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CHAPITRE ONZIÈME

Les progrès de la foi en Asie n'absorbaient pas tellement Tapôtre qu'il n'eût de regards que pour cette province. « La sollicitude de toutes les Églises * » fondées par lui demeurait en son cœur aussi vive que celle d'une mère éloignée de ses enfants. Il en épiait les nouvelles à Éphèse plus aisément qu'ailleurs, car de Grèce, de Macédoine, d'Orient, les routes de terre et de mer se croisaient en cette ville. Mais c'est à la rive opposée de l'Archipel que ses yeux s'attachaient avec plus d'inquiétude : Corinthe, une de ses plus belles conquêtes, y subissait une crise redoutable.

Nous avons vu de quelles conditions étaient généralement sortis les fidèles de cette ville : du bas peuple, de l'esclavage, et la plupart du paganisme. La foi les avait consacrés au Christ, sans rien effacer de ce qui se trouvait en eux par nature, ni les instincts de race, ni les penchants où d'anciennes habitudes les inclinaient. Ils demeuraient Grecs d'esprit et de cœur, c'est-

1 II Cor., XI, 28.

à-dire légers, vains, curieux do nouveautés, épris des beautés sensibles, des arts, de l'éloquence, prompts aux brigues et aux factions. L'arrivée d'ApoUos devint pour eux un écueil. Ce néophyte, versé comme tous les Alexandrins dans les hautes spéculations, eut vite fait de suppléer aux leçons incomplètes de Priscille et d'Aquila. Il s'appropria le dépôt des révélations que Paul avait confié aux anciens de Corinthe, et comme il joignait à une grande science de l'Écriture une parole éloquente ^ il ne tarda pas à acquérir de l'autorité sur les fidèles. Tout justifiait les recommandations adressées en sa faveur par les frères d'Éphèse ; on le produisit en face de ces Juifs qui, depuis le départ de Paul, relevaient la tête et assaillaient d'objections la foi nouvelle. ApoUos, sûr de lui-môme, les affrontait, « et les réfutait publiquement avec une grande force, montrant par les Écritures que J.ésus est le Christ. » « Il servit ainsi beaucoup par la grâce * à soutenir les croyants. »

Sa parole toutefois ne portait plus les mômes fruits, lorsque, abandonnant la controverse, il exposait ses pensées sur les dogmes chrétiens. Rien assurément de plus élevé que sa doctrine; mais il ne discernait pas assez ce qui convenait à ses auditeurs. Paul, plus habitué au maniement des âmes , avait senti la faiblesse de ses néophytes, et par suite ne leur avait donné en

ï Act., xviii, 24.

2 La leçon 6ià xîj; xapi^o? (Act., xviii, 27), supprimée dans la Vulgale et la version Syriaque, se trouve dans presque tous les manuscrits.

nourriture que le « lait des enfants ^ », les éléments de la foi. ApoUos n'eût pas cette sagesse ; il prêcha en lettré, en penseur plus attentif à la sublimité des doctrines qu'à leur influence dans la vie morale. Les révélations propres à Paul, sa haute théologie l'avaient séduit. Il en parla à tous indistinctement, sans regarder si des esprits encore charnels étaient capables de Taliment qu'il leur offrait.

Le danger de cette prédication se révéla bientôt. Un vif enthousiasme l'accueillit, car les Grecs y retrouvaient ce qui les attirait en foule aux écoles de leurs rhéteurs : de nobles spéculations parées des attraits de la forme et éloquemment exposées^. Apollos y joignit sans doute cette piquante nouveauté d'interpréter allégoriquement les Saints Livres comme le faisaient les Alexandrins. Quel contraste entre ces brillants dehors et la face austère sous laquelle Paul avait présenté l'Évangile , « ne prêchant que le Christ crucifié , objet aux Juifs de scandale, aux Grecs de folie ^ I » Les chrétiens légers et superficiels n'eurent plus d'yeux que pour Apollos. Paul, à les entendre, était un homme grossier, inculte de mœurs et d'esprit, sa parole méprisable*. Ces propos blessèrent au cœur les fidèles qui aimaient l'apôtre et gardaient pieusement la mémoire de sa foi, de sa générosité, de son ardeur pour le Christ. Ils se levèrent à rencontre des ingrats qui le ravalaient, et proclamèrent hautement « qu'ils étaient

1 1 Cor., m, 2.

* Id., n, 1, 4; m, 1, 2, etc.

« Id., I, 23.

* II Cor., X, 10.

à Paul ». « Nous à ApoUos » , répondirent les novateurs, et de part et d'autre ce ne furent plus que luttes et désaccords. Sans le vouloir, Apollos devenait chef de parti; le courant, qu'il avait imprudemment formé, le soulevait, Tentrainait malgré lui. Vainement s*efforça-t-il de rétablir le calme; Tesprit de contradiction, la manie de se diviser en partis rivaux étaient invétérés chez les Grecs : tout prétexte leur semblait bon pour disputer, et leur génie, comme leur histoire, était fait de discordes. Apollos avait Tâme trop haute pour entrer dans ce besoin d'intrigues. Il s'indigna de l'abus qu'on faisait de son nom , mit tout en œuvre pour s'y opposer ; mais bientôt, déconcerté de son impuissance, il se dégoûta de Corinthe * et revint à Éphèse trouver Paul. Son départ ne fit qu'aggraver le mal en laissant aux factions libre carrière. Les Israélites surtout en prirent avantage. Apollos, par sa connaissance des Écritures, en imposait à tout ce qui était Juif de race ou de tendance. Lui disparu, ce parti releva la tête avec une audace que de nouveaux venus portèrent rapidement aux excès. Dans la foule d'Orientaux qui abordaient chaque jour aux ports de Corinthe, se trouvèrent quelques-uns des chrétiens judaïsants que nous avons vus à Antioche attaquer vainement l'apôtre des gentils. Ces sectaires, dépités de leur échec, cherchaient à s'en revancher. Us mirent à profit l'absence de Paul pour décrier sa personne et son œuvre. Les seuls vrais apôtres, à les entendre , étaient les Douze , que Jésus avait établis luimôme témoins de sa vie et de sa parole. Paul n'en était

1 I Cor., XVI, 12.

TROUBLES DANS L'ÉGUSE DE CORINTHB. 289

point; il n'avait ni vu ni entendu le Seigneur; quant à ses visions, nul imposteur qui n'en allègue. Vainement s'en vantait-il à tout propos : paroles, menaces n'étaient chez lui que pure jactance ; il n'osait venir à l'effet, commander hardiment comme Jacques et Pierre; d'ailleurs, il sentait si bien le peu de fond de ses prétentions, que jamais on ne l'avait vu revendiquer les privilèges de l'apostolat, vivre aux dépens de la communauté, accepter les services dé fidèles ou de pieuses femmes ^

Ainsi tout, jusqu'à l'héroïque désintéressement de Paul, devenait une arme dans ces mains ennemies. Us l'en accablaient avec d'autant plus d'audace que , recommandés par l'Ëglise Mère et porteurs de ses lettres, ils se présentaient en son nom^. Toutefois, Jacques de Jérusalem étant moins connu en ces chrétientés lointaines que Pierre, le prince des Douze, les émissaires judaïsants proclamaient cô dernier leur chef. Ils entrèrent donc dans la mêlée où se croisaient les défis : « Nous sommes d'Apollos; nous de Paul, » avec un nouveau cri de guerre : « Nous sommes à Céphas », et « moi au Christ, » ajouta tristement Paul, quand le bruit de ces dissensions vint à lui^.

