le nom de cette ville, a disparu.

1 Ce passage traverse le mont Symbolum des anciens. Dion Cassius, XLVii, 35.

9 La distance de Néapolis à Philippes est de trois à quatre lieues. Heuzey, Mission de Macédoine, p. 19.

3 a Un massif de montagnes peu élevées s'avance , en forme de coin, dans la plaine, à la rencontre du mont Pangée. Au sommet de l'âpre colline qui fait le tranchant de ce coin , des tours ruinées se dressant sur un promontoire signalent de loin l'emplacement de la ville antique. Une distance de neuf kilomètres sépare encore ce promontoire de Philippes des derniers contreforts du Pangée; mais l'espace intermédiaire est barré presque tout entier par un lac marécageux dont les cartes ne font pas assez comprendre l'importance. » Heuzey, Mission de Macédoine, p. 33 et 34.

*• Heuzey, Mission de Macédoine, p. 67 à 90.

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origine. Elles avaient un renom fabuleux dans Tantiquité * ; For enlevé par la pioche y renaissait , disait-on, aussi vite que Therbe coupée dans les champs. De telles ressources ne pouvaient échapper à la cupidité des rois de Macédoine. Le père d'Alexandre, Philippe, s'empara de toute la région minière, y organisa le travail, et, pour le protéger, éleva la place forte qu'il appela de son nom 2. L'occupation romaine ne fit que donner à ce poste militaire une vie plus active. Octave en avait reconnu l'importance, quand il vint en ces lieux gagner la bataille de Philippes. Dès qu'il fut maître de l'empire, il y envoya une colonie et en assura la puissance en lui conférant lejusitalicum*.

Débris du parti d'Antoine, vieux soldats, habitants de l'Italie, ces émigrants apportèrent aux frontières de Macédoine et de Thrace la probité, le sérieux, l'austérité de vie qui régnaient encore dans les légions et les campagnes duLatium^. Les déités rustiques de la vieille Rome furent amenées par eux à ces plages lointaines ; Sylvain y eut un collège , chargé de son culte, et composé de membres dont les noms se retrouvent dans les Actes et les Épltres, Grescens, Secundus, Tropbimus, Arislobulus, Pudens, Urbanus, Clemens*. Ces dieux nouveau-venus se mêlèrent à ceux de la région; près de leurs temples, en effet, nous retrouvons les sanctuaires

1 Strabon, vn, Fragm., 34. — Hérodote, vi, 46, 47; y, 23, 126. - Thucydide, i, 100. — Diodore de Sicile, ivi, 3. « Diodore de Sicile, iyi, 8.

3 Dion Cassius, li, 4.

* Mission de Macédoine, p. 74-78.

» Id., p. 72.

le Minerve, de Diane» de Mercure, d*Hercule, du Men asiatique ^ . Nous connaissons à Philippes mieux qu'ailleurs le détail de ces dévotions populaires, car les ves tiges en demeurent dans la haute cité. Des roches de marbre blanc y perçaient le sol et le rendaient sur beaucoup de points inhabitable. Quelques-uns de ces blocs furent taillés à l'image des dieux; d'autres creusés en niches pour de petites statues , ou couverts de bas-reliefs et d'inscriptions. A parcourir ce curieux musée des dieux de Philippes, il est visible que, si les colons importés par Auguste dominaient, un fonds de population macédonienne avait subsisté.

Nulle race d'ailleurs n'était mieux faite pour s'allier à la romaine : des deux parts même génie , mêmes mœurs, des hommes de labeur et de pâturage, rudes, braves, d'une fidélité proverbiale, aussi fiers que fidèles, aimant l'ordre, l'autorité, qui les groupait en phalange invincible. Gomme Rome et avant elle , ils avaient subjugué le monde, non plus en l'inondant de multitudes asservies, ainsi que les monarques d'Assyrie et d'Egypte, mais par la discipline, l'art militaire, la valeur de quelques légions. Autant que Rome, ils méprisaient leurs voisins de Grèce; autant et plus qu'elle peut-être, ils gardaient le culte de la famille, le respect de la femme. Les inscriptions macédoniennes nous montrent la mère et l'épouse plus honorée en ces régions que la matrone romaine. Elle y est saluée de maîtresse de la maison; jouit d'un droit de propriété; son nom, comme ailleurs celui du père, atteste la des-

1 Mission dé Macédoine, p. 79-86.

cendance ; parfois même des monuments publics sont dressés en son honneur'.

Le travail des champs, qui occupait la plupart des Macédoniens, Téloignement des villes corrompues, expliquent en partie cette conservation des mœurs; mais nul doute que la religion n'y contribuât puissamment. La Thrace était voisine, qui gardait dans ses mystères dionysiaques les hauts enseignements d'Orphée. On entendait dans les temples macédoniens de Sabazius ^ ces chants admirés des premiers chrétiens , où rimmortalité et la vie future revêtaient d'irrésistibles attraits, oti se révélait le Dieu un, existant par lui-même, visible aux seuls esprits, remplissant tout de sa présence. Grâce au charme de ces hymnes, les âmes s'élevaient, s'épuraient, celles des femmes surtout, si promptes aux pieux élans. Paul allait trouver parmi elles ses premières et plus chères néophytes.

La difficulté était de se frayer accès dans ce nouveau champ si plein de promesses, car Philippes n'avait point de juiverie organisée, comme les villes que Paul avait évangéliséesijusque-là, point de synagogue où il pût lier commerce avec ses compatriotes et ren-

1 Bœckh, 1958, 1965, 1977, 1997, 1999.

3 Sabazius, également honoré en Thrace et en Phrygie, était une divinité orientale, analogue à Attis, à Mithra, à Corybas; les Grecs l'assimilèrent tantôt à Zeus, tantôt à Corybas. Son culte, en Thrace» avait beaucoup de rapport avec les mystères d'Orphée où de hautes révélations étaient faites aux initiés sur l'immortalité et la vie future. Heuzey, Mission de Macédoine ^ 28-39. — Appien, de Bellis civilibusy iv, 106. — Strabon, X, m, 15, 16. — Macrobe, Saturn,, I, 18.

contrer les prosélytes de la gentilité. Les apôtres attendirent le premier sabbat, ne doutant point de trouver ce jour-là quelques Juifs réunis. Dans les villes, en effet, où les ûls dlsraël étaient en trop petit nombre pour posséder un sanctuaire, ils se ménageaient toujours un lieu d'assemblée et de prières. Ces oratoires, appelés prosevques, étaient de simples enclos, quelque jardin, quelque champ souvent sans abri, mais proche de la mer ou d'un cours d'eau, pour les ablutions ^ La proseuque de Philippes se trouvait à l'occident de la ville sur la rive du Gangitès^. On y arrivait de la cité par la voie Egnatienne, au travers de campagnes alors verdoyantes , car les sources qui jaillissent des montagnes voisines baignaient cette plaine aujourd'hui sèche et nue. Le saule et le platane y répandaient leur ombre , les roses à cent feuilles originaires du Pangée ^ se mêlaient à de riches cultures de légumes. Bordée de ces jardins, la voie romaine formait la plus belle promenade de Philippes; elle menait à l'endroit où, cent ans plus tôt, Octave avait battu et repoussé des rives du Gangitès les légions de

• Philon, Leg. ad Caiumj 23; in Fîac, 14. — S. Epiphant, Haeres, lxxxi. — Josèphe, Antiq, jud., XIV, i, 23.

