CHAPITRE DIXIÈME
LES ÉGLISES DE LA PROVINCE d'ASIB.
Aucune des villes où Paul avait prêché jusque-là ne lui offrait les mômes avantages qu'Éphèse pour la diffusion de rÉvangile. Antioche, Thessalonique, Gorinthe étaient d'admirables foyers de prédication, car le mouvement des affaires et le concours des étrangers y donnaient à la parole du Seigneur un éclat presque universel^; mais les alentours de ces grands ports manquaient de vie ou d'importance. La haute Syrie ne formait entre la mer de Cypre et le désert qu'une bande étroite, lisière de l'Empire^, sévèrement gardée par quatre légions ^. Dix-sept villes seulement prenaient part aux fêtes célébrées par toute la Syrie * dans Antioche, qui absorbait en soi toute la province. De même pour Thessalonique. Son port, où aboutissait la voie
^ 'Aç'Ojitôv è$TQ5(ïjTai ô Xoyoç xoO xupCov èv icavrC toico).
I Tbess., I, 8.
2 C'était le seul point en effet où la frontière orientale de l'Empire romain toucliait immédiatement celui des Partlies; partout ailleurs des États vassaux les séparaient.
3 Tacite, Annales, iv, 5.
* Libaniu$, Epist., I45i.
Egnatienne, en faisait un des centres les plus fréquentés de la Méditerranée ; mais autour d'elle se trouvaient la Macédoine , province de faible étendue *, sans grandes cités , la Thessalie dépeuplée ^, TÉpire à demi déserte « où il ne restait que villages et masures' ». Quant à Corinthe , nous avons vu quelles ruines Tentouraient : aucune région de TEmpire ne demeurait plus dévastée : « Dans la Grèce entière , dira bientôt Plutarque , on ne trouverait pas trois mille hommes de guerre *, »
Il en allait autrement d'Éphèse : rivale en fortune des grands marchés où Paul avait fondé ses principales Églises , elle avait sur eux l'avantage d'être la capitale d'une province populeuse entre toutes. On y comptait jusqu'à cinq cents villes ^, partageant pour la plupart la prospérité de leur métropole et entretenant avec elle un commerce actif. C'était là, selon l'image de Paul, une large porte ouverte sur le monde païen ^ ; pendant deux années, les évangélistes que forma l'apôtre sortirent d'Éphèse si ardents à répandre la parole du Seigneur» « quetous ceux qui habitaient en Asie l'entendirent, tant Juifs que gentils^ ». Les grandes Églises que saint Jean y trouva plus tard , Smyme , Pergame , Thyatires, Sar-
1 De Tibère à Claude (15 à 44) elle fut réunie à l'Achaïe. Tacite, Annales, i, 76, 80; v, 10, — Suétone, Claudius, 26. — Dion Cassiiis, Lx, 24.
2 Strabon, IX, v, 15.
» Id., VII, VII, 9.
* Plutarque, de Defeciu oracxilor.y vin.
* Josèphe, Bell, jud,, II, xvi, 4.
* I Cor., XVI, 9.
' Act., XIX, 10.
des, Philadelphie \ furent-elles dès lors fondées? Nous l'ignorons ; mais le récit des Actes met hors de doute qu'un si court espace avait suffi pour répandre la foi dans toute la contrée*. Pour bien apprécier l'importance d'une si belle conquête, il est à propos de rappeler l'étendue et les ressources dô cette région.
Le cœur de la province romaine d'Asie était l'antique lonie, la Grèce d'Homère, de Thaïes, dePythagore, d'Heraclite et d'Hérodote. Race et génie , tout y venait des Hellènes et brillait, non plus ramassé comme sur la côte opposée d'Europe dans la seule ville d'Athènes, mais épars en de nombreux foyers, Pergame, Smyme, Éphèse, Milet, Halicarnasse , Chîos, Lesbos. Un même souffle passant sur les deux rives de l'Archipel y avait porté la philosophie, l'art et la poésie à des hauteurs que l'esprit humain n'avait jamais atteintes. Le même ciel les éclairait, revêtant d'or et de pourpre les rochers de l'Attique, baignant d'une chaude lumière la riche végétation de Tlonie. C'est par cette fécondité du sol que la Grèce asiatique diffère de celle d'Europe et l'emporte sur elle. Tout est prodigué aux vallées dont le réseau enlace la région ; leurs terres arrosées d'eaux vives rendent au centuple; les richesses minérales abondent : les produits qu'y verse l'intérieur de l'Asie créent et alimentent des industries nombreuses; dans
1 Apoc, I, 11
2 11 noas montre en effet Démélrlus, l'instigalear de la persécution qui chassa l'apôtre de cette contrée, disant au peuple qu'il ameutait : « Vous le voyez, vous l'apprenez; non seulement à Éphèse, mais presque par toute l'Asie, ce Paul, usant de persuasion, a détourné une grande foule. » Act., xix, 26.