L'Église de Corinthe, par l'exubérance de sa vie surnaturelle, avait échappé jusqu'alors aux retours du paganisme dont elle était sortie presque tout entière. Avec l'union, la paix, la charité de ses premiers jours,

1 U Cor., XI, 5. I Cor., iv, 18, 19; ix, 1-6.

2 U Cor., m, 1-3.

3 1 Cor., I, 11, 12.

elle perdit aussi sa vigueur; le souffle impur qu'elle avait si longtemps respiré ranima dans son sein les germes toujours vivants de la corruption. Dans beaucoup de convertis en effet les mauvaises mœurs, dont le baptême avait effacé la souillure , demeuraient un levain redoutable. La forme chrétienne du mariage, entrée àgrand'peine dans leur esprit, n*y gardait empire que par la vertu de la grâce ; au moindre déclin, elle s'altérait. Il en était de même pour la continence : habitués dans le paganisme à regarder comme actes licites ou indifférents les infractions à ce devoir, nombre de convertis portaient dans le christianisme les dérèglements de leur ancienne vie.

Même trouble dans les esprits que dans les cœurs. Tout ce que Corinthe comptait de lettrés et de sages selon le monde, sophistes, rhéteurs, pédagogues, tenaient pour une folie la prédication de Paul, son Christ sanglant et crucifié. Malheureusement les néophytes étaient d'autant plus ébranlés de leurs attaques que nul apôtre, nul docteur de renom ne se trouvait au milieu d'eux pour les raffermir; ApoUos était parti, et Corinthe, comme la plupart des chrétientés, ne possédait encore ni évêque , ni pasteurs, au sens complet de ces mots, qui eussent mission de paraître, de parler, de lutter au nom de la conimunauté, d'opposer à l'erreur la tradition apostolique.

Ce défaut de hiérarchie, préjudiciable à la défense de la foi , l'était plus encore au bon ordre des assemblées. Nous avons montré ailleurs * quel, était l'aspect

» Chap. VIII.

de ces réunions sous Fabondante effusion des dons de l'Esprit. Dans les fraternités où régnait une charité humble et discrète, prophétie, miracle, don des langues , tout devenait sujet d'édification, et d'abord il en fut ainsi à Corinthe; mais dès le jour où la vanité, Tesprit de parti et de contention envahirent TÉglise , ces grâces mêmes donnèrent lieu aux scènes les plus choquantes. On vit les inspirés se jalouser, disputer sur l'excellence de leurs privilèges, s'interrompre l'un l'autre, faire assaut de dons célestes ^ Les femmes se mêlaient à ces rivalités ; habituées à de grandes libertés dans Corinthe, elles ne craignirent point de s'égaler aux hommes dans les sanctuaires chrétiens, d'y prendre la parole , de prêcher, de prophétiser tête nue , les cheveux flottants ^.

Mais c'est au banquet eucharistique surtout que les abus devinrent scandaleux. Chacun, selon l'usage des confréries grecques, apportant sa part au festin de Tagape, les riches arrivaient les mains pleines; les pau^ vresplus ou moins dénués. Dans les premiers temps, régnait une fraternelle égalité qui parait à tous les besoins. Mais quand les factions eurent déchiré l'Église, le repas sacré offrit le triste spectacle que S. Paul a dépeint en ces termes : « Vous assembler comme vous le faites, ce n'est plus manger la Cène du Seigneur, car chacun y prend son repas particulier sans attendre les autres. Et ainsi, l'un n'a rien à manger et l'autre s'enivre. N'avez-vous donc pas vos maisons pour man-

1 1 Cor., XII et XIV passim.

« id.. XI, 3-i5;xiv, 34, 35.

ger et pour boire ? ou méprisez-vous l'Église de Dieu , et voulez- vous faire honte à ceux qui sont pauvres? Que vous dirai-je là-dessus? Que je vous loue? Non, certes, je ne vous loue pas ^ » La table sainte, où tous communiaient au corps de Jésus , transformée en Tun de ces profanes banquets qui suivaient les sacrifices païens; à côté d'extatiques que transportait l'Esprit, les fidèles indigents, réduits à jeter des regards d'envie sur leurs riches voisins, ces derniers mangeant, buvant jusqu'à l'ivresse : telle était devenue, à Corinthe, l'agape, le mystique emblème de l'amour chrétien. Fautil s'étonner que d'une source ainsi troublée un double courant de vie é vangélique se soit épanché sur Corinthe ? Ici des familles, comme celles de Stéphanas et de Chloé, pieuses, édifiantes; là, des chrétiens indignes de ce nom , mêlant à la foi en Jésus et à son culte des mœurs païennes, portant leurs différends à des tribunaux grecs ou romains , entrant dans les temples et y prenant part aux banquets des sacrifices ^, « s'asseyant tantôt à la table du Seigneur, tantôt à celle des démons^. »

Grâce aux relations fréquentes entre l'Achaïe et Éphèse, Paul connut, dès son arrivée, ce triste état de Corinthe. Les premières nouvelles toutefois ne lui dévoilaient qu'une partie du mal : le relâchement des mœurs. Pour arrêter cette gangrène, il importait de trancher dans le vif et sans retard. L'apôtre écrivit à ce

1 1 Cor., XI, 2Ô-22.

2 Id., vni, 10.

» Id., X, 20, 21.

sujet une lettre qui s'est perdue, où, entre autres recommandations, il défendait aux fidèles tout commerce avec les fornicateurs ^ . La partie mondaine des chrétiens d'Achaïe affecta de ne rien comprendre à de pareilles injonctions : « Nous interdire de vivre au milieu de pécheurs , de fornicateurs , disaient-ils ; autant nous obliger à sortir de Gorinthe, du monde entier 2. » Et Paul eut la tristesse d'apprendre que ses ordres, réputés chimériques, étaient méconnus. Mais en même temps lui parvenait la nouvelle, plus triste encore, que des factions déchiraient TÉglise de Gorinthe. Il en connut les premiers détails par quelques membres d'une maison distinguée dans cette ville , la famille de Chloé^. D'autres fidèles d'Achaïe, dans leurs voyages à Éphèse, ApoUos surtout qui y revint vers ce tempslà, achevèrent de lui montrer la division partout, le désordre dans les assemblées religieuses, les mœurs à ce point altérées que l'inceste môme n'y révoltait plus.

La douleur de Paul, au tableau de cette ruine, s'accroissait du sentiment de son impuissance. L'accueil fait à sa lettre n'était guère propre à l'encourager. Il crut d'abord ne pouvoir agir que par ses disciples, et,

1 I Cor., V, 9.

« Id., V, 10, 11.