2 Philippes était enyironnée de sources (Heuzey, p. 52) ; de là son ancien nom de KpiiviSeç (les sources); mais elle ne compte près d'elle qu'une riyière digne de ce nom (irapà noTapiov, Act., xyi, 13) : c'est le Gangas ou Gangitès (auj. Bounarbachi)\ ce cours d*eau sort des montagnes qui ferment au nord la vallée de Drama, il passe à l'ouest de Philippes et va se perdre au sud de la plaine dans le marais qui baigne le nord du Pangée.

3 Théophraste, Historix plantarum, iv, 19; ti, 6. Caus» plan* taruTUy lY, 14. —Pline, Historia naturalis, xxi, 10.

Brutus : un arc do triomphe y rappelait ce grand fait d'armes ^ C'est près de ce monument que les Juifs avaient leur oratoire.

Paul et ses compagnons n'y trouvèrent aucun homme; quelques femmes seulement étaient venues prier. L'apôtre s'assit; et, conversant avec elles, il leur annonça le Sauveur Jésus. L'accueil de ces femmes fut favorable; l'une d'elles, surtout, se distingua par l'empressement de sa foi. C'était une étrangère, païenne de naissance, mais « craignant Dieu », c'est-à-dire appartenant à cette classe de prosélytes qui, sans observer toute la Loi , en gardait l'essentiel et adorait Jéhovah^. On l'appelait Lydia, la Lydienne, parce qu'elle était de Thyatires en Lydie. Elle faisait le commerce de teintures pour lesquelles son pays d'origine avait grand renom ', et principalement de pourpre *, substance coûteuse dont le trafic nécessite un grand apport de fonds. « Lydie nous écouta, dit S. Luc, et le Seigneur lui ouvrit le cœur pour entendre ce que Paul disait. Après qu'elle eut été baptisée , ainsi que sa famille , elle nous fit cette prière : « Si vous jugez que « je suis fidèle au Seigneur, entrez dans ma maison et « y demeurez. » Et elle nous y força *. »

Cette hospitalité acceptée par la troupe apostolique est un honneur sans pareil pour Lydie, car nulle part

1 Mission de Macédoine, p. 119.

« Acl., XTI, 14.

« Homère, lliad.j ir, 141. -- Strabon, XIII, it, 14. — Claudien, Bapt. Proserp.j i, 270.

* Act., XVI, 14.

» Id., xTi, 14 et 15.

Paul ne consentit à vivre ainsi aux dépens de ses fidèles. Pour que Tapôtre , si jaloux de son indépendance, donnât à cette femme une telle marque de confiance , il fallut que dès la première heure il Testimât grande, généreuse, d'une foi à toute épreuve. Dès lors aussi il entrevit le concours que lui prêteraient les Macédoniennes dans la condition libre et respectée que leur donnaient les mœurs du pays. A la différence des Juives et des Syriennes qui , confinées à Tintérieur, ne répandaient leurs croyances que dans le cercle restreint de leurs familles et de leurs amies, les femmes de Macédoine agissaient, vivaient au dehors, épanchaient leurs sentiments sans nulle contrainte. Elles allaient coopérer ardemment à la diffusion de l'Évangile , devenir les prémices de ces chrétiennes d'Occident qui , par leur foi aimable, leur zèle discret, la souplesse, l'essor de leur charité , sont demeurées jusqu'à nos jours ce qu'elles ont commencé d'être à Philippes , les semeuses de la Bonne Nouvelle.

Lydie était la plus influente de ces zélatrices ; mais, dans sa demeure devenue le sanctuaire de Philippes , se pressèrent bientôt d'autres femmes gagnées par Paul à la proseuque^ toutes rivalisant de ferveur; deux d'entre elles surtout, Evodie et Syntyché, contribuèrent activement à établir l'Évangile ^ A ces premières conquêtes se joignirent bientôt de nobles et vaillants hommes, Épaphrodite, que Paul appelait « son frère, son compagnon d'armes et de labeur 2, » « Clément,' et

» Philip., IV, 2, 3.

2 Id., II, 25.

d'autres encore qui Taidèrent dans son ministère ^ » Ces néophytes se donnèrent si pleinement, que Tapôtre tenait leur persévérance assurée et « leurs noms écrits dans le livre de vie^; » aux uns, Macédoniens de naissance, cette loyale fidélité était naturelle ; Rome avait façonné les autres à son Image, virils, honnêtes, entiers en leurs desseins. Les esclaves et les affranchis ne manquaient point assurément parmi eux, l'Église de Philippes étant, comme toute chrétienté, ouverte aux plus humbles; il semble toutefois que les personnes libres dominaient et tiraient quelque vanité de leur titre de colons romains; c'est à elles sans doute que l'apôtre rappelait « que notre vrai droit de cité est dans les cieux, d'où nous attendons le Seigneur Jésus' ». Ainsi formée en notable partie de membres que distinguaient leur fortune ou leur condition, l'Église de Philippes se développa dans un calme que l'apôtre n'avait jamais connu; les Juifs ^ peu nombreux, n'osaient rien. La persécution, qui venait d'eux partout ailleurs, ne se déchaîna qu'à la longue, fortuitement, et eut pour cause , non la religion, mais les intérêts lésés de quelques pa^fens.

Bien que la maison de Lydie fût la demeure de Paul, et probablement le sanctuaire où le pain sacré était rompu, les apôtres ne laissaient pas de fréquenter la proseuque pour y annoncer Jésus. Or, sur la route qui menait à cet oratoire , habitait une jeune esclave ayant

i Philip., nr, 3.

Md.

• Id., m', 10.

