I. — L'ÉMEUTB D'ÉPHBSB
Stéphanâs, Fortunat et Âchaïeus attendaient la réponse de Tapôtre pour regagner Corinthe. Paul la leur remit, assuré que « de tels hommes..., voués au service des saints * » , prêteraient à sa parole un appui aussi loyal qu'empressé. Pour lui donner plus d'éclat, il pressa vivement ApoUos de les accompagner; mais le docteur alexandrin avait gardé trop fâcheux souvenir de Corinthe, il refusa^ , déclarant résolument qu'il n'y reparaîtrait qu'au jour où les esprits seraient calmés et les circonstances favorables. Si le désir de procurer à ses messagers un puissant concours entrait pour beaucoup dans ces instances de Paul auprès d' ApoUos, l'inquiétude que lui causait la mission de Timothée n'y était point étrangère. On se souvient que ce disciple n'attendait qu'une conjoncture favorable pour passer de Macédoine en Achaïe. 11 l'aurait trouvée dans le
» 1 Cor., XTi, 15, 16.
« Id.. XVI, 12.
retour d'ApoUos àCorinthe, car ce maître, respecté de, tous, l'y eût couvert. Se présentant seul, au nom contesté de Tapôtre , n'avait-il pas à craindre de voir son autorité méconnue, son peu d'assurance et de virilité tournée en dérision? Les appréhensions de Paul à ce sujet étaient si vives, qu'il multiplia les lecommandations aux Corinthiens, leur enjoignant de veiller à ce que Timothée, s'il venait, trouvât accueil et sûreté parmi eux, que nul ne le méprisât, car c'était un autre luimême dans l'œuvre du Seigneur * . Au reste , le désir de l'apôtre était qu'il ne séjournât guère à Corinthe ; mais que , conduit en paix et honneur, il revînt à Éphèse avec les frères qui l'accompagnaient. Paul les attendait, afin d'apprendre quel effet ses lettres avaient produit.
Cependant, les avis qu'il recevait alors d'Achaïe, variant selon les partis mobiles d'où ils provenaient, changeaient constamment ses projets d'avenir. Son premier dessein avait été de gagner directement Corinthe au sortir d'Éphèse^ de visiter ensuite la Macédoine, puis de refaire un second séjour en Achaïe, enfin de s'embarquer de là pour la Palestine ^. Sa lettre envoyée, il renonça à cet itinéraire. Incertain de l'accueil qu'on lui ferait, peu porté d'ailleurs aux mesures sévères, et craignant d'y être réduit en cas de résistance *, il préféra se tenir à l'écart et laisser agir le temps. Il résolut donc de passer à Éphèse les cinquante jours qui le sé-
* I Cor., XVI, 10-11 « II Cor., I, 16.
*Id., I, 23; II, 1.
TROISIÈME MISSION. DÉPART d'ÉPHÈSE. 319
paraient de la Pentecôte S puis de remonter à travers la Troade jusqu'en Macédoine, et de commencer par cette province la visite des Églises de Grèce ^. Mais le temps lui était long, sans nouvelles de Corinthe. Et Timothéel Pourquoi s'attardait-il en Macédoine? Dans son inquiétude, il jeta les yeux sur un autre de ses compagnons, Tite, et lui demanda de prendre la route d'Achaïe.
Ce n'était pas la première fois que les qualités de ce disciple le désignaient pour de semblables missions. Il se trouvait au nombre des frères qu'Antioche avait députés à l'assemblée de Jérusalem •, et dans le débat que ût naître sa circoncision^ il s'était montré si docile, si fidèle à Paul, que celui-ci en garda un attachement inaltérable. L'apôtre ne parlait de lui qu'avec grande estime , l'appelant « son véritable enfant en leur commune foi * », le louant « de marcher dans le même esprit que lui, sur les mêmes traces* ». Malgré le zèle ordinaire* de Tite, sa vaillance au danger, son inclination à tout prendre du bon biais '^, le mauvais renom de Corinthe le fit hésiter^. Paul, pour vaincre
1 1 Cor., XVI, 8.
« Id., XVI, 5.
8 Gai., II, 1 et suiv.
* Tit., I, 4.
» II Cor., XII, 18.
«Id., vm, 16, 17.