8 Id., I, 11. Quelques commentateurs (Michaelis, Meyer) voient à tort dans Chloc une Éphésienne ayant des relations de commerce ou d'amitié avec Corinthe; il paraît plus probable qu'elle était de cette dernière ville. Nous ignorons quel motif amenait à Éphèse des personnes de sa maison, ses fils ou ses esclaves, probablement juelque affaire de négoce.

à cet effet, il choisit Timothée ^ D'un naturel à la fois tendre et austère, nul mieux que celui-ci ne pouvait toucher les Corinthiens, et leur en imposer par la délicatesse et la sévérité de ses mœurs. Quelques frères lui furent adjoints, dont l'un, Ëraste, est nommé par les Actes ^. Cette distinction donne à penser que c'était quelque personnage de marque, le même peut-être que nous verrons près de Paul , à Corinthe, dans le temps où Tapôtre écrivit sa lettre aux Romains, et qui est qualifié par lui de trésorier de la ville ^. Il est difficile de comprendre pourquoi Paul, au lieu d'envoyer directement ces délégués à Corinthe, les fit passer par la Macédoine, en les chargeant d'annoncer sa prochaine visite, et de préparer une collecte pour Jérusalem. De menaçantes rumeurs, venues d'Achaïe, lui inspirèrent prohablement l'idée de gagner du temps afin de laisser les esprits se calmer et de ménager ainsi à ses envoyés un moins fâcheux accueil. Cette défiance heureusement n'était pas fondée.

Peu de temps en effet après le départ des délégués, trois chrétiens de Corinthe, Stéphanas, Fortunat et Achaïcus, arrivèrent à Ëphèse et peignirent, sous des couleurs moins sombres , l'état de leur Église. L'apôtre leur accorda toute confiance, car Stéphanas était le chef de cette famille « vouée au service des Saints », et illustrei, non seulement pour être venue la première à l'Évangile , mais pour sa vertu et l'autorité qu'elle en

1 1 Cor., IV, 17.

« Act., XIX, 22.

« Rom., XVI, 23.

tirait : « Reconnaissez, dira bientôt TÉpître aux Corinthiens, ce que sont pour vous de tels hommes ^ », vos guides et vos modèles. Les compagnons de Stéphanas appartenaient, comme lui, à cette partie du troupeau que rien n'avait pu détacher de Paul ; ils le consolèrent en lui prodiguant, au nom de tous, des témoignages de dévouement^. Leur mission était le meilleur gage de cette sincérité , car ils apportaient une lettre ' où la véritable Église de Gorinthe , fidèle à son apôtre , lui demandait de l'éclairer sur certains points de doctrine obscurcis dans la lutte des partis. Ces questions intéressaient à la fois la morale, le dogme et la liturçie; portant sur l'état de mariage et de virginité, les viandes sacrifiées aux idoles. Tordre du service divin, la croyance à la résurrection des morts. Paul, à la vue de ces lettres, et au ferme langage de ceux qui les apportaient, comprit que son autorité se maintenait plus forte qu'il ne l'imaginait, que sa parole serait encore écoutée en Achaïe et vaillamment soutenue. Il n'hésita plus. En l'absence de Timothée, son secrétaire habituel, il appela à lui un autre des frères, Sosthène-*, et lui dicta sa 'réponse , qui constitue la première Épître aux Corinthiens.

Avant de venir au détail des questions qui lui étaient soumises, il attaqua de front le grand mal de cette Église, les divisions qui la désolaient, et du même coup vengea sa prédication méconnue :

1 I Cor., XVI, 15-18.

* Id., XVI, 17, 18.

« Id., VII, 1.

* Id., I, 1.

« Frères , je vous en conjure par le nom de Notre-Seigaeur Jésus-Christ, parlez tous le même langage, et qull n'y ait point de déchirement parmi vous; mais soyez tous parfaitement unis ^ dans un même esprit et un même sentiment. Car j'ai été averti, mes frères, par ceux de la maison de Chloé, qu'il y a des dissensions parmi vous. Ce que j'entends par-là, c'est que chacun de vous dit : Moi je suis à Paul, moi à Cephas, et moi au Christ. Le Christ est-il divisé? Paul a-t-il été crucifié pour vous, ou avez-vous été baptisées au nom de Paul ? Je rends grâces à Dieu de ce que je n'ai baptisé aucun de vous, si ce n'est Crispus et Caïus , afin que personne ne puisse dire que vous avez été baptisés en mon nom. J'ai baptisé aussi la maison de Stéphanas, et je ne sache point en avoir baptisé d'autres. Car le Christ ne m'a pas envoyé baptiser, mais prêcher l'Evangile, et le prêcher sans sagesse de parole, afin de ne pas rendre vaine la croix du Christ, car la parole de la croix est folie pour ceux qui se perdent ; pour nous qui nous sauvons , elle est la puissance de Dieu. C'est pourquoi il est écrit : « Je « perdrai la sagesse des sages, et j'annulerai Tintelligence des a savants*. » Où est le sage? Où est le docteur de la loi? Où est le disputeur de ce monde? Dieu n'a-t-il pas fait de la sagesse du monde une folie ? Le monde, en effet, n'ayant pas su, par sa propre sagesse , connaître Dieu en la divine sagesse de ses œuvres, il a plu à Dieu de sauver par la folie de la prédication ceux qui croient. Les Juifs demandent des miracles, les Grecs veulent de la sagesse; pour nous, nous prêchons le Christ crucifié, qui est un scandale aux Juifs, aux gentils une folie, mais qui est la force de Dieu et la sagesse de Dieu pour ^ ceux qui sont appelés, soit Juifs, soit gentils; car la folie de Dieu est plus sage que les hommes, et la faiblesse de Dieu est plus forte que les hommes. Considérez en effet, frètes, ceux d'entre vous qui sont appelés. Il y en a peu de sages selon la

* Littéralement restaurés : xaTapTtJ^o) signifie réparer, reniellre en état ce qui a été gâté ou rompu, et, continue l'image précédente, axi<T\M't(x : les déchirures.

a Is., XXIX, 14.

chair, peu de puissants, peu de nobles ; mais Dieu a choisi ce qui est fou selon le monde pour confondre les sages; il a choisi ce qui est faible selon le monde pour confondre les forts ^ ; il a choisi ce qui est vil et méprisable selon le monde, ce qui n'est pas, pour annuler ce qui est, en sorte que nulle chair ne se gloriûe devant Dieu*...