TROISIÈME MISSION. LA PROVINCE D'aSIE. 269
TArchipel tout proche la culture et le négoce trouvent mille débouchés.
De tels pays sont pour servir d'appât à tous les voisins. Les rois lydiens ne ravirent Tlonie aux colons grecs que pour la céder aux Perses. Des mains de ceux-ci elle passa aux successeurs d* Alexandre , à Antigone, àLysimaque, àSéleucus, aux rois de Pergame, dont le dernier, Attale Philométor, légua au peuple romain tous ses domaines. La prospérité de la contrée s'était maintenue au travers de ces révolutions ; elle ne déclina point sous le sceptre de Rome. Alors qu'en Épire, en Grèce et dans les îles, la conquête avait été et demeurait une dévastation ; pour l'Ionie tout s'était réduit à un x^hangement de maîtres. Cette mutation accomplie sans violence avait épargné au pays les charges d'une occupation militaire; les légions n'y firent que passer : quelques colonies seulement furent fondées ^ ; multipliées à dessein dans les provinces séditieuses, elles étaient inutiles chez des peuples plies de tout temps au joug étranger. On se contenta, pour faciliter les levées d'impôts, de répartir en quarantequatre districts ^ les cinq cents villes de la région ^ ; un gouverneur romain s'établit à Éphèse avec ses officiers, et tout reprit comme auparavant, avec plus de sécurité toutefois, et par suite avec un nouvel essor. A l'époque
1 Marquardt, Rômische Staatsverwaltung, t. I, p. 387.,
> Cassiodore, Chronicon, ad ann. 670. « His conss. Asiam in
XLiin regiones Sulla distribuit. » Le manuscrit de Munich porte xl. 3 Philostrate, Vitx Sophistarum, p. 56, 21 ; éd. Kayser. — Jo-
sèphe, BelL Jud,, II, xvi, 4. — Stace [Silv., 1. V, ii, 57) parle de
1,000 cités.
de Paul, rionie était plus peuplée et plus active que jamais. Les ports de la côte, Smyme, Éphèse, Milet, regorgeaient de marchandises et de denrées précieuses apportées d*Orient; Tintérieur n'était pas moins prospère. Des plateaux de la Phrygie à l'Archipel , dans toutes les vallées les villes se touchaient et disputaient de richesse. Bronzes, poteries, fer ciselé, marbres rares, tapis, étoiles milésiennes, teintures éclatantes, mille objets de prix en sortaient pour se vendre sur tous les marchés de l'empire, à Rome notamment. Ce commerce, joint à une féconde agriculture, répandait par tout le pays l'aisance et les charmes de la vie. Les artisans y formaient de vastes corporations étroitement unies, assez puissantes parfois pour entreprendre des travaux publics et bâtir des monuments ^ Au-dessus d'eux une élite de citoyens usait noblement de la fortune; le goût des lettres et des arts y était commun, les largesses royales. D'opulentes familles ornaient à l'envi leurs villes de temples, de portiques, de théâtres, dont les ruines, belles encore, parent la région*. La cité était tout pour ces hommes déshabitués d'une vaste patrie par des siècles de domination étrangère. Rome favorisait ces tendances, auxquelles elle devait une possession tranquille, une province prospère. Elle traitait cette belle conquête avec mansuétude , laissant à la plupart des villes leurs franchises, leur constitu tien municipale. En retour elle obtenait une soumis-
1 Corpus inscr. grxc, no 3154, 3192, 3304, 3408, 3422, 3480, 3'i85, 3495, 3499, 3504, etc.
« Strabon, Xll, vm, 16 î XIV, l 42.
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sion et des respects qui allaient jusqu'à Tadulation.