7 Id., VII, 7, 13.
> Plusieurs passages de la deuxième Épttre aux Corinthiens laissent entendrç, sans le marquer expressément, que Tite manifesta ces répugnances, notamment les grandes louanges que Tapôtrci pour l'encourager, est obligé de lui faire de cette Église (vu, 13-15). Même conclusion à tirer du verset 17* du chapitre viii, qui
ses répugnances, dut lui représenter les qualités qui lui rendaient chers les Corinthiens', au point de Tauto* riser à leur écrire : <' Aucun don ne vous manque^. » Mais il n'acheva de le décider qu'en lui proposant, outre cette mission principale , un autre ministère à remplir en Achaïe : la collecte pour les chrétiens de Jérusalem.
Tite en savait l'importance, car il était de rassemblée où Paul avait promis ce gage de charité aux frères de la ville sainte * ; depuis , « compagnon d'oeuvre de Tapôtre ^ », il avait eu sous les yeux les heureux fruits de ces libéralités, la joie de l'Église Mère, qui voyait dans ces aumônes un hommage rendu à sa suprématie, et Tallègement à une misère que le partage primitif des biens et la pauvreté de ses membres rendaient chez elle incurable. Flattée d'une part dans ses instincts hiérarchiques, de l'autre enchaînée par des liens de reconnaissance, elle supportait moins impatiemment le déclin du mosaïsme, chaque jour plus sensible dans les chrétientés de Paul.
Il s'en fallait toutefois que la liberté eût cause gagnée; on la tolérait seulement, et force était de renouveler à cet effet les témoignages de sujétion et de dévouement. Paul en avait fait l'épreuve dans son dernier
doit vraisemblablement être ainsi traduit. « Tite se montre actuellement plus empressé (cnouSaiâTepoç) d'aller vers vous » qu'à son précédent départ.
ï II Cor., VII, 13-15.
« I Cor., I, 47.
3 Gai., II, 10.
* II Cor., VIII, 23.
voyage à Jérusalem. Nous avons vu que, froidement accueilli, il y avait à peine séjourné * . Pour toute représaille , il résolut de désarmer ces méfiances par un redoublement de charité. Son premier soin fut donc d'organiser les collectes qui , laissées jusque-là à l'initiative des Églises, ne fournissaient à Jérusalem que des subsides irréguliers et insufQsants. L'obstacle aux larges aumônes que souhaitait l'apôtre était les ressources fort restreintes de ses communautés : on y vivait du travail de chaque jour, hors de misère habituellement, mais dans la médiocrité, sans autre fortune que l'économie. Paul répugnait à pressurer d'aussi modestes épargnes en y prélevant d'un seul coup de grosses sommes. Il imagina une contribution hebdomadaire, dont l'obole aisée à trouver ne laisserait pas de procurer avec le temps d'abondantes aumônes, et il prescrivit pour ce genre de taxe volontaire l'ordre suivant :
« Que chacun de vous, le premier jour de la semaine (le dimanche), mette à part chez lui ce qu'il voudra, accumulant selon qu'il aura prospéré , afin que , lorsque je serai arrivé, il ne se fasse pas alors de collectes. Et quand je serai là, ceux que vous choisirez, je les enverrai avec des lettres de recommandation pour porter vos charités à Jérusalem ^. »
C'est ainsi que Paul, lors de son dernier passage, avait organisé dans toutes ses Églises d'Asie Mineure'
^ Voir chapitre ix, p. 242.
« I Cor., XTi, 1-3.
» Id., XVI, 1.
la levée du tribut pour Jérusalem. Il ne lui restait donc qu'à étendre ces mesures aux chrétientés de Grèce. Timothée y travaillait en Macédoine ; Tapôtre venait d'en écrire aux Corinthiens dans la lettre qu'avaient emportée Stéphanas et ses compagnons, leur insinuant même son intention d'accompagner à Jérusalem les délégués chargés de leurs aumônes^. Il voulait évidemment faire de cette offrande une solennelle reconnaissance des droits de l'Église Mère; à ce dessein réunir les contributions de toutes les chrétientés, et, s'entourant de leurs représentants, la porter lui-même à Jérusalem. Acte de légitime politique, de celle que l'apôtre lui-même définit : se faire tout à tous pour tout gagner à Jésus-Christ; cette manifestation était plus encore à ses yeux : un devoir de justice et de reconnaissance : « Vous êtes leurs débiteurs, disait-il à ses fidèles , car si les gentils ont participé aux richesses spirituelles des Juifs, ils doivent en retour leur faire part de leurs biens temporels^. » L'éclat de rhommage devant être d'autant plus grand, unir d'autant mieux les cœurs que le tribut offert serait plus considérable , un des soins constants de Paul, en ces jours, était d'exciter partout une émulation de générosité. Tite lui demeurait trop dévoué pour ne pas entrer dans ses vues ; il cessa donc d'hésiter et partit pour Corinthe, accompagné d'un frère que l'apôtre lui adjoignit '.