« Quand je suis venu à vous, frères, je ne suis point venu vous porter le témoignage de Dieu, excellant en éloquence ou en sagesse. Je n'ai point fait profession de savoir autre chose parmi vous que Jésus, et Jésus crucifié; et tout ce temps que j*ai vécu parmi vous, je l'ai passé dans la faiblesse, la crainte et un grand tremblement; ma parole, ma prédication n'ont pas été les discours persuasifs de la sagesse humaine, mais la manifestation de l'Esprit et de la puissance divine', afin que votre foi ne repose pas sur la sagesse des hommes, mais sur la force de Dieu*.

a Ce n*e3t pas que nous n'ayons notre sagesse ; mais nous la prêchons aux parfaits, non la sagesse de ce monde, ni des princes de ce monde dont le pouvoir est fini , mais la sagesse de Dieu... dont il est écrit a que l'œil n'a point vu, Toreille « n'a pas entendu , le cœur de l'homme n'a jamais conçu ce « que Dieu a préparé pour ceux qui l'aiment'' ». Pour nous. Dieu nous l'a révélé par son Esprit , car son Esprit pénètre tout, même les profondeurs de Dieu. Qui, des hommes, connaît ce qui est en l'homme? sinon l'esprit de l'homme qui est en lui. Ainsi nul ne connaît les choses de Dieu que l'Esprit de Dieu. Pour nous, nous avons reçu non l'Esprit du monde,

i Les manuscrits A, C ^ D ^ F, G, conliennent la leçon suivante: « Dieu a choisi ce qui est fou, selon le monde, pour confondre les forts «, omettant les deux membres de phrase intermédiaires que donnent le texte reçu et les manuscrits suivants : B, C >, D s, J.

2 I Cor., I, 10-29.

3 L'apôtre entend par là les miracles, les dons surnaturels qui se manifestaient dans rassemblée des fidèles.

* I Cor., u, 1-5.

* Is., LXIV, 4.

mais TEsprit qui est de Dieu, aûn que nous connaissions les dons que Dieu nous a faits, desquels nous parlons, avec des paroles dictées par TEsprit, non parla sagesse humaine, communiquant spirituellement les choses spirituelles. Or, l'homme animal n*est pas capable des choses qui viennent de PEsprit de Dieu; elles lui sont folie, et il ne peut les comprendre, car c*est par une lumière spirituelle qu*on en doit juger. L'homme spirituel , au contraire , juge de tout et n'est jugé par personne ^

a Frères, je n*ai pu vous parler comme à des hommes spirituels, mais comme à des hommes charnels, à de petits enfants dans le Christ. Je vous ai nourris de lait, non de viandes solides, parce que vous n'en étiez pas capables, et à présent même vous ne Têtes pas, parce que vous êtes encore charnels. Car, puisqu'il y a parmi vous des jalousies et des disputes, n*e8t-il pas visible que vous êtes charnels et que vos vues sont humaines? Quand l'un de vous dit : Moi, je suis à Paul; et l'autre : Moi, je suis à ApoUos, n'êtes- vous pas des hommes? Qu'est-ce en eflfet ApoUos, et qu'est Paul? Des serviteurs par le ministère desquels vous avez cru, chacun selon le don qu'il a reçu du Seigneur. Moi j'ai planté, Apollos a arrosé, mais c'est Dieu qui a donné l'accroissement. Celui qui plante n'est rien, non plus que celui qui arrose. Dieu, qui donne la croissance, est tout... Nous sommes collaborateurs de Dieu; vous êtes le champ que Dieu cultive, et Fédiflce qu'il bâtit. Selon la grâce de Dieu, qui m'a été donnée, comme un sage architecte, j'ai jeté le fondement ; un autre bâtit dessus ; mais que chacun prenne garde comment il bâtit sur Ce fondement ; car personne ne peut poser d'autre fondement que celui qui est déjà placé, lequel est Jésus-Christ... Que personne donc ne mette sa gloire dans les hommes. Tout est à vous, Paul, Apollos, Céphas, monde, vie, mort, choses présentes, choses à venir; tout est à vous, mais vous êtes au Christ, et le Christ à Dieu '...

a Pour moi, je me mets peu en peine d'être jugé par vous

1 I Cor., n, 6-16.

« Id., m, 1.7, 9-11, 21-23.

OU par un tribunal humain... ; mon juge, c'est le Seigneur. Ne jugez rien avant le temps, mais attendez que le Seigneur vienne ; il mettra en lumière ce qui est caché dans les ténèbres, découvrira les volontés des cœurs; alors chacun obtiendra de Dieu la louange qu'il mérite ^

<f En traitant de ces choses, frères, si j'ai tout rapportée moi et à Apollos ', c'est à cause de vous, afin que vous appreniez par notre exemple à ne pas dépasser les bornes que prescrit l'Écriture •, à ne pas vous enfler orgueilleusement l'un contre l'autre pour des tiers. Car qui met de la difîérence entre vous? Qu'avez- vous que vous n'ayez reçu? Et si vous l'avez reçu , pourquoi vous en glorifier comme si vous ne l'a^ viez point reçu? Vraiment on croirait que vous n'avez plus rien à souhaiter, que de vous-mêmes vous êtes assez riches, que sans nous vous êtes entrés dans le royaume du Christ! Plût à Dieu qu'il en fût ainsi, car alors, nous aussi^ nous serions assurés de régner avec vous. Au lieu de cela, il semble que Dieu fait de nous autres apôtres les derniers des hommes, des condamnés à mort destinés dans l'amphithéâtre à servir de spectacle au monde, aux anges et aux hommes. Nous sommes des fous pour l'amour du Christ; vous autres, vous êtes des sages dans le Christ ; nous sommes faibles, vous êtes forts; vous êtes en honneur, nous en mépris. Jusqu'à cette heure nous avons vécu soufl'rant la faim, la soif, la nudité, souffletés, sans demeure stable, travaillant de nos propres mains. Maudits, nous bénissons-, persécutés, nous le supportons; in-

1 1 Cor., IV, 3-5.

2 C'est-à-dire : si je n'ai nommé, mis en scène qu'Apollos et moi, sans faire allusion aux chefs inférieurs des partis qui divisent Corinthe, c'est pour ne pas aigrir le débat.

s L'apôtre entend par là les conseils et préceptes si fréquents dans l'Ancien Testament touchant rhumlUté, la défiance de soi, la réserve de pensées et de paroles que l'homme doit garder devant Dieu et dans ses rapports avec le prochain. Voir sur les diverses interprétations de ce passage, Cornély, Commentarius in priorem épis* tolam ad Corintliiôs, p. 105 et 106.

jurlés, nous répondons par des prières. Nous sommes les balayures du monde, le rebut de tous jusqu'à cette heure *.

c Ce n'est point pour vous faire honte que je vous écris ces choses, mais je vous avertis comme mes enfants bien aimés. Car quand vous auriez dix mille maîtres dans le Christ , vous n'avez pas cependant plusieurs pères, puisque c'est moi qui TOUS ai engendrés dans le Christ Jésus par TEvangile. Soyez donc mes imitateurs, je vous en conjure, comme je le suis moi-même du Christ. C'est dans ce dessein que je vous ai envoyé Timothée, qui est mon fils bien-aimé et fidèle dans le Seigneur. Il vous fera ressouvenir de la manière dont je vis moi-même en Jésus-Christ^ selon ce que j'enseigne partout dans toutes les Eglises. Croyant que je ne viendrais plus chez vous , quelques-uns se sont enflés d'orgueil. Je vous irai voir néanmoins, et dans peu de temps, s'il plaît au Seigneur; je jugerai alors non les paroles , mais les actes de ceux qui se sont ainsi enflés. Car le royaume de Dieu consiste non en paroles, mais en actes. Que voulez-vous? Que je vienne vers vous la verge en main , ou avec amour et en esprit de douceur*?»