Tesprit de Python. Ces devineresses, pour la plupart ventriloques, avaient beaucoup de clients* ; par suite, quand elles étaient de condition servile, elles enrichissaient leurs maîtres. Il y a lieu de croire que celle de Philippes possédait des qualités remarquables, car plusieurs païens s'étaient réunis pour l'acquérir, et ils exploitaient en commun son triste métier. Soit que cette fille fût Juive ou que la curiosité l'eût conduite à la proseuque, elle y avait entendu les apôtres et mêlait à ses transports de pythonisse les lambeaux de vérité chrétienne qu'elle avait recueillis. « Nous la rencontrâmes, raconte S. Luc, comme nous allions au lieu ordinaire de la prière. Elle se mit à nous suivre Paul et nous , en criant : « Ces hommes-là sont les serviteurs « du Dieu Très Haut qui vous annoncent la voie du « salut, » et elle fit cela pendant plusieurs jours. » Si importune que fût cette poursuite, Paul prit d'abord patience ; mais , craignant enfin que ces acclamations de possédée ne compromissent l'Évangile, il se retourna vers elle, et dit à l'esprit qui l'agitait : « Je te commande au nom de Jésus-Christ de sortir d'elle. » A l'heure même, le démon fuyant, la pythonisse se retrouva calme, libre, mais impuissante désormais aux divinations qui faisaient tout son prix. Les maîtres virent bientôt, au changement opéré en elle, que tout l'espoir de leur gain était perdu. Dans leur dépit, ils se jetèrent sur Paul et Silas , auteurs de la guérison , et

1 Plutarque, de Defect, Orac, 9. — Scoliaste d'Aristophane, ad Vesp., 1014. — Suidas et Hesychius, au mot nu0wv. — S. Augustin, de Civ. Dei, ii, 23.

les menèrent à TAgora, devant les magistrats de la ville'.

Fonder une demande d'indemnité sur ce motif que des exorcismes avaient déprécié leur esclave était une prétention inadmissible : les plaignants n'y songèrent pas; mais, donnant un tour habile à leur vengeance, ils accusèrent les apôtres de prêcher une religion nouvelle. Rome imputait à crime ce prosélytisme , et le frappait durement, de la déportation pour les patriciens, de la mort pour les gens du peuple^. A la vérité, cette loi ne s'appliquait pas aux provinces qui gardaient pleine liberté de leur culte; mais Phîlippes n'était pas une ville ordinaire : colonie de droit italique ', elle se modelait en tout sur la métropole, mêmes formes du gouvernement, même législation *. Le langage des accusa-

» Act., XVI, 16-19.

* a Qui novas et usu Tel ratione incognitas religiones inducunt, ex qulbus animi hominum moveantur, honestiores deportantur, homillores capite puniuntur » Jul. Paulus, Sentent, v, 21. — Ser- Tins, ad Virg, jÊneid,, viii, 187. — Dion Cassius, vu, 36.

' Digeste, L, xv, 6. Les inscriptions nous donnent le titre complet de Philippes : Colonia Augusta Julia Victrix Philippensium; Heuzey, p. 18.

' Philippes avait, à l'imitation de Rome, une curie, ou sénat, qui fixait la législation municipale; la justice était confiée à deux magistrats annuels, appelés duumvirs, entourés comme les consuls de licteurs, les ^a65ouxovc des Actes. Les inscriptions mentionnent anssi, parmi les magistrats de Philippes, des édiles (Heuzey, p. 71) et un censeur. Le propre nom des magistrats supérieurs de la commune dans les colonies romaines était duumviri juridicundo. Dans certaines cités, ils prenaient exceptionnellement le litre de préteurs, arpaTïiYot, que Jeur donnent ici les Actes. "Willems. Droit public romain, p. 544. — Marquardt, RômUche Staatsverwaltmg, 1. 1, p. 149.

leurs fit impression sur les duumvirs. « Ces hommes, disaient-ils, troublent tout dans notre ville; ils enseignent des coutumes qu'il ne nous est permis ni de recevoir ni de pratiquer à nous qui sommes Romains. » Ils ajoutaient perfidement : « Ce sont des Juifs \ » rappelant, par ce nom, que toute la race venait d*être expulsée de Rome ^ et dès lors ne méritait aucun égard. La vue des deux étrangers menés de force au tribunal, les clameurs des maîtres de là pythonisse, avaient ému la foule d'oisifs qui couvrait la place publique^; toute cette populace accourut. Les juges troublés, croyant n'avoir devant eux que deux Juifs vagabonds et séditieux , ne prirent le temps ni de les interroger ni d'instruire l'affaire ; pour tout finir ils commandèrent de les fouetter. Un poteau était dressé sur la place publique pour ces exécutions ; les licteurs y entraînèrent les apôtres, arrachèrent leurs vêtements, et, les attachant nus au bois , ils les déchirèrent à coups de verges^. Le sang coulant sous les yeux du peuple ne réussit point à l'apaiser; les duumvirs, afin de lui donner une nouvelle satisfaction, commandèrent de jeter les deux Juifs en prison et de les garder étroitement. Le geôlier, exécutant les ordres transmis , en-

1 Act, XVI, 20, 21.

> Par redit de Claude en 52.

> C'est dans la basse ville, au sud de la voie Egnatienne, que se trouvait le forum où Paul et Silas furent fouettés. Les qu:^tré piliers massifs qui subsistent encore près de la porte orientale en marquent peut-être l'emplacement. Lewin , Life of 5. Paul , 1. 1 p. 211. — Heuzey, p. 87 à 90.

*• Aulu-Gelle, x, 3. — Tite Li?e, ii, 5; tiu, 32, 33.

ferma les captifs au plus profond de ses cachots et mit leurs pieds dans les ceps\ sorte de cangue oti les membres étaient serrés.

Accusation, jugement, supplice, tout s*était précipité tumultueusement au milieu de tels cris , que ni Paul ni Silas n'avaient pu se faire entendre. Ils subirent la flagellation en silence, fièrement, ressentant toute Finjustice de cet outrage, heureux toutefois de Tendurer pour Jésus-Christ. La prison ne fit qu'accroître cette sainte joie. Sur le minuit, tout sanglants qu'ils fussent, ils se mirent en prière et entonnèrent des hymnes à la louange du Seigneur. Les autres prisonniers écoutaient ces chants monter du fond des cachots, quand « tout à coup la terre trembla si violemment, que les fondements de la prison en furent ébranlés; toutes les portes s'ouvrirent en même temps, et les liens des prisonniers furent rompus. » Le geôlier, éveillé en sursaut, accourut; il vit les portes ouvertes, s'imagina que tous s'étaient enfuis; désespéré, car il répondait de ses captifs ^, il tira son épée et s'allait

^ Cette cangue (luXov , nervus) était parfois en fer (Isidore, Orig., a) , mais plus habituellement en bois , « lignea custodia ». Plaute, Pœnulus, T, 6, 28. Elle avait souvent cinq trous, ce qui permettait d'y engager les pieds plus ou moins écartés, et d'accroître ainsi à volonté la gène du captif :

Lignoque plantas inscrit Divaricatis cruribus.

Prcdepice, PeristephanoUj v, 251, 252.

Voir l'image du lignum trouvé à Pompéi. Ed. Le Blant, Revue archéologique, mars-avril, 1889, p. 149.