ï I Cor., XVI, 4.
2 Rom., XV, 27.
3 II Cor., XII, 18. Le nom de ce disciple nous est inconnu; U y a quelques raisons de croire toutefois que ce fut un des Asiatiques
Paul demeurait presque seul dans la maison d'Aquila et de Priscille, privé de ses soutiens habituels, Timothée, Tite» Luc, Silas. L'affliction Ty assaillit au point de l'accabler. Cette épreuve , dont nous ignorons la nature, fut d'une violence peu commune , car l'apôtre, endurci à la souffrance , la trouva au-dessus de ses forces * ; la maladie s'y joignant le mit en telle extrémité, qu'il se crut près de mourir ^. Dans cette agonie de corps et d'âme, son cœur seul resta vif, indomptable, s'ouvrant plus que jamais aux vastes desseins. Des voix célestes d'ailleurs l'y autorisaient en l'appelant à de nouveaux labeurs^; la route lui était tracée dans ces révélations, la Macédoine, l'Âchaïe, Jérusalem, puis par delà l'Orient conquis, l'Occident attendant sa parole : « Il faut que je voie Rome , » disait-il souvent ; l'Esprit lui montrait alors cette tête du monde comme le foyer d'où rayonnerait à jamais la lumière.
Un seul motif le retenait encore quelque temps à Éphèse : l'approche des fêtes de la grande Déesse. Le mois de mai entier, l'Artémision, leur était consacré^.
nommés par les Actes parmi les compagnons de Paul, Tychique ou Trophime (Act., xx, 4).
1 II Cor., I, 8.
2 Id., I, 9.
> Act., XIX, 21.
4 Le décret suivant, qui consacre le mois de mai à Artémis, a été découvert par Chandier, dans les ruines d'Ëphèse, sur une tablette de marbre blanc, a A Artémis d'Éphèse. Comme il est notoire que non seulement parmi les Éphésiens, mais dans toute la Grèce, des temples et des lieux saints lui sont consacrés, qu'elle a ses images et ses autels...; comme de plus, en grande preuTe du respect qui lui est rendu, un mois a reçu son nom, appelé Artéroision parmi
On y venait de toute TAsie, autant pour le plaisir que par religion , car si les sacrifices se multipliaient alors dans les temples et les processions dans les rues, nous avons vu que les ministres de ce culte étaient sansmœurs : nuit et jour, pendant le mois d'Artémis^ Éphèse n'était qu'orgies et chants d'ivresse ^ Des jeux presque aussi renommés que ceux de Gorinthe et d'Olympie^ s'y célébraient : courses de chevaux, luttesd'athlètes et de gladiateurs, concours de musique^ représentations théâtrales '.
Paul, mêlé à ces fêtes Tannée précédente, y avaife trouvé une occasion unique de pénétrer dans le monde des gentils et de l'évangéliser; c'était le retour de ces solennités qui retardait son départ jusqu'à la Pentecôte; il ne se dissimulait pas néanmoins que cette fois, connu et surveillé, son apostolat rencontrerait une opposition d'autant plus vive que le succès en avait été plus éclatant : « La porte est largement ouverte ,
nous, Artémisius par les Macédoniens et les autres peuples de la. Grèce, et, pendant ce mois, des assemblées et fêtes religieuses ont Ueu , surtout dans notre cité , qui est la nourrice de notre Déesse iphésienne;en conséquence, le peuple d'Éphèse, considérant comme convenable que le mois entier qui porte le nom divin soit gardé comme saint et consacré à la déesse, a résolu de régler son cuit» par ce décret. Il est donc décidé que tout le mois d*Artémfsion, en tous ses jours, sera saint, que pendant tout ce mois on célébrera des fêtes, la panégyrie d'Artémis, et de saintes solennités, parce qtie le mois entier est consacré à la Déesse. Son culte étant ainsi en plus bel ordre, notre ville en recevra un nouveau lustre et sera* prospère en tout temps. » Corpus fnscriptionum Grxcarumr t. II, n** 2954.