Le ton de cette lettre montre à quel point Paul se sentait de nouveau maître de Corinthe et en mesure d'y réprimer les abus. Il commence par celui qui l'avait le plus révolté : la présence d'un incestueux dans la communauté chrétienne.

« On dit partout qu'il y a de l'impureté parmi vous, et une impureté telle qu'on n'en voit pas de semblable parmi les païens : un d'entre vous abuserait de la femme de son père ! Et après cela vous êtes encore enflés d'orgueil, et vous n'êtes pas plutôt dans les larmes, et vous n'avez pas chassé du milieu de vous celui qui a commis un tel acte ! Pour moi , absent de

1 I Cor., IV, 6-13.

« Id., ir, 14-21.

TROUBLES DANS l'ÉGLISE DE CORINTHE. 301

corps, mais présent en esprit, j'ai déjà jugé, comme si j'étais présent, celui qui a commis ce crime. Au nom de Notre-Seigneur JésuSj vous et mon esprit étant assemblés, que le coupable soit, par la puissance du Seigneur Jésus, livré à Satan pour la destruction de sa chair, afin que son âme soit sauvée au jour de Notre-Seigneur Jésus-Christ*. »

C'était rexcommunication dont Tapôtre donnait ici l'exemple, et dans ses plus dures conséquences^ qui atteignent le corps pour sauver Tàme. Rarement, on lésait, l'Église va aux rigueurs de ce droit; elle est mère et ne peut se défendre d'aimer ceux môme qu'elle rejette. Mais Paul se trouvait à une de ces extrémités où trancher un membre est sauver le corps. Il recourut au pouvoir que Jésus avait donné aux apôtres sur les démons et les maladies ^ pour frapper le coupable d'un mal dont nous ignorons la nature. De même , et inspirant un semblable effroi , Ananie et Saphire tombèrent jadis aux pieds des Douze ^. Mais le dessein de Paul , en cette circonstance , était moins de céder à son indignation que de prévenir la contagion du vice. Empruntant à la Pâque, qui était proche, l'image des pains azymes : « Ne savez- vous pas, leur dit-il, qu'un peu de levain fait lever la pâte entière ? Otez le vieux levain afin que vous soyez une nouvelle pâte, une pâte sans levain , telle que vous l'êtes. Notre Pâque à nous» c'est le Christ immolé. Célébrons donc cette fête non avec le vieux levain, le levain de la malice et de la

1 I Cor., V, 1-5.

« Luc, IX, 1.

3 Acl., V, 1-11.

corruption, mais avec les pains sans levain de la sincérité et de la vérité ^ »

L'apôtre, rejetant ainsi tout ferment impur, prenait soin toutefois de bien fixer les limites dans lesquelles il interdisait les rapports avec les pécheurs. On se souvient des récriminations qu'avait soulevées ce passage d'une lettre écrite par lui : « N'ayez point de commerce avec les fornicateurs. » Il le reprit pour l'expliquer : « Je n'entends pas par là, dit-il, les fomicateurs de ce monde, non plus que les avares, les ravisseurs du bien d'autrui , les idolâtres : autrement il faudrait que vous sortissiez du monde*. » Ceux qu'il visait, c'étaient seulement les chrétiens coupables de ces eûmes, mais avec eux il défendait tout commerce, même de manger en leur compagnie. L'apôtre mettait ainsi en vigueur dans ses communautés le retranchement du peuple, prononcé par la Loi en certains cas *, et étendu par la Synagogue à quantité de fautes *. Cette sentence qui , non seulement excluait le coupable des assemblées religieuses , mais interdisait avec lui toute relation, enseignement, négoce, repas, était extrêmement redoutée des Juifs ^. Paul n'avait garde de négliger un moyen si puissant de maintenir dans l'Église l'ordre et l'unité. Usant du plein pouvoir que le Seigneur avait

1 I Cor., V, 6-8.

2 Id., v, 10.

8 Exod., XXX, 33, 38; xxxi, 14. Ler., xvii, 4. Num., xii, 14, etc.

* Lighlfoot, Hor» Hebraicx, I Cor., v, 15.

^ Pour n'en citer qu'un exemple, ce fut la crainte d'être chassés de la Synagogue qui empêcha nombre de Juifs du plus haut rang de confesser leur foi en Jésus. Joan., xu, 42.

TROUBLES DANS l'ÉGLISE DE CORINTHE. 303

donné sur ce point aux apôtres \ il emprunta au mosaïsme, et fixa dans sa lettre aux Corinthiens les grands traits de cette pénitence canonique qui devait prendre aux âges suivants tant d'importance : la juridiction de TÉglise bornée à ses propres enfants, l'excommunication nominale des coupables promulguée par les chefs de la communauté.

Ces règles disciplinaires liii remirent en esprit un autre abus à proscrire. Depuis leur séparation de la Synagogue, les fidèles ne pouvaient plus recourir aux tribunaux juifs légalement établis et autorisés par Rome. Il leur restait les juges païens, auxquels nombre d'entre eux s'adressaient. Paul s'en indigna : <c Ne savez-vous pas que nous jugerons les anges eux-mêmes ? Et nous ne jugerions pas les affaires de cette vie ? Si donc vous avez quelque procès entre vous touchant les choses d'ici-bas , prenez les moins considérés de rÉglise et faites-en vos juges^. » Il ne faut voir là qu'une ironie, que l'apôtre tempéra aussitôt en rappelant combien de sages dans l'Église étaient aptes à décider entre leurs frères ; mais sa véhémence montre à quel point il redoutait pour son troupeau la contagion du paganisme. La fornication surtout, cette gangrène de Corinthe, était son effroi; il y revint en termes d'une liberté tout apostolique :

<x Ne savez-vous pas que vos corps sont les membres du Christ? Prendrai-je donc les membres du Christ pour en faire les membres d'uue prostituée? A Dieu ne plaise! Ne savez-

» Mat., xvm, 15-18.

• I Cor., VI, 1-4.

VOUS pas que celui qui s'unit à une prostituée devient un même corps avec elle? « Car les deux ne seront plus qu*une chair ^j», dit rÉcriture; mais celui qui demeure uni au Seigneur est un seul esprit avec lui. Fuyez la fornication... Ne savez- vous pas que votre corps est le temple du Saint-Esprit qui réside en vous et vous vient de Dieu, et que vous n*étes plus vôtre, car vous ave^ été rachetés à grand prix? Glorifiez donc Dieu dans votre corps *. »

Ces questions de chasteté, dans le mariage comme dans le célibat, étaient au premier rang de celles que l'Église de Gorinthe demandait à Tapôtre d'éclaircir. Aux yeux de Paul tout plein des conseils évangéliques, la virginité constitue Tidéal de la perfection, la part des âmes assez fortes pour dominer la chair et le sang. Dans cet esprit, il proclame que le meilleur état pour rhomme est la continence. Quant aux fidèles trop faibles pour la soutenir, ils doivent y renoncer, car si la virginité vaut mieux que le mariage, celui-ci remporte de beaucoup sur la concupiscence. Mais qu'ils s'attendent à trouver dans l'union conjugale de graves et pénibles obligations : égalité de droits des deux parties, dont chacune cesse de s'appartenir; nul terme, nulle suspension aux devoirs de leur état que la mort, à moins que, momentanément et de concert mutuel^ les époux ne se séparent pour vivre dans la prière; tout abandon interdit, sauf le cas où l'un des deux époux, demeuré infidèle , demande à se retirer. « Qu'il s'en aille, dit l'apôtre, car notre frère ou notre sœur ne

^ Gen., u, 24.