^ Digeste, de Custodia et Exhihitione reorum, XLVIII, m, 12 et 16.

tuer, quand Paul lui cria : « Ne te fais pas de mal, nous sommes tous ici. » Le gardien demanda de la lumière, s'élança dans les cachots. Tout s'y trouvait comme Paul l'annonçait, les portes ouvertes, les pri- «sonniers sans liens, mais tous présents, et en grande stupeur. Seuls, les apôtres se montraient calmes, sans effroi sur cette terre qui venait de trembler, ayant tout vu dans les ténèbres et l'état de la prison et le désespoir du geôlier. Cet homme, saisi de tels prodiges , se jeta en tremblant aux pieds des captifs qu'il avait si rudement traités le soir précédent. Les paroles de la pythonisse étaient venues jusqu'à lui; il savait qu'elle avait appelé ces étrangers « les serviteurs du Dieu Très Haut » , leur prédication « la voie du salut * ». « Seigneurs, leur dit-il tout tremblant, que dois-je faire pour être sauvé? » « Croyez au Seigneur Jésus, lui répondirent-ils, et vous serez sauvés vous et votre famille. »

Ces dernières paroles s'adressaient à toute la maison qui était accourue autour de son chef et écoutait. Paul et Silas leur annoncèrent la parole du Seigneur; dans le feu de cette prédication les apôtres oubliaient le triste état où ils étaient demeurés depuis la flagellation; mais leurs vêtements en lambeaux, le sillon des verges saignant encore, furent remarqués de leurs néophytes; on ne supporta pas qu'ils parlassent plus longtemps ainsi. Une fontaine était proche dans l'intérieur de la prison. Leurs plaies y furent lavées, « et aussitôt » disent les Actes, à ces mêmes eaux « le

1 Act., XTI, 17.

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geôlier reçut le baptême avec toute sa famille ». La grâce avait saisi , transformé ces âmes ; elle n*y laissait d'autres sentiments qu'une vive joie d'être chrétiens. Introduits dans la demeure de leur gardien, les apôtres prirent place sur les lits de repos, des tables furent dressées et toute la maison se réjouit d'avoir cru au Seigneur. On était encore aux temps heureux où l'Eucharistie terminait les repas chrétiens ; il y a lieu de croire que le festin du geôlier de Philippes fut une de ces agapes, que Paul y rompit le pain sacré et communia ses nouveaux frères au corps de Jésus.

La nuit qui s'achevait si heureusement dans la prison n'avait pas été sans trouble pour les duumvirs. A y songer, cette exécution sans jugement leur parut grosse de périls si leurs victimes en appelaient au gouverneur romain de Macédoine ^ ; d'autre part, Lydie et ses compagnons de foi n'étaient point restés assurément sans protester et témoigner leur indignation. Inquiets, souhaitant de sortir au plus tôt de cette affaire, les duumvirs envoyèrent dès l'aube leurs licteurs enjoindre au gardien de relâcher les prisonniers. Celui-ci tout joyeux accourut vers Paul : « Les magistrats mandent qu'on vous élargisse, dit-il, sortez donc maintenant, et allez en paix. » Les licteurs avaient suivi le gardien; Paul, se tournant vers eux : « Quoi I leur dit-il, après nous avoir publiquement battus de verges, sans condamnation, nous, citoyens romains, ils nous ont jetés en prison, et maintenant ils nous en font

1 Cicéron , in Verrem II, i, 9. — Dion Cassius , lviii, 1. — Tacite, Hist,, I, 6. — Philon, in Flaccum, 12.

sortir en secret. Il n*en sera pas ainsi ; qu'ils viennent eux-mêmes nous en tirer. » Cette fière réponse , portée sur rheure aux duumvirs , acheva de les déconcerter. Les lois Valeria et Porcia défendaient, en effet, de frapper de verges les citoyens * , et dans le cas présent le délit, grave en soi, devenait un vrai crime par Tabsence d'enquête et de jugement. Que les étrangers se prévalussent de leur qualité, qu'ils fissent le récit de l'outrage fait en eux à la majesté 4u nom romain, tott était à craindre, non plus seulement du gouverneur, mais des colons même de Philippes , si fiers de leur titre. Les juges, tremblant devant leurs victimes, firent toutes les soumissions exigées; ils vinrent, prièrent les apôtres d'excuser leur méprise, et, les conduisant avec honneur hors de leur prison, ils leur demandèrent en grâce de quitter la ville afin d'éviter de nouveaux troubles 2. Paul comprit sur l'heure tous les avantages de ce parti : un trop grand éclat venait de se faire autour de lui pour qu'il pût continuer sa prédication sans émouvoir et diviser la cité. Son départ, au contraire, après les réparations qu'il venait d'obtenir, laissait le nom chrétien en honneur, l'Église de Philippes assurée des respects de la foule , de la secrète reconnaissance des magistrats. Il promit de

1 Cicéron, in Verrem II, v, 62, 66. — Tîte Live, x, 9.

^ Le manuscrit 0 des Actes contient ces additions, qui, pour n'a- Toir aucune autorité, ne laissent pas d'être intéressantes. « Les magistrats Tinrent avec nombre de leurs amis à la prison , disant : a Nous ignorions que tous étiez des hommes justes; » s'excusant, les priant de se retirer, a dans la crainte, dirent-ils, que le peuple ne se soulère de nouveau contre nous criant contre vous »

s'éloigner, mais à la condition de le faire dignement, à son heure et en pleine liberté.

Paul, au sortir de la prison, se rendit avec Silas à la demeure de Lydie ; il y vit tous les frères et les consola. Selon sa coutume , il organisa la communauté qu'il lui fallait abandonner, et désigna les chefs qui la dirigeraient. Y mit-il dès lors la diversité des ministères , établissant les diacres et les évoques qu'il saluera plus tard dans son Épître aux Philippiens ^ ? Nous ne le pensons pas. Cette hiérarchie ne se développa que peu à peu, plus rapidement toutefois en cette Ëglise qu'en toute autre , Romains et Macédoniens ne comprenant ni milice ni gouvernement sans une subordination de pouvoirs nettement constituée. Paul se contenta probablement de former un corps d'anciens, au nombre desquels il laissa Timothéeet Luc, le premier pour quelques mois, l'autre pour un temps plus long, car cinq années s'écouleront avant que nous retrouvions Luc aux côtés de Paul. L'apôtre, en se privant de ses deux compagnons, témoignait aux Philippiens combien il les aimait, plus encore que ses chers Galates; leur affection, non moins vive, promettait plus de constance ; ils demeurèrent en effet « sa joie et sa couronne* »; de sa prison de Rome il les louait « de lui avoir toujours obéi'; de l'avoir soutenu dans tous ses besoins * avec une générosité

» Philipp., I, 1; u, 25.

* Id., IV, 1.

8 Id., 11, 12.

*> Id., IV, 15-17.

sans pareille; an de ses derniers souhaits fut de revenii parmi eux pour y attendre la venue du Seigneur * .

IL — THBSSALONIQUB.