Comment en pareil sol, au milieu des buissons , qui représentent dans la parabole du Sauveur les sollicitudes mondaines \ l'Évangile put-il germer, cette divine semence ne croissant d'ordinaire qu'au sein de la pauvreté, en rude et austère climat? La prompte conversion de l'ionie ne fut pas une dérogation à cette loi du christianisme. Là comme ailleurs la parole sainte ne saisit ni les heureux ni les sages ^ ; mais elle descendit au-dessous d'eux dans le cœur des humbles , et ce fut parmi les dernières classes que la Bonne Nouvelle trouva le plus d'accueil. L'apôtre l'indique dans le tableau de l'état général de l'Église, tracé vers la fin de son séjour à Éphèse : « Dieu a choisi les moins sages selon le monde pour confondre les sages ; il a choisi les faibles selon le monde pour couvrir de honte les puissants; il a choisi les plus vils et les plus méprisables selon le monde, et ce qui n'était rien, pour détruire ce qu'il y avait de grand, afin que nul homme ne se glorifie devant lui •. »
L'attrait du christianisme pour ce bas peuple d'Ionie venait des mêmes causes qui avaient déterminé de nombreuses conversions dans les grands centres, tels qu'Antioche et Corinthe. Le luxe et le contraste des
1 Mat., XIII, 22.
3 Ces derniers ne manquaient pas dans la région. Bien que la province d'Asie n'eût pas le même renom pour ses écoles que Rhodes, Tarse, Athènes ou Alexandrie, elle ne laissait pas d'avoir des centres d'étude. Plusieurs de ses villes envoyèrent à Rome des rhéteurs et des lettrés. Un des maîtres préférés d'Auguste, Apollodore, venait de Pergame (Strabon, XIII, iv, 3). 3 1 Cor., I, 27-29.
fortunes y rendaient la misère plus humiliante , Tisolement et l'impuissance des faibles plus sensibles. Aux cœurs ainsi déshérités de la terre TËvangile apparaît comme une consolation inespérée, un relèvement, une rédemption. Le désintéressement de Paul en accroissait encore le prestige. Rien, en pays riche surtout, ne discrédite et ne paralyse l'apostolat comme l'esprit de lucre chez celui qui l'exerce ; de simples apparences de cupidité , des demandes d'argent importunes suffisent à entraver son ministère. Paul prévenait tout soupçon par une vie pauvre et laborieuse, refusant, nous l'avons vu , jusqu'aux plus légitimes secours dfe ses néophytes. Il sortait d'Éphèse plein des sentiments qui l'y avaient animé, quand il adressa aux Corinthiens ces fières paroles : « C'est vous que je cherche, non vos biens; car ce ne sont pas les enfants qui doivent amasser pour leurs parents, mais les parents pour leurs enfants. Pour moi, je donnerai volontiers tout ce que j'ai, et je me donnerai encore moi-môme pour le salut de vos âmes, si môme vous aimant beaucoup plus * je devais être moins aimé *, »
L'apôtre, astreint à d'incessants labeurs pour maintenir cette indépendance, n'eut guère loisir de sortir d'Éphèse pendant ces deux années ; mais qu'en était-il besoin alors que toute la province d'Asie venait à lui? L'école de Tyrannus, la boutique d'Aquila, les maisons des néophytes, les rues, les places de la ville offraient un assez vaste champ à sa parole. Ceux qu'il gagnait à Jésus devenaient autant d'évangélistes, et de retour
1 II Cor., XII, 14, 15.
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en leurs cités les instruisaient. Ce fut par eux que « toute TAsie ouït la parole du Seigneur* ».
La province romaine désignée sous ce nom au temps de saint Luc ne se bornait pas à Tlonie proprement dite, c'est-à-dire aux trois bassins du Méandre, du Caystre et de THermus : elle comprenait la Mysie jusqu'au mont Olympe, la Lydie, la Carie, une portion de laPhrygie^. En de nombreuses villes de ces régions, des chrétientés s'établirent, formées seulement de quelques membres à l'origine, mais ferventes, actives, et par suite destinées à une extension dont la rapidité fut sans égale dans tout le monde romain. Cinquante ans plus tard , quand Pline le Jeune prit le gouvernement de la province voisine de Bithynie, il trouva le paganisme en pleine décadence^ « les temples abandonnés, les fêtes religieuses depuis longtemps interrompues, les prêtres ayant cessé de vendre les viandes des sacrifices que personne n'achetait plus' ». Le pays presque entier était devenu chrétien, « non seulement les villes, mais les bourgades et toute la campagne^ ». Des gens interrogés depuis combien de temps ils étaient chrétiens répondirent que, depuis plus de vingt ans,* ils
1 Act., XIX, 10. Si étroite était l'union de ces missionnaires avec i'apôtre, que celui-ci regarde à bon droit l'Asie entière comme ayant été alors le tliédtre de son ministère. II Cor., i, 8. Rom., xvi, 5. Dans la lettre écrite d'Éphèse aux Corinthiens, il les salue au nom des églises d'Asie. 'AonâCovTat 0{iSc al èxxXyiaCat t)); 'AaCot;. I Cor., XVI, 19.