« I Cor., VI, 16-20.

sont pas asservis en celte rencontre : Dieu nous a appelés pour vivre dans la paix ^ »

L'évidente préoccupation de Paul, dans cette réponse, est d'affranchir ses fidèles des passions qui souillaient Gorinthe pour les élever à la pureté chrétienne. Quel motif plus puissant à leur suggérer que le cours rapide de nos jours et l'incertitude de l'heure où Jésus reviendra comme l'éclair foudroyer le monde et le juger? « Le temps est court; que ceux donc qui ont une épouse soient comme n'en ayant pas, ceux qui usent de ce monde comme n'en usant pas, car la figure de ce monde passe. Ce que je veux, c'est vous voir libre de soins et d'inquiétudes^. »

De ces hauteurs, toute diversité dans la condition humaine semble à l'apôtre de si minime importance par rapport au salut, qu'il juge inutile d'en changer, du moment qu'elle n'est point coupable. Nul motif en conséquence de rompre les mariages contractés avant la conversion d'un des époux; « car le mari infidèle est sanctifié par la femme fidèle ; la femme infidèle est sanctifiée par le mari fidèle, et les enfants qui seraient demeurés impurs deviennent saints '. » La seule précaution à prendre est que les nouvelles unions ne se fassent qu'entre chrétiens^. Hors de là, fidèles mariés, vierges, veuves, esclaves, libres, circoncis, incirconcîs, tous peuvent être au Christ; dès lors, à quoi bon troubler les relations de famille et de société? « Frères,

1 1 Cor., VII, 2-16.

* Id., VII, 29-32.

» Id., vn, 14.

* Id., VII, 39.

conclut Tapôtre, que chacun demeure dans Tétat où il était lorsqu'il a été appelé, et qu'il s'y tienne devant Dieu *. »

De ces conseils de morale et de vie chrétienne , Tapôtre passe à une difficulté d'ordre pratique que lui soumettaient les Corinthiens. L'usage des viandes provenant des sacrifices idolàtriques était-il défendu ? Les fidèles couraient sans cesse le risque d'en trouver sur les marchés de la ville , dans les repas des maisons païennes, où les amenaient des relations de famille ou d'amitié. Fallait- il s'informer scrupuleusement de l'origine de ces viandes , et s'abstenir de toutes celles qui sortaient des temples ? La décision de Paul fut aussi large que prudente. A mesure que l'Église s'émancipait du mosaïsme et s'étendait en terre païenne , les prohibitions décrétées dans l'assemblée de Jérusalem^ obligeaient moins étroitement en perdant de leur importance. L'apôtre jugea l'heure venue de mettre la vérité dans tout son jour. « L'idole n'étant rien dans le monde , puisqu'il n'y a nul autre Dieu que le seul Dieu * » , l'animal immolé dans le temple n'emporte de là aucune souillure. Rien en soi ne s'oppose donc à ce que l'on use de cette viande sans s'inquiéter de sa provenance; à une condition toutefois, c'est qu'en usant de cette liberté, on ne suscitera point de scandale, car nombre d'esprits faibles ne parviennent pas à concevoir que les faux dieux n'ont aucune réalité, et

1 Cor., VII, 24.

> L'une d'elles, on s'en souvient, interdisait Tusage « de toute chose sacrifiée aux idoles ». Acf., XT, 29. 8 I Cor., vin, 4.

TROUBLES DANS L'kGLTSE DE CORINTHE. 307

par suite tiennent pour idolâtrie de manger ce qui leur est consacré. Au chrétien éclairé de respecter ces préjugés, de s'oublier pour ses frères moins clairvoyants, de leur sacrifier sa science et sa liberté ; car si tout lui est permis, tout ne lui est pas avantageux, tout n'édifie pas^ « Si la viande que je mange scandalisait mon frère, dit Tapôtre, plutôt n'en jamais manger de toute ma vie que de lui être occasion de chute ^. »

Deux mots résument sur ce point les enseignements de Paul : « La science enfle , la charité édifie *. » Des chrétiens l'oubliant se donnaient trop libre carrière et se laissaient entraîner à prendre part dans les temples aux festins qui suivaient les sacrifices. L'apôtre s'élève avec vigueur contre cet abus , rappelant que si l'idole n'est rien en soi , le culte qu'on lui rend n'en va pas moins aux démons. Or le chrétien, qui dans l'Eucharistie communie au corps et au sang du Christ, ne peut à la fois « participer à la table du Seigneur et à la table des démons, boire le calice du Seigneur et le calice des démons * ». « Soit que vous mangiez, soit que vous buviez, conclut-il, quelque chose que vous fassiez, faites tout pour la gloire de Dieu; et ne soyez cause d'achoppement ni aux Juifs, ni aux Grecs, ni à l'Église de Dieu, comme moi aussi, de mon côté, je tâche de plaire à tous en toutes choses, ne cherchant point mon propre avantage , mais celui du grand nombre , afin

» I Cor., viii, 1-13; x, 23.

Md., VIII, 13.

' Id., VIII, 1.

* Id., X, 14-21.

qu'ils soient sauvés. Soyez mes imitateurs, comme je le suis moi-même de Jésus-Christs »

L'occasion s'offrait favorable de venger son apostolat des attaques dont il était Tobjet : Paul y releva la calomnie qui lui demeurait la plus sensible, celle de n'avoir pas vu le Sauveur, de n'être pas vraiment apôtre, par suite de n'oser ni vivre aux frais des chrétientés comme les Douze, ni accepter le service des sœurs à l'exemple de Céphas^, et des frères du Seigneur*.

< Si nous n'avons pas usé de ces droits, dit- il, et si au contraire nous souffrons tout au monde , c'est afin de ne mettre aucun obstacle à rÉvangile du Christ. Quel est donc mon salaire? C'est de prêcher l'Évangile gratis, et de n'user d*aucun des pouvoirs que me donne cette prédication. Libre à Fégard de tous, je me suis fait l'esclave de tous pour gagner plus de personnes. Je me suis fait Juif pour les Juifs , afin de gagner les Juifs. Avec ceux qui sont sous Fautorité de la Loi, j'ai vécu comme étant sous l'autorité de la Loi (quoique je n'y fusse pas soumis), afin de gagner ceux qui sont sous la Loi. Avec ceux qui n'étaient point sous l'empire de la Loi, j'ai vécu sans Loi (non que je fusse sans Loi à Tégard de Dieu , ayant celle du Christ), afin de gagner ceux qui étaient sans Loi. J'ai été faible avec les faibles, pour gagner les faibles ; je me suis fait tout à tous, pour les sauver tous... Ne savez- vous pas que, dans les courses du stade , tous courent, mais un seul remporte le prix? Courez de telle sorte que vous le remportiez. Quiconque prétend concourir garde en tout une exacte tempérance, et cela pour une couronne périssable ; votre couronne à vous est incorruptible. Pour moi, je cours, et je ne oours pas au hasard : je combats, non comme l'athlète au pugilat, qui donne des coups en l'air; mais je meurtris mon corps et je l'asservis,

1 I Cor., X, 31-xi, 1.

« Id., IX, 1-6.