Paul et Silas, prenant la Voie Egnatienne, se dirigèrent vers Amphipolis. Une journée de marche les y mena au travers de champs fertiles, arrosés d'eaux vives. Bien que Philippes, surtout depuis qu'elle était colonie romaine, ne cessât de grandir, Amphipolis demeurait toujours, ce qu'elle avait été avant la réduction du pays en province de Rome, la métropole de cette partie de la Macédoine '. Bâtie dans une presqu'île que forme le Strymon, à une lieue de son embouchure', elle commandait les nombreuses routes qui partent de la côte pour s'enfoncer dans l'intérieur du pays *. L'importance de cette situation avait décidé

i Philip., I, 23-27.

s Paul Emile, après la bataille de Pydna (168 av. J-C), divisa la Macédoine en quatre régions et assigna à la première comme capitale, Amphipolis. (Tite Live, xlt, 29). En dépit de ce titre, Philippes, devenue colonie romaine, l'effaçait et était regardée, selon Fexpression des Actes (xti, 12), comme la principale, « la première ville » de cette partie de la Macédoine : ^tiç èox\ irpcorr) xijc (upfôoc TYjc Maxe6ovtac nôXic, xoX(0V(a. Ce dernier mot, xoXc&vta, donne la raison de l'importance attribuée à Philippes.

< De là son nom d'Amphipolis, « la ville entre deux rivières ». Thucydide, i, 100 ; iv, 102. Un village, appelé par les Grecs Neocho^ rion, par les Turcs /an» /lena, occupe l'emplacement d' Amphipolis.

^ Le lac Gercinitis (auj. Takenos) s'^étend au nord-ouest de cette ville sur une longueur de sept lieues, et est dominé, au nord, par des montagnes; par suite, toutes les routes passaient, au sud du lac, à Amphipolis, qui devait à cette situation son nom primitif

les Athéniens à y établir une colonie; depuis lors la ville était demeurée grecque d'esprit et de race. Paul et Silas ne s'y arrêtèrent point.

La Voie Égnatienne, au sortir d'Amphipolis, longeait la baie du Strymon, d'abord au pied des monts qui bordent le rivage de la mer, plus loin au travers de bois et de prairies. Elle quittait ensuite la mer pour couper à sa base la péninsule Ghalcidique, courant au fond des vallées qui séparent cette haute presqu*ile des montagnes du continent. Un ravin, le Val d'Aréthuse, ouvre cette longue coupure ^ Euripide y av^t son tombeau sous les chênes et les platanes^. Au delà s'allongent deux lacs dans un étroit bassin que bordent des monts couverts d'oliviers; les ruisseaux qui s*y jettent entretiennent sur les rives de la verdure et des fourrés. Apollonie , la seconde étape des apôtres, était située dans cette région des lacs^. Paul n'y séjourna pas plus qu'à Amphipolis, et pour les mêmes causes sans doute : l'absence de fils d'Israël et la population toute grecque. « La synagogue des Juifs était à Thessalonique^ », disent les Actes; c'est là que tendaient les apôtres.

d"Ewéa ôÔol, « les neuf voies ». Une de ces routes était la Yoi Egnatienne.

ï Clarke, Travels, iy, p. 381. —• Leake, Travels in northern Greece^ m, 170 et suiv., 461.

« Plularque, Lycurgus, 31. — Pline, Historia naturalis, xxxi, 19 — Aulu-Gelle, xv, 20. — Ammien Marcellin, xxvir, 4.

3 Entre les deux lacs, selon Tafel, aux Fieux où se trouve le bourg moderne de Klisati; plus à l'est, selon Leake et Cousînery, au village de Polina, situé sur une colline au sud du lac Bolbe,

* Act., XVII, 1.

142 SAIlfT PAUL.

Us n^étaient plas séparés de cette ville que par les collines qui ferment à Fouest le bassin lacustre de Mygdonie. Ces hauteurs franchies, ils aperçurent au midi les sommets neigeux de TOlympe ; à l'occident les plaines qu'arrose le Yardar; Thessalonique était à leurs pieds , tout au nord du golfe , garantie du vent de mer par les escarpements de la péninsule Chalcidique. Paul n'avait d'yeux que pour cette cité dont il comptait faire un des foyers du Christianisme. Dans toute la Grèce en effet, à l'exception de Corinthe, ajicun port n'est mieux situé : sûr mouillage , rade paisible comme un lac , vallées qui ouvrent des routes vers l'Ëpire et la Haute Macédoine ^ Cette position , qui de nos jours vaut à Salonique une fortune inespérée ', était déjà très favorable au commerce. De l'Italie et des pays d'Europe, négociants, légionnaires, préfets et délégués de Rome suivaient la Voie Egnatienne pour gagner les régions asiatiques. Thessalonique, placée au centre de ces mouvements, ofTrant d'ailleurs aux navires le meilleur havre de la côte, était devenue Tune des escales les plus fréquentées de l'ArchipeP.

1 Les vallées du Vardar et de YIndjé-Karasou.

3 Thessaloniqae n'ayait pas rimportance qu'elle prend de nos jours, où les voies ferrées dirigent vers elle le grand courant de l'Occident et de l'Orient; toutefois, la Voie Egnatienne l'unissait, à l'est avec la Tiirace et Byzance, à l'ouest avec l'Épire, Dyrrachium et Brindes.

s Thessalonique ne fut longtemps qu'un bourg, appelé Thermœ , des sources chaudes et salines qui se trouvent dans le voisinage. Cassandre, un des généraux d'Alexandre, frappé des avantages de la baie, y transporta les habitants des villages voisins et lui donna le nom de sa femme Thessalonique, fille de Philippe (Slrabon, Excerp.

Des vaisseaux de toute provenance la quittaient chaque jour, emportant au loin, avec de riches cargaisons, les nouvelles recueillies aux rives de Macédoine. Par ce commerce incessant, l'Évangile prêché à Thessalonique devait se répandre promptement dans tout le bassin de la Méditerranée. Nous voyons en effet Tapôtre écrire, quelques mois après son départ, aux Thessaloniciens : « De chez vous la parole du Seigneur a retenti non seulement dans la Macédoine etTAchaïe, mais en tous lieux ^ »

Le trafic maritime n*était point toute la vie de Thessalonique : une grande partie de la population se livrait à rindustrie, au tissage principalement; alors, comme aujourd'hui, on y façonnait les tapis de laines aux vives couleurs et les grossières étoffes en poil de chèvre. C'est dans ce peuple d'ouvriers que TÉvangile devait faire le plus d'adeptes. Paul le pressentit, à voir la vie laborieuse, l'esprit sérieux et réfléchi des artisans. Son premier soin fut de prendre place au milieu d'eux. Ayant trouvé logement chez un Juif, nommé Jason, il se mit aussitôt à tisser jour et nuit pour gagner sa vie et ne rien devoir à personne^. Le

ex. 1. vil, 21). Elle est aujourd'hui, sous le nom abrégé de Salonique {Salaniki), la seconde ville de la Turquie d'Europe, et garde les vestiges de son long et glorieux passé : ruines cyclopéennes, arcs de triomphe et restes de temples romains, édifices byzantins et vénitiens.