2 Marquardt, R'ômische Staatsverwaltung, t. I, p. 333 et sq.
3 Pline, Bpistolâs, x, 97.
^ « Neque civitates tantum, sed tîcos etiamatque agros supersti* tionis istius contagio per?aga(a est. » Id.
avaient cessé de Têtre. Ces faits, relevés dans un document officiel, supposent qu'en ces régions la foi nouvelle avait jeté dès le début des racines étendues, et que bientôt même elle y pénétra tous les rangs de la société « sans distinction d*âge , de sexe , de condition* ». Toutefois ce mouvement universel de conversion ne se produisit vraisemblablement qu'après la mort de Paul, car sa première prédication^ nous l'avons vu, ne gagna à Éphèse, comme ailleurs, que les petits et les humbles.
La plus importante moisson se fit alors du côté de la Phrygie. Paul , dans la mission précédente , avait évangélisé la majeure partie de cette région, celle des plateaux; plus récemment il en avait visité les chrétientés, avant de descendre aux rivages dlonie, et il le3 avait éclairées, confirmées dans la foi. En ces deux conjonctures, sa prédication ne s'était pas étendue aux villes phrygiennes comprises dans la province romaine d'Asie , notamment à celles qui occupaient le haut des bassins de l'Hermus et du Méandre. La foi leur fut apportée par ses disciples pendant le séjour de l'apôtre h Éphèse, et sur l'heure elle brilla d'un éclat particulier en un point de cette région, la vallée du Lycus.
Trois villes s'y élevaient qui demeurent célèbres dans l'histoire de l'Église : Colosses , Laodicée , Hiérapolis. L'Épître de Paul aux habitants de la première nous a rendu son nom plus familier; c'était cependant
^ « Multi omnis setatis, omnis ordinrs, utriusque sexus etiain... » Pline, Bpistolx^ x, 97.
la moins considérable à cette époque. Strabon en parle comme d'une petite ville ^ Son importance était dans le passé , au temps où « grande cité de Phrygie » elle servit d'étape à Tarmée de Xerxès dans sa marche vers la Grèce ^..Xénophon la vit encore « populeuse et florissante ^. » Sa situation au pied du Gadmus, dont elle ferme un des passages, la route de TOrient à TArchipel qui la traverse, son antique célébrité, tout semblait lui assurer Tavenir. Peu à peu néanmoins Hiérapolis et Laodicée , situées quatre lieues plus bas dans la val et proches du Méandre, attirèrent à elles le mouvement et la vie; le déclin de Colosses, déjà sensible au temps des apôtres, fut tel, que tout en pérît, même les ruines, même les souvenirs; de nos jours seulement ses débris ont été retrouvés sur les rives du fleuve qui les traverse ^. Une particularité notée par Hérodote semblait pourtant rendre ce site facilement reconnaissable : de son temps, le Lycus s'engouffrait près de la ville pour ne reparaître que cinq stades (un quart de lieue) plus loin ^. Nulle trace d'un pareil souterrain ne demeure en ces lieux : partout le fleuve coule à air libre. Ce changement est l'œuvre des sources incrustantes qui jaillissent par centaines sur les bords du Lycus et en changent constamment la face ^.
1 U6li9[Lct. Strabon, XII, yiii, 13.
• Hérodote, vu, 30.
3 Xénophon, Ànabas,, I, u, 6.
^ Uamilton, Researches in Asia Minor. Les ruines de la cité se trouTent sur la rive gauche du Lycus, sa nécropole sur la droite. ^ Hérodote , vu, 30.
* Les anciens tiraient grand parti des propriétés pétrifiantes du
Leur puissance, étonnante dans toute la vallée, est surtout remarquable à Hiérapolis.