TROUBLES DANS l'ÉGLISE DE CORINTHE. 309

de peur qu'après avoir servi de héraut aux autres, je ne sorte aïoi-même de l'arène sans couronne *. »

Le désordre des assemblées religieuses à Corinthe était exposé dans la lettre venue de cette ville, l'intrusion des femmes notamment, ainsi que les grossières rivalités qui déshonoraient la table sainte et rexercice des dons surnaturels. On demandait à Tapôtre d'y remédier. Il proscrivit toute ingérence, toute parole de femmes dans le lieu saint, et leur commanda de n'y paraître que voilées, par respect pour les anges qui entourent nos autels, par pudeur surtout, et pour éviter d'attirer les regards : « Toute femme qui prie ou prophétise la tête découverte, dit-il, déshonore sa tête, car c'est comme si elle était rasée... Que s'il est honteux à une femme d'avoir les cheveux coupés ou d'être rasée, qu'elle se voile donc la tête 2. »

En ce qui touche l'Eucharistie , Paul n'eut qu'à rappeler aux profanateurs ce qu'était ce repas mystique : le renouvellement du sacrifice de la Croix, la communion au corps et au sang de Dieu'.

« C'est pourquoi, ajouta-t-il , celui qui mange le pain et qur boit la coupe du Seigneur indignement est coupable du corps et du sang du Seigneur. Que chacun donc s'éprouve soi-même tout d'abord, et qu'ensuite il mange du pain et boive de la coupe ; car celui qui mange et boit indignement mange et boit sa propre condamnation, ne faisant pas le discernement qu'ildoit du corps du Seigneur. C'est pour cela que plusieurs sont

» I Cor., IX, 15-27.

s Id., XI, 3-15.

» Id., XI, 20-26.

faibles et malades parmi vous , et que plusieurs dorment le sommeil de la mort ^. »

L'apôtre s'étendit plus longuement sur les dons spirituels, et donna en cette occasion les règles dont nous avons fait ailleurs connaître le détaiP. Divers soins y partagent son attention : respecter Taction de TEsprit, prévenir néanmoins tout abus dans ces manifestations surnaturelles, et tourner aux ministères plus utiles Témulation des Corinthiens'; par-dessus tout, les convaincre que là n'est point la vie de l'âme* Le vrai souffle du chrétien, ce qui fait de lui un autre Christ, est la divine charité. Paul consacre à ce don précieux entre tous une des plus belles pages qui soit demeurée de lui.

« Quand je parlerais toutes les langues des hommes et des anges, si je n'ai pas Tamour, je ne suis qu'un airain qui sonne, une cymbale retentissante. Quand j'aurais le don de prophétie , que je pénétrerais tous les mystères, et posséderais toute science, quand j'aurais toute la foi imaginable, jusqu'à transporter les montagnes, si je n'ai point l'amour, je ne suis rien. Quand je distribuerais tout mon bien pour nourrir les pauvres, et que je livrerais mon corps aux flammes, si je n'ai pas l'amour, tout cela ne me sert de rien. L'amour est patient, plein de bonté; l'amour n'est point envieux-, l'amour n'a point de jactance; il ne s'enfle pas d'orgueil; il garde toutes les cônveDances; il ne cherche pas son intérêt; il ne s'irrite pomt; ne pense pas à mal; il ne se réjouit pas de l'injustice.

1 1 Cor., XI, 27-30. 11 s'agil évidemment ici, non de fautes graves, mais de tiédeur, d'irrévérences, que Dieu châtiait alors, comme parfois encore il le fait, par la maladie et la mort.

* Voir chapitre vni.

* I Cor., xii-xiv.

TROUBLES DANS l'ÉGLISE DE CORINTDE. 311

mais au contraire se réjouit de la vérité. Il couvre tout, croit tout, espère tout, soufifre tout. L'amour ne périra jamais. Les propliéties, elles auront leur fin; le don des langues, il disparaîtra; le don de science, il sera sans objet; car notre don de science est imparfait; imparfait notre don de prophétie; mais quand le parfait sera venu , Timparfait disparaîtra. Quand j'étais enfant, je parlais, je raisonnais comme un enfant; devenu homme , je me suis défait de tout ce qui tenait de Tenfant. Nous ne voyons maintenant qu'au travers d'un verre, obscurément ; nous verrons alors face à face. Je ne connais maintenant que partiellement; je connaîtrai (Dieu) alors comme je suis connu (de lui). Maintenant donc, il y a trois grandes choses : la foi, Tespérance, l'amour; mais la plus grande des trois est l'amour ^ »

Le dogme de la, Résurrection des morts était le dernier objet exposé par la lettre des Corinthiens aux réflexions de Tapôtre. Plus que toute autre, cette croyance répugnait au génie grec; par suite, plusieurs frères, cédant aux railleries des païens, refusaient de l'admettre, sans nier toutefois que le Christ fût ressuscité. Paul n'eut point de peine à montrer la contradiction de leurs pensées, car le Christ fait homme n'a pu ressusciter que si tout homme ressuscite, et d'autre part le chrétien, membre d'un corps dont Jésus est le chef, n'en saurait plus être séparé ; il vit, meurt et ressuscite en lui'. Même inconséquence dans la conduite de ces fidèles; ne les voyait- on pas, quand la mort surprenait un frère avant le baptême, accomplir en son nom les rites du sacrement, afin de lui procurer les suffrages ^

ï I Cor., xm.

« Id., XV, 12-13.

' Id., XV, 29. L'origine de cette pratique fut vraisemblablement

de rÉglise et les biens éternels promis au baptisé? Sans résurrection, d'ailleurs, que devient le christianisme? Vaine est notre foi; vaines nos souffrances et les épreuves que nous affrontons. « Si, pour cette vie seulement, nous espérons dans le Christ, nous sommes les plus misérables de tous les hommes ^ La vraie sagesse en ce cas est celle d'Épicure : « Mangeons, buvons, car demain nous mourrons*. » Mais il n'en va pas ainsi : « Le Christ est ressuscité des morts, prémices de ceux qui dorment; comme tous meurent en Adam, tous revivront dans le Christ, chacun en son rang; d'abord le Christ comme prémices, puis ceux qui ont cru à son avènement. Et alors ce sera la fm » : toutes les puissances contraires au Christ anéanties et mises sous ses pieds; la mort elle-même, ce dernier ennemi, la mort abolie; « et quand toutes choses lui auront été assujetties, le Fils, lui aussi, sera assujetti à celui qui lui a tout assujetti , afin que Dieu soit tout en tous^ ».

quelque usage analogue chez les Juirs. Voir Lighifoot (Horœ HC' hraicx, in loc). Tolérée d'abord comme cérémonie purement symbolique, cette coutume fut proscrite par l'tiglise, dès que certaines sectes lui attribuèrent la vertu d'un sacrement (Cornelj, Commentarius in priorem Epistolam ad Corinthios, in loco). S. Jean Ghrysostoroe nous fait connaître comment les Marcionites accomplissaient leur rite superstitieux. Les assistants s'approchant du mort, sous le lit duquel un homme virant était caché, lui demandaient s'il voulait recevoir le baptême ; le virant, ayant répondu pour le défunt, était baptisé à sa place {Homilia XL in I Bpisto-» lam ad Corinthios).