1 I Thess., I, 8.

' I Id., II, 9. II Thess., m, 8 et suiv. Il est probable que le Juif Jason trafiquait de grossières étoffes et que, pour cette cause , Tapôtre prit logement chez loi.- tissant dans cette demeure les objets que vendait son h6te.

sabbat venu, il se rendit à la synagogue et y discourut avec ses frères d'Israël. Leur grand souci à Thessalonique, comme dans toute la Dispersion, était la royauté du Messie; ils l'attendaient glorieuse, triomphante, donnant aux adorateurs de Jéhovah Tempire du monde. Paul s'efforça de dissiper cette chimère. Appuyé sur l'Écriture qu'il exposait, il y montra prédit que le Christ devait souffrir, puis ressusciter d'entre les morts. Ces prophéties étaient réalisées en Jésus crucifié et ressuscité à Jérusalem. « C'est lui, concluait Paul, qui est le Messie et je vous l'annonce ^ » Vainement, pendant trois sabbats, l'apôtre essaya de faire agréer ces vérités , les Juifs s'obstinaient à repousser un Sauveur pauvre, humilié, mourant dans l'opprobre. « Peu d'Israélites furent persuadés et se joignirent à Paul et Silas ; » en retour la Bonne Nouvelle trouva grand écho parmi les prosélytes. Plusieurs femmes du premier rang qui fréquentaient les synagogues se donnèrent au Christ; il alla de même pour nombre de Grecs affiliés au mosaïsme et « servant Dieu^D.

L'Église de Thessalonique se trouva ainsi presque entièrement composée de païens, auxquels Paul, abandonnant ses compatriotes, se donna tout entier. La masse de ces convertis , à la réserve de quelques nobles dames, étaient des artisans. L'apôtre les instruisit, non plus dans la synagogue , comme il l'avait fait pen. dantles trois premières semaines, mais en allant et

» Acl., XVII, 3.

« Id., XVII, 4.

venant au milieu d'eux, dans les maisons particulières, dans celle de Jason surtout où il logeait. On s'y réunissait, loin du bruit et de l'agitation de la rue, et Paul, en travaillant, parlait de Jésus. La première Épître aux Thessaloniciens donne Tidée de cette prédication familière où Paul, assis « comme un père au milieu de ses enfants », exhortait ses compagnons d'oeuvre, « les consolait, les conjurait de marcher d'une manière digne de Dieu, qui les appelait à son royaume et à sa gloire^ ». Loin de donner carrière à son naturel fougueux, il n'avait dans cette formation des cœurs qu'un souci, se montrer doux, calme, d'une patience inaltérable ; selon sa propre image , il cherchait à être une mère, une nourrice pour ses chers enfants'. Les tendresses d'un grand esprit ont un charme presque impérieux. Celles de Paul, inspirées par la passion des âmes, tiraient de son énergie même des séductions irrésistibles; nulle part elles ne firent de plus touchantes conquêtes. Sa parole était reçue non plus comme « une parole humaine, mais comme la voix de Dieu ' » ; elle opéra de telles transformations et suscita tant de vertus, que les merveilles par lesquelles se manifestait alors la plénitude de l'Esprit apparurent parmi les ûdèles, prophéties, dons des langues et des miracles*.

Une communauté de gentils où Dieu se révélait si

» I Thess., u, 11, 12.

« Id., II, 7' « Id., u, 13.

* Id., I, 5.

visiblement n'éprouvait pas le même attrait que les fils dlsraël pour les livres mosaïques. A en juger par les Épitres adressées à cette Église, Pau} usait peu avec elle de ces allégations de F Ancien Testament, si fréquentes dans les prédications apostoliques. Il leur exposait la foi nouvelle, les devoirs de la vie, « les commandements du Seigneur Jésus* ». « La volonté de Dieu, leur disait-il , votre sainteté est que vous vous

absteniez de la fornication Dieu ne vous a pas

appelés à l'impureté, mais à la sainteté. C'est pourquoi celui qui méprise ces règles méprise non un homme, mais Dieu qui vous a donné aussi son Esprit-Saint. Quant à l'amour fraternel, vous-mêmes êtes enseignés de Dieu à vous aimer l'un l'autre , et c'est ce que vous faites à l'égard de tous les frères de Macédoine , mais nous vous exhortons, frères, à y abonder de plus en plus^ »

Sur ce fond de prédication morale dominait un mystère qui occupait fort l'esprit des Thessaloniciens, la consommation des siècles. Le troisième évangile, où S. Luc a recueilli la Bonne Nouvelle que son maître annonçait, nous montre sous quel jour l'apôtre présentait cette fin des temps :

« Il y aura des signes dans le soleil , la lune et les étoiles, et sur la terre une angoisse des nations en perplexité devant le grand bruit de la mer et des flots, les hommes séchant de frayeur dans l'attente de ce qui doit arriver sur la terre habitée, car les vertus du

1 I Thess., IV, 2.

« Id., IV, 3-10.

ciel seront ébranlées. Alors on verra le Fils de l'homme venant sur une nuée avec grande puissance et majesté. Pour vous, quand ces choses commenceront à arriver, regardez en haut et levez vos têtes, parce que votre rédemption est proche. En vérité, je vous dis que cette génération ne passera point, que tout ne soit arrivé ^ »

L'impression que ces dernières paroles laissaient dans les cœurs était Timminence des catastrophes finales, impression d'autant plus vive que le monde païen s'agitait alors en de semblables terreurs. Le règne de Claude s'achevait : l'empire , dépouillé de son prestige parles folies de Calîgula, était tombé aux mains de femmes perverses. Messaline avait péri, mais Agrippine régnait toute puissante sur son imbécile époux, sur Néron qu'elle formait. La Rome d'Auguste et de Tibère semblait s'abîmer dans l'infamie; les présages sinistres s'y multipliaient. Une comète , des pluies de sang , de monstrueux fœtus d'hommes et d'animaux, le monument de Drusus foudroyé, le temple de Jupiter Yictor s'ouvrant de lui-même , tout inspirait l'effroi^. De l'Italie ces terreurs s'étaient vite propagées le long de la Voie Egnatienne; on s'en émouvait à Thessalonique, aussi bien dans les réunions païennes que dans les as3emblées de chrétiens. Ces derniers , se tournant vers Paul, lui demandaient : « Ne sont-ce point là les signes avant-coureurs ? N'est-ce point le