Cette ville, située sur la rive droite du Lycus, faisait face à Laodicée et aux sommets neigeux du Cadmus. Elle se dressait aux flancs d*une montagne, sur une large terrasse élevée de trois cents pieds au-dessus de la vallée. Les fontaines pétrifiantes y coulent encore, si abondantes, qu'elles ont revêtu le sol entier d'une couche de travertin; mais c'est aux degrés de la rampe rocheuse que les incrustations déploient toute leur magnificence. Des cataractes de pierres y descendent vers la plaine, ici en vastes nappes, là en minces fuseaux. Leurs ondes rigides revêtent à chaque gradin des formes diverses , longs pendentifs , vasques aux larges flancs, dentelles finement ouvrées; nulle part les eaux elles-mêmes n'étalent, en se jouant, plus de richesse et de variété. On dirait la chute d'un fleuve tout à coup suspendue, ses flots saisis ^ figés dans l'action même de bondir. Le bruit majestueux des cascades manque seul à l'illusion ; mais en retour une lumière éclatante teint de pourpre et d'azjur les blanches stalactites : vue en pur éther, sous le soleil d'Orient, Hiérapolis éblouit. Dès l'antiquité, elle attirait à elle de nombreux visiteurs, moins toutefois
Lycus. Slrabon parle de canaux creusés dans le sol* mouyant et transformés en lits de pierie par les eaux qu'on y déversait (Strabon, VIII, IV, 14) ; Vitruve , de murs élevés de même sorte autour des champs (Vitruve, De Architectural lib. YllI, cap. m). Ces sources n'ont rien perdu de leur vertu; aujourd'hui encore les flots de l'Ak- Sou (l'antique Lycus) changent en pierre tout ce qu'ils touchent, plantes et arbres; sur ses bords, les roues des moulins se couvrent rapidement d'une enveloppe pierreuse.
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pour la splendeur fantastique de ses eaux qu'à cause de leurs vertus curatives. La ville était pleine de sources thermales^ auxquelles on venait demander la santé; une inscription, lisible encore sur les murs écroulés, atteste que l'attente des malades n'étai point toujours déçue :
« Salut à toi , la plus belle terre de la vaste Asie , ville d'or, ville sainte (Hiérapolis), nymphe divine, rien n'égale les fontaines qui font ta gloire^ 1 »
Mais Hiérapolis elle-n^ôme cédait à Laodicée, sa rivale sur l'autre rive du Lycus. Les grandes fortunes de la région s'y trouvaient amassées et croissaient rapidement, car en ce coin de Phrygie les sources de richesse abondaient : fertiles prairies, belles toisons, teintures célèbres dans le monde entier. Les eaux y donnaient le plus vif éclat à la pourpre et à Técarlate ^. Le noir brillant pour lequel Laodicée avait grand renom, s'obtenait plus aisément encore, les pâturages qui l'environnent donnant naturellement cette teinte à la laine des brebis *. De telles ressources habilement exploitées procurèrent à Laodicée une opulence, et par suite des largesses princières. Ses citoyens la dotèrent de monuments, d'oeuvres d'art, l'enrichirent à l'envi*. Loin d'arrêter ce déploiement d'activité, la domination romaine lui communiqua un nouvel élan. Au début de l'occupation, Gybira, vieille cité phry-
1 Strabon.XIII, iv, 14.
« Bœckb, Corp, Inscript, 3909.
» Strabon, XIII, iv, 14.
* Id., XII, vra, 16.
* Bœckh, Corpus Inscript., n*» 3935. — Strabon, XII, viii, 16.