1 I Cor., XV, 17-19.

• Id., XV, 32.

» Id., XV, 20-28.

•TROUBLES DANS l'ÉGUSE DE CORINTHE. 313:

«Mais, dira quelqu'un, comment les morts ressuscitentils? Avec quel corps reviennent-ils? Insensé, ne vois-tu pas» que ce que tu sèmes ne prend vie que s'il meurt auparavant? Ce que tu sèmes n'est pas le corps de la plante qui doit naître, mais de la simple graine de blé , ou quelque autre semence ;. Dieu lui donne le corps qui lui plait, et à cliacune des semences le corps qui lui est propre. Toute chair n'est pas la même chair; mais autre est la chair des hommes, autre celle de& bétes, autre celle des oiseaux, autre celle des poissons. Il y a aussi des corps célestes et des corps terrestres , mais autre est la gloire des célestes, autre celle des terrestres. Le soleil a soiv éclat, la lune le sien, et les étoiles le leur; une étoile mém& diffère en clarté des autres. Ainsi en sera-t-il dans la résurrection des morts. Le corps semé corruptible ressuscite incorruptible; semé dans le déshonneur, il ressuscite dans la gloire; semé faible, il ressuscite puissant; semé animal, il. ressuscite spirituel *. »

Car il y a un corps animal, terrestre, tiré de la poussière, celui d*Adam, qu'anime le souffle de vie purement naturelle que Dieu inspira sur la face de Thomme en le créant; et il y a un corps spirituel, céleste, celut du Christ, le second Adam, que remplit et transforme un esprit vivifiant ^. « Comme nous avons porté l'image

1 I Cor., XV, 35-44.

2 *EYlveTo 6 TcpûTo; 'ASà|x. elç +vx^^ Çwaav, 6 loxafoc *A8àjx e?c 7:veu(j,a T^taoTzoïoxtv • Le premier Adam devint une âme vivante ; le second Adam un esprit vivifiant. » I Cor., xv, 45. W\)xfi est l'âme, considérée dans sa partie inférieure, par laquelle elle s'unit au corps : c'est moins l'âme végétative, toutefois^ que Tâme sensitive, telle que l'a faite e péché originel, dépravée par la concupiscence et en révolte contre la raison. Ilveu^ia désigne la partie supérieure de l'âme investie par la grâce de la vie surnaturelle. S. Paul oppose l'homme animal (^vx*'^®;), de poussière (xottoc), à l'homme spirituel (Kveu{&aTtx6;), céleste (êTcoupàvto;}.

de celui qui est poussière, nous porterons l'image de l'homme céleste ^ »

« Et voici un mystère que je vais vous dire : nous ne mourrons pas tous^ mais tous nous serons transformés', en un moment, en un clin d'œil, à la dernière trompette; la trompette sonnera en effet , et les morts ressusciteront incorruptibles, et nous serons transformés. Car il faut que ce corps corruptible revête l'incorruptibilité, et que ce corps mortel revête Timmortalité. Alors s'accomplira ce qui est écrit : « La mort a été engloutie dans sa victoire ^. » « O mort ! où « est ta victoire? O mort! où est ton aiguillon*? » Grâces à Dieu, qui nous a donné la victoire par Notre-Seigneur Jésus- Christ «! »

La conclusion pratique donnée par Tapôtre à ces élans de foi et d'éloquence est d'une simplicité qui contraste avec la sublimité des doctrines. Si haut qu'il

1 I Cor., XV, 45-49.

* Voir sur ces vivants du dernier jour, qui recevront leur récompense sans passer par la mort, notre chapitre vn, p. 194, et la savante dissertation du P. Delattre : le Second Avènement de JésuS' Christ et la Dernière Génération humaine, Louvain, ISSl.

3 La leçon de la Vulgate : « Omnes quidem resurgemus, sed non omnes immutabimur : Mous ressusciterons tous, mais nous ne serons pas tous changés, » ne se trouve que dans un seul manuscrit (D). Le texte que nous adoptons a pour lui l'autorité de nombreux manuscrits (B, Ë, K, L, F], presque tous les manuscrits en lettres cursives^ les versions syriaques, coptes, gothiques et la plupart des Pères. « Quae quum ita sint, nihil obstat, quominus lectionem, quam testium criticorum auctoritas commendat et contextus omnino postulat, cum plerisque modernis interpretibus adoptemus. » Cornely, Comment, in 1 Mp. ad Corinthios, in loco. Voir Corluy, Spicilegium Dogmaiico-Biblicum ^ i, I, p. 329, 330.

* Is., xxv, 8.

^ Osée, xm, 14.

* I Cor., XV, 51-57.

s'élève, Paul n'oublie jamais que la vie chrétienne est faite d'humbles devoirs remplis chaque jour dans l'ombre , et à la sueur du front. Le tout pour le fidèle est de les accomplir surnaturellement, comme membre de Jésus, en union au Christ, et par amour pour lui :

« Frères bien aimés , travaillez toujours de plus en plus à Tœuvre de Dieu, sachant que votre labeur n'est pas vain dans le Seigaeur... Veillez, demeurez fermes dans la foi-, agissez virilement, soyez forts. Que tout parmi vous se fasse dans l'amour ^ »

La lettre achevée, l'apôtre prit la plume des mains de Sosthène, et, selon sa coutume, traça quelques mots en manière de signature :

« Ce salut y je V écris de ma propre main ^ moi, Paul, Si quelqu'un n'aime pas le Seigneur, qu'il soit anathème, Maran Atha^. »

C'était là probablement quelqu'une des invocations fréquentes alors dans les prières liturgiques 3. Paul, en les choisissant, visait les fauteurs des troubles qui déchiraient Corinthe. Mais son cœur se refusait à laisser l'Église entière sous la menace et l'effroi; il ajouta donc cet aimable salut :

1 I Cor., XV, 58; xvi, 13,14.

2 Id., XVI, 21, 22.

3 Nous en trouvons d'analogues dans les prières eucharistiques de la Doctrine des Apôtres : « Adveniat gratia, et prœtereat mundus hic I Hosanna filio David ! Si quis sanctus est, accédât ; si quis non est, pœnitentiam agat! Maranatbal Amen. » (Doctrina Apostolorum, X, 6). L'exclamation araméenne Maranaiha : « Le Seigneur vient » ou « est venu », était si fréquente chez les Maronites que c'est de là, selon quelques-uns, que vient leur nom (Stanley, CO'

rinthianSf in loc).

« Que la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ soit <ivec vous! Mon amour est avec vous tous dans le Christ Jésus. Amen*. »

» 1 Cor., XVI, 23, 24.

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