1 Luc, XXI, 25, 32.

2 Tacite, Annales, xii, 64. — Suétone, Clauditis, 43-46. —Dion Cassius, LX, 34, 35.

jour? « L'apôtre n'avait d'autre réponse que la parole du Maître : « Nul autre que mon Père ne sait ce jour et cette heure, pas môme les anges du ciel ^ » « Le jour du Seigneur viendra comme un voleur pendant la nuit. On parlera de paix et de sécurité , et tout à coup la destruction tombera sur l'homme comme les douleurs sur la femme qui enfante; nul moyen d'y échapper'. » La conclusion de l'apôtre était qu'il fallait laissera Dieu le secret de l'avenir :« vivre sans trouble, vaquer à ses affaires et travailler de ses propres mains, afin de marcher honorablement devant le monde et n'avoir besoin de personne •. »

Sur ce point il eut peine à se faire obéir; pleins de leur foi nouvelle et de l'espérance que tout finirait bientôt, les artisans chrétiens de Thessalonique ne se donnaient plus que mollement aux métiers qui les faisaient vivre. Vainement l'apôtre, préchant d'exemple, tissait jour et nuit; le dégoût de la vie active, le désœuvrement devint le défaut capital de cette chrétienté » et y produisit l'indigence. Paul, toujours le premier à souffrir, en éprouva plus que tous les dures et humiliantes extrémités. Heureusement Philippes était proche; Lydie et les chrétiens plus fortunés de cette Église connurent le triste état où étaient réduits les frères de Thessalonique ; par deux fois ils leur envoyèrent de larges aumônes, et Paul accepta, continuant pour eux de déroger à son grand principe de ne rien

ï Mat., XXIV, 36.

« I Thess., v, 2, 3.

« Id., IV, 11.

devoir aux fidèles ^ . Huit ans plus tard il leur rappelait ce témoignage de confiance unique dans sa vie : « Nulle autre Église ne m'a fait part de ses biens et je n'ai rien reçu que de vous seuls *. »

L'apôtre était tout entier à cette communauté d'ouvriers chrétiens quand la persécution vint l'en arracher. Les Juifs, irrités de voir les plus nobles femmes et nombre de prosélytes déserter la synagogue , avaient hâte d'en éloigner les deux étrangers cause de tout ce désordre. Quelques propos des chrétiens touchant la politique leur fournirent l'occasion cherchée. A la vue de Claude s'éteignant, du trône incertain, livré à des intrigues de femmes chacun murmurait : A qui l'empire? Paul répondait en élevant les pensées de ses frères au-dessus du monde qui passe : « Votre vrai roi, c'est Jésus *. » Cette parole devint aux Juifs une arme dangereuse. Ils la répandirent parmi les oisifs des places publiques et leur peignirent les nouveaux venus comme des séditieux et des conspirateurs. Cette populace, prête à tout mouvement, les suivit volontiers. Ils assaillirent avec elle la demeure de Jason et y cherchèrent les apôtres pour les livrer au peuple ; Paul et Silas étaient absents : à leur défaut, saisissant Jason et quelques frères qui se trouvaient là , ils les traînè-

i Philipp., IT, 15, 16. La nécessité de subvenir aux besoins de nombreux frères peut seule expliquer comment Paul , qui se suffisait partout ailleurs avec son travail, fut contraint, à Tliessalonique, d'accepter les secours des Philippiens.

« Phiiipp., ly, 15-16.

• Act., XVII, 7.

rent devant les politarques * . Tout était en émoi sur leur passage et on n'entendait que ces clameurs : « Ces gens-là ont bouleversé le monde entier*, et les voilà ici. Jason les a reçus chez lui. Tous sont rebelles aux édits de César, car ils disent qu'il y a un autre roi que l'empereur, Jésus. » C'étaient là de redoutables accusations dans un temps où une parole, un geste contre le prince, un oubli de déférence pouvait devenir crime capital*.

A la vérité , la loi de Majesté si tyrannique depuis Tibère n'exerçait pas les mômes ravages dans les provinces qu'au centre de l'empire ; Thessalonique particulièrement, étant ville libre, gardait à ce titre une certaine indépendance, sa législation particulière, ses

1 Le titre de politarques que donnent ici les Actes (èid toù; noXixàpxac , XTii, 6) est inconnu dans la littérature classique; mais il se retrouve dans les inscriptions de Thessalonique. Sur l'are de triomphe élevé en souvenir de la victoire de Philippes (la Porte de Vardar), nous lisons le nom des politarques qui gouvernaient la ville au temps où rédifîce fut construit. Cet arc a été récemment détruit, mais les fragments ont été portés au British Muséum en 1876. Voir l'inscription dans Bœckh, n» 1967, et dans M. Yigouroux (le Nouveau Testament et les Découvertes archéologiques^ p. 223-238) cinq autres inscriptions où les politarques sont mentionnés.

* « Pro Ti^v oîxouji-évYiv legitur in Yulgate urbem, quam vocem contexta oratio non patitur : haud dubie legendum est orbem. » Beelen, Commentarius in Àcta Apostolorum^ xvu, 6, 7.

3 La loi des xn tables avait étroitement limité le crime « de trahison » imputé aux apôtres : « Quiconque excite l'ennemi contre la république ou livre un citoyen à l'ennemi est puni de mort. » Digeste, XLViii, 4, 3. Mais, depuis César, les lois Juliennes rétendaient de plus en plus (Digeste, xlviii, 4,5. — Tacite, Annal., i« 74). « Le crime de lése-majesté, dit Tacite, était alors le complément nécessaire de toutes les accusations. » Annal. ^ m, 38.

DEUXIÈME lUSSION. LA MACÉDOINB. 151

politarques chargés de Tadininistration et delà justice, mais elle ne jouissait de ces privilèges que sous le bon plaisir de Rome; pour les conserver il fallait en user sagement , par-dessus tout maintenir Tordre et la paix. Les magistrats le sentaient plus vivement que jamais en ces jours où tout fermentait dans Tempire. Ils s'émurent donc à voir toute la ville en trouble et une bruyante accusation portée devant leur tribunal. La présence du gouverneur de Macédoine qui résidait à Thessalonique, accroissant leurs craintes , les rendait prudents. Ne sachant que penser de cette querelle entre Juifs et chrétiens, ayant d'ailleurs devant eux non les accusés , mais leurs hôtes saisis et amenés à leur place , ils ne voulurent rien décider sur l'heure. Pour calmer la foule ils contraignirent Jason et ses amis à verser une caution, puis ils les relâchèrent, remettant le jugement sans fixer le jour.