gienne , avait été désignée comme capitale du district ; mais les proconsuls recomiurent bientôt que Laodicée était la vraie métropole : ils en firent le siège de leur administration et y tinrent leur cour de justice; grâce à eux , Laodicée devint non seulement la principale ville de la région, mais le centre politique des vingtcinq cités qui formaient le district, le diocèse de Cybira^
Telle se montrait la vallée du Lycus au temps où FËvangile y fut annoncé. Paul, dans son Épltre aux Colossiens, témoigne clairement que cette prédication ne fut point son œuvre personnelle , puisque Colosses et Laodicée ne l'avaient jamais vu ^. Il rappelle « le jour où, pour la première fois, il entendit parler de leur foi en Jésus-Christ, de leur charité pour tous les saints^. » « La parole évangélique, qui croissait et portait fruit par tout le monde , » avait eu même fécondité parmi eux, « dès Theure où ils avaient entendu et connu la grâce de Dieu selon la vérité *. » c< Vous en avez été instruits, disait l'apôtre en cette lettre, par Épaphras, notre bien-aimé compagnon dans le service de Dieu, qui est un fidèle ministre du Christ pour le bien de vos âmes , et qui nous a fait connaître votre amour dans l'Esprit '. » Les relations entre les cités du Lycus et Ëphèse étaient constantes. Ce fut en cette dernière ville qu'Épaphras entendit Paul, dans
1 Pline, Historia naturalis, v, 29. — Cicéron, ad Âitic, v, 21.
* Colos., II, 1.
8 Id.,i, 4,9.
* Id., I, 4-6.
* Id., I, 7, 8.
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Fécole de Tyrannus, d'où les Actes nous montrent la foi se répandant par toute TAsie *. Gagné au Christ, il le prêcha non seulement à Colosses, sa patrie, mais dans la vallée entière. De zélés collaborateurs Tentourèrent bientôt. A Laodicée, Nymphas réunissait les frères dans sa demeure^. Un riche Colossien, Philémon, agissait de même, secondé par Appia, sa femme. Archippe, ami ou parent de Philémon, avait également part au ministère évangélique ^. Épaphras, placé audessus d'eux, étendait sa sollicitude à toutes les chrétientés du Lycus. « Esclave du Christ Jésus, écrivait Paul aux Golossiehs, il combat sans cesse pour vous dans ses prières , afin que vous demeuriez parfaits et fermes dans toutes les volontés de Dieu. Je lui rends ce témoignage, qu'il travaille beaucoup pour vous et pour ceux de Laodicée , et pour ceux. d'Hiérapolis *. » Ce langage de l'apôtre met hors de doute qu'Ëpaphras exerçait une sorte d'épiscopat sur la région que le premier il avait évangélisée.
Le zèle actif de ce pasteur, son autorité consacrée par l'apôtre, ne suffirent pas toutefois à écarter l'ivraie de cette belle moisson. A peine Paul se fut-il éloigné des côtes d'Asie, qu'une hérésie s'y forma de rêveries orientales et d'observances judaïques. Ce mélange indique la présence et l'action de fils d'Israôl parmi les convertis; ce qui n'étonnera point si l'on considère que le pays était rempli de communautés juives. Lao-
1 Act., XIX, 9, 10, 20.
« Colos., IV, 16.
3 Philem., 1, 2.
* Colos., IV, 12, 13.
dicée nourrissait onze mille adultes de cette nation, sans compter les femmes, les enfants et les serviteurs; Apamée Kibotos, cinq fois autant ^ Nous avons vu ailleurs, à Damas ^ à Ântioche de Syrie quel sol propre à rÉvangile offraient les juiveries de la Dispersion; nous en pouvons conclure qu'en celles de Phrygie la Bonne Nouvelle germa aussi promptement.
On excéderait toutefois en attribuant uniquement à cette cause la rapide conversion du pays. Les païens dans ce canton étaient de même sang que les Phrygiens des hauts plateaux. Si , au commerce de la Grèce asiatique, ils avaient dépouillé la rudesse de leur race, ils en avaient gardé les qualités morales, la probité^ le sérieux de la vie , Tesprit religieux. Le christianisme , en bien des points , répondait à leurs sentiments ; il trouva chez eux plus d'accueil encore peut-être que parmi les fils d'Israël. Ce fut de ces néophytes païens que les Églises de Phrygie reçurent l'empreinte aus-
1 Lightfoot se fonde, pour établir ces chiffres, sur le tribut annuel destiné au temple, et saisi par le propréteur Flaccus dans les villes de Laodicée etd'Apamée [Colossians, p. 20, note 3 et 4). L'arche (xiStoxo;) dont le nom est joint à celui d'Apamée et que nous trouvons sur les monnaies de cette ville est, selon toute apparence, un symbole biblique. Des monnaies d'Apamée, frappées au temps de Sévère et de Macrin, nous montrent, en effet, une arche portant le nom de NQE sur le toit de laquelle un oiseau repose; un autre vole vers elle, tenant un rameau d'olivier; un homme et une femme se tiennent à l'extérieur, les mains levées au ciel, dans Tattitude de la prière. L'allusion au récit mosaïque est évidente et indique rintluencc qu'exerçaient en ces lieux les Juifs. Voir Eckhel, Doctr. Num, Vet., m, p. 132-139. — Madden, Numismatic Chronicle, nouvelle série, vol. VI, p. 173 et suiv. — E. Babelon, Mélanges numismaliques, 1, p. 165 et suiv.
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tère qui les distinguait, et les hérésies du pays, leur sombre et farouche aspect. En ces dernières surtout, rinfluence du paganisme phrygien est sensible. Le Gnosticisme \ s'amalgamant aux rites et aux mystères du vieux culte, y accréditera bientôt une de ses plus folles imaginations, l'adoration du serpent, identifié avec le Fils de Dieu ^ ; Montan et ses prophétesses y renouvelleront les transports des Galles dans leurs fêtes de Gybèle etd'Attis *. Ces formes de religion, à la fois rudes et sensuelles, renaissaient spontanément en Phrygie et semblaient enfantées par son sol étrange, d'une morne tristesse sur les plateaux, brûlé au penchant des monts, constamment secoué par les feux souterrrains ^.
Si le christianisme , par les aspects que nous venons d'indiquer, attirait cette contrée , il lui répugnait cer-
* Quelques traits du gnosticisme sont connus de nos lecteurs par l'exposé que nous avons fait des erreurs de Simon le Magicien (Saint Pierre^ chap. v, § i), et un plus long détail en sera donné dans l'histoire des dernières années de S. Paul. Ces rêveries, qui varièrent à l'infini, ont pour fonds commun d'imaginer Dieu comme une pure abstraction» comme l'être ineffable, inaccessible, qui ne crée le monde extérieur et n'agit sur lui que par l'intermédiaire d'êtres inférieurs, émanant l'un de l'autre.
2 Les rites et les mystères phrygiens eurent une part considérable dans les folles pratiques et les rêveries, dont l'ensemble monstrueux forma le gnosticisme des Ophites , ainsi nommés du serpent qu'ils adoraient. Les détails donnés par Hippolyte, Hœres., v. 7 et sq., mettent ce fait hors de doute.
3 Le nom « de secte des Phrygiens « servait communément, dans l'antiquité, à désigner les Montanistes. Clément d'Alexandrie, Stromata, vn, 17. Cf. Eusèbe, Historia ecclesiastica, iv, 27; V, 16. — Hippolyte, Hœres., viii, 19; x, 25.
4 Strabon, Xll, viii, 18; Xlll, iv, 11.
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tainement sous l'enveloppe que Paul donnait à ses enseignements. La théologie de Tapôtre, dogmatique et spirituelle, était peu faite pour séduire de tels esprits. Recueillie pieusement par ses principaux disciples, elle ne fut jamais ni goûtée, ni même bien saisie de la foule , qui n'en garda guère de vestiges. Mais on se tromperait à voir dans cette doctrine toute la prédication de Paul; pour lui, comme pour les Douze, l'essentiel était d'annoncer les discours et les actes du Maître, l'Ëvangile oral, qu'il exposait sans cesse à ses catéchumènes. Ce fut là surtout ce qu'Ëpaphras recueillit à Éphèse et propagea dans les chrétientés du Lycus. La parole du Seigneur, par ses profondeurs mystérieuses autant que par ses clartés, fournissait au mysticisme de ces régions un aliment précieux. Les visions de vie, de gloire, de vérité, de lumière, qui flottaient dans leurs rêves, prenaient corps en Jésus pour devenir une réalité divine. Saint Jean, dans ses Épitres et son Évangile, parle évidemment le langage de la province d'Asie, sa dernière résidence et son propre domaine; nous y surprenons le travail du milieu et du temps sur la forme des idées chrétiennes ; il est aisé de constater à quel point cette forme différait du style de Paul en ses Épitres. C'est à tort que dans cette diversité l'on cherche un indice de prétendues divisions au premier âge de l'Église. Que Paul n'ajustât ni son génie, ni sa langue , ni sa doctrine aux instincts des Grecs d'Asie ; que par suite ses écrits et son nom y soient demeurés en moindre éclat que ceux de Jean, son successeur, nous l'accordons ; mais en tirer que la foi préchée par lui fit place à un enseignement contraire , c'est là une exagération