Ce délai ne conjurait point le danger qui menaçait l'apôtre; l'Église le pressa de s'éloigner. Selon toute apparence Paul et Silas s'y refusaient, craignant que la vengeance des Juifs ne retombât sur Jason, rendu garant de ses hôtes ; mais les frères ne leur permirent point d'exposer ainsi leur vie; « dès la nuit suivante, disent les Actes, ils les conduisirent hors de la ville, et leur firent prendre le chemin de Bérée \ »

Les craintes de Paul pour ses chers néophytes n'étaient que trop fondées. Quelques mo\s plus tard il leur écri vait : « Mes frères , vous êtes devenus les imitateurs

> Act., XVII, 10.

des assemblées de Dieu qui ont embrassé la foi de Jésus-Christ en Judée , car vous aussi vous avez souffert de la part de vos compatriotes les mêmes persécu-' tions que ces Églises ont endurées de la part des Juifs * . » Rien n'indique que ces violences aient été jusqu'au sang comme à Jérusalem^; elles se bornèrent sans doute à confisquer, à piller le bien des fidèles', à les noter d'infamie. Mais la haine n'en fut pas moins acharnée. Toutes les fois qu'il sera question de Thessalonique , nous retrouverons cette Église « dans l'affliction et les tribulations^ ». Après cinq années d'absence le retour de Paul y réveillera les mômes colères qu'aux premiers jours. « Lorsque nous arrivâmes en Macédoine , écrit-il aux Corinthiens ^ , notre chair n'y eut aucun repos , mais nous fûmes affligés en toute manière; combats au dehors, frayeur en dedans. » Ces vexations n'eurent pour effet que de maintenir en grande ferveur l'Église de Thessalonique ; comme celle de Philippes, Paul l'appelait « sa joie et sa couronne de gloire ^ » ; et il en tira de fidèles collaborateurs , Secundus, un des compagnons de son dernier voyage , Aristarque, qui le suivit à Rome et partagea ses fers '^, Bérée*, où fuyaient les apôtres, était un des plus

1 î Thess., II, 14.

2 Act., vni, 3; XII, 2; xxri, 10.

5 Hebr., x, 34.

4 II Thess., I, 4.

6 II Cor., vit, 5.

« I Thess., n, 19. Philip., iv, 1.

' Act., XX, 4; XXVII, 2. Col., lY, 10. Philem., 24.

s Bérée tire soo nom de Phérès son fondateur. Pherœa, dans le

) sûrs abris qu'offrît la Macédoine ^ Éloignée de la Voie Egnatieime où se portait tout le mouvement de la province, ayant peu de relations avec Thessalonique*, elle vivait indépendante, isolée, prospère toutefois, car les Juifs, qui n'affluaient qu'aux centres de richesse , y étaient assez nombreux pour avoir une synagogue. Elle devait cette importance à sa situation, qui en fait aujourd'hui encore une des villes les plus attrayantes de la Roumélie. Bâtie sur les dernières pentes de roiympe , elle domine les vastes plaines qu'arrosent lé Vardar et l'Indjé-Karasou; les platanes ombragent ses jardins et de vives eaux courent dans les rues. Les Juifs de Bérée étaient plus nobles d'âme que ceux de Thessalonique ' ; ils ouvrirent à Paul leur synagogue et écoutèrent sa parole avec empressement et bon vouloir; tous les jours ils parcouraient les Écritures, y vérifiant les textes allégués par l'apôtre*. Beaucoup d'entre eux crurent en Jésus; mais ce fut parmi les femmes surtout que les conversions se déclarèrent nombreuses et éclatantes : les plus nobles

rude dialecte des Macédoniens, était devenu Berea. Le nom primilif revit dans l'appellation de la ville moderne Kara-Pheria.

1 Pison, préfet de Macédoine, contraint de se cacher, comme S. Paul, partit de nuit de Thessaloniqne et « se glissa dans la ville retirée de Bérée ». Cicéron, in Pison, 36.

» L'apôtre, au lieu de prendre la Voie Egnatienne jusqu'à Pella et de gagner de là Bérée , suivit probablement la route moins fréquentée qui allait directement de Thessalonique à Bérée. La distance marquée entre les deux villes, sur l'Itinéraire d'Antonin , est de cinquante et un milles.

« AcL, XVII, 11.

* Id.

dames embrassaient la foi, et, à leur suite, un grand nombre de païens *. Tous ces néophytes appartenaient à la race grecque; rien n'indiquant dans les Actes qu'ils fussent prosélytes , il en faut conclure que Paul ne se renfermait pas dans la synagogue de Bérée , maisqu'il prêchait parmi les païens , et y faisait abondante moisson. Pour consolant que fût ce ministère , Tapôtre ne pouvait oublier Thessalonique; deux fois il y voulut retourner 2, mais les nouvelles reçues de cette ville montraient la synagogue si obstinée dans sa haine , que Paul dut renoncer à son dessein : bientôt môme, il vit Forage atteindre sa retraite. Les Juifs de Thessalonique, apprenant qu'il prêchait à Bérée, accoururent et mirent tout en œuvre pour le fa^ire chasser : ils échouèrent auprès de leurs compatriotes établis dans la ville; ces honnêtes gens demeurèrent pour les apôtres tels qu'ils s'étaient montrés d'abord,' tolérants, respectueux, plus favorables qu'hostiles. Les émissaires de Thessalonique , désespérant de les entraîner à leurs manœuvres, se tournèrent vers la populace et la soulevèrent^. Paul se trouvait d'autant plus menacé que l'émeute cette fois ne s'en prenait qu'à lui; aussi les frères se hâtèrent de le faire sortir de la ville. L'apôtre s'éloigna , laissant Silas et Timothée qui venait de le rejoindre. Il ne partit point seul cependant; des fidèles de Bérée l'accompagnèrent pour guider sa marche et l'assister en ces tristes moments.

1 Act., XYii, 12

2 I Thess., n, 18, • Act., XYii, 13.

La petite troupe se dirigea vers la côte. Paul n'espérait plus ni paix ni liberté en Macédoine, car toutes les juiveries de la région, ameutées par la grande Synagogue de Thessalonique , menaçaient son ministère. Vainement celle de Bérée Tavait par exception courtoisement accueilli; ses ennemis avaient su Tatteindre. Il ne lui restait qu'un moyen d'échapper à leur vengeance, c'était de reprendre la mer. Paul se résigna à gagner le port le plus voisin, Dium selon toute apparence ^ Une barque mettait à la voile pour Athènes. L'apôtre y prit place avec les frères de Bérée constants à partager sa fortune. Il s'éloignait triste sans doute, mais emportant des rives de Macédoine de belles espérances. Nulle part jusque-là, ni en Syrie ni en Asie Mineure, il n'avait trouvé des cœurs aussi ouverts à l'Évangile, plus généreux à s'y donner, plus fermes.à s'y maintenir. Colons et légionnaires de Philippes, artisans de Thessalonique, Juifs et Grecs de Bérée, femmes gagnées en foule, et dans les plus hauts rangs, tous, liés par une foi vive, formaient à l'Église de Macédoine des assises aussi puissantes qu'étendues ; a les pluies pouvaient tomber sur elle, les fleuves débordés l'assaillir, les vents souffler et la battre ; rien ne l'ébranlerait, elle était bâtie sur le roc 2. »

* C'était le port le plus proche de Bérée à laquelle il était rattaché par une route peu fréquentée. La distance entre ces deux villes, d'après l'Itinéraire d'Antonin , était de 17 milles.

» Mat., VII, 24-25.

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