que les faits démentent * . Les deux apôtres que Ton veut mettre en lutte avec Paul, Pierre et Jean, « lui avaient tendu la main à Jérusalem », « en signe de communion* » ; ils donnèrent à son œuvre dans TÉglise d'Asie les mômes témoignages d'adhésion. Nul doute à Tégard de Pierre, car la lettre qu'il écrivit de Rome aux chrétientés de cette région ne fait, pour ainsi dire, que répéter la théologie, les paroles mômes de Paul. Il en va de même pour S. Jean ; son accord avec Tapôtre des gentils paraît évident à qui considère non le dehors, mais le fond de ses écrits : mômes idées, mômes principes, mais présentés par S. Jean dans les termes mystiques qui plai-, saient aux hommes de l'Asie ; d'où la faveur prédominante et en apparence exclusive qu'obtinrent dans les Églises asiatiquesles enseignements de ce dernier apôtre. Paul n'y était point pour cela oublié, ni surtout rejeté, comme on le prétend. Si Papias d'Hiérapolis, tout entier à recueillir les paroles évangéliques , ne fait aucune mention de ses Épîtres*, un évoque de Smyrne, S. Polycarpe, les connaît*, et S. Irénée, son disciple,
* Voir Baur, Christliche Kirche der drei ersten Jahrhunderte. — Schwegler, Nachapostolisches Zeitalter, Le fond de ces théories de l'école de Tubingue est que l'Église d'Asie, après le départ de Paul, passa au judaïsme. « S. Philippe et Papias, gloire de l'église d'Hiérapolis, Méliton, gloire de celle de Sardes, furent des judéochrétiens. Ni Papias, ni Polycrate d'Éphèse, ne citent Paul : l'autorité de Jean a tout absorbé , et Jean est pour ces églises un grand prêtre juif. » Renan, Saint Paul, p. 366-370.
2 Galat., II, 9.
3 L'ouvrage en cinq livres auquel il doit sa célébrité avait pour litre : Exposition des paroles du Seigneur, Ao'fCwv xupiaxûv èÇ/iy^aei;.
* Sa lettre aux Philippiens fait de nombreux emprunts aux Épitres de S. Paul et nomme, en termes exprès, l'Épître aux Phi-
les nomme presque toutes ^ A la fin du second siècle, la doctrine de Tapôtre demeurait donc dans ces chrétientés, et y était tenue pour divine au môme degTé que celle de Jean. Le peu de faveur que lui témoignait le commun des fidèles ne lui enlevait rien de son empire sur les esprits d'élite, sur les pasteurs et les docteurs. Elle les transforma peu à peu, et leur communiqua cette vigueur dogmatique qui parut dans les luttes de rÉglise contre les hérésies des iv® et v* siècles. Les grands conciles qui condamnèrent ces erreurs et formulèrent le dogme de FIncarnation se réunirent en ces régions. Or, Ton sait quelle autorité y eurent les Lettres de Paul. Constantin les montrait aux Pères de Nicée en même rang que les Évangiles et les oracles des anciens prophètes ^, A Éphèse , au cœur môme des pays qu'on nous dépeint hostiles à Tapôtre des gentils, leur témoignage n'était pas de moindre poids. S. Cyrille , rame du concile rassemblé en cette ville contre Nestorius, recourt à Paul plus qu'à tout autre des écrivains sacrés; il l'appelle « l'homme en qui Dieu parle, l'interprète des mystères sacrés' ».
lipplens. « Ni moi, dit-il, ni aucun de ceux qui me ressemblent ne peut atteindre à la sagesse du bienheureux et glorieux Paul ; pendant son séjour parmi vous il a enseigné aux hommes d'alors la parole de vérité avec autant de perfection que de fermeté; éloigné de vous, il vous a écrit des lettres qu'il vous suffit de regarder pour être édifiés dans la foi ». S. Polycarpe, Epist. IIL
1 Voir les Prolégomènes et V Index d'Harvey, dans son édition de S. Irénée.
2 Gélase de Cyzique, Hislor, Conc. iVic, ii, 7.
3 'O 66(T7r£(rioç IlauXo;, tôv Ôetwv jJLUdtyjpCwv lepoupyoç. S. Cyrille d'Alexandrie, Explicatio Duodectm Capitum, Patrologîe grecque. t. LXXVI, p. 297.