1 Achille Tatius, vi, p. 363.
* Ces jeux portaient le nomd'^pAcsia, Artemisia, Œcumenicai^
» Thucydide, m, 104,
TROISIÈME MISSION. DÉPART d'ÉPHÈSE. 325
écrivait-il aux Corinthiens, mais j*y trouverai beaucoup d'ennemis ^ »
L'orage attendu se levapromptement, et du côté où peut-être Tapôtre ne l'attendait pas. Comme tous les sanctuaires de renom, le temple d'Éphèse ne nourrissait pas seulement la troupe de prêtres , de femmes et de serviteurs auxquels il donnait asile. Dans la ville même, de nombreux artisans en vivaient, les uns de Tapprêt des sacrifices , d'autres des objets du culte; les orfèvres surtout tiraient grand profit de statuettes d'argent, de petits temples d'Artémis, que les étrangers emportaient chez eux en souvenir de ce merveilleux édifice ^. Or, depuis deux ans et plus, la vente de ces simulacres déclinait; était-il téméraire d'attribuer ce changement à la prédication de Paul? « La divinité n'a rien de semblable à Tor, à l'argent, à la pierre , à nulle des sculptures que produisent l'art et l'imagination de l'homme '. » Cette année-là le vide fut tel dans les boutiques d'orfèvres, que le principal d'entre eux, Démétrius , résolut de parer la ruine commune par un coup de violence. Maître d'œuvre, il procurait de grauds profits à ses artisans^ il les réunit avec tous les compagnons du même travail : « Amis, leur dit-il, vous savez que tout notre gain vient de ce labeur. Or, vous le voyez et vous l'entendez dire : non seulement à
1 I Cor., XVI, 9.
s Porter en voyage ces objets et les vénérer dans l'intérieur des maisons était une dévotion fréquente chez les païens. Dion Cassius, XXXIX, 20. — Diodore de Sicile, i, 15; xv, 49. — Denys d'Halicarnasse, u, 22. — Pétrone, 29, etc.
» Act., XVII, 29.
SAIIST PACL, SES MISSIONS. 19
Éphèse, mais presque par toute l'Asie, ce Paul a détourné de notre culte un grand nombre de personnes, en disant que les ouvrages faits de main d'homme ne sont point des dieux. Le danger pour nous est que, non seulement notre métier tombe en discrédit, mais que le temple même d'Ârtémis, la grande Déesse \ perde tout honneur, et que sa majesté révérée de TAsie entière et de toute la terre habitée soit anéantie ^. » La passion enflammant ces paroles de Démétrius, elle passa vive, bouillante, au cœur des ouvriers qui l'entouraient. Transportés de colère, ils se jetèrent dans les rues en criant : « Vive la grande Artémis d'Éphèse I » Ils couraient à la demeure de Paul pour le saisir; mais soit que Tapôtre fût absent, soit que ses hôtes Teussent mis hors d'atteinte*, leur proie échappa. A défaut du maître, ils prirent deux de ses disciples, Gaïus et Aristarque'', et semant le désordre sur leur passage, ils les entraînèrent au théâtre. Dans presque toutes les villes de Tempire romain, le théâtre était le lieu habituel des grandes assemblées^; mais plus que tout autre, celui d'Ëphèse semblait propre à cet usage, car les gradins, étages aux flancs du Coressus,
1 Le titre de « grande Déesse » que les Actes donnent par trois fois à Artémis (xix , 27, 28 , 35) était la qualification habituelle de cette divinité; on la retrouve fréquemment dans les Inscriptions. Wood. Inscriptions from the great théâtre f n» 1 , col. 1 , p. 2; col. 4, p. 36, etc.
2 Act., XIX, 25-27.
3 Rom., XVI, 3, 4.
* Act., XIX, 26.
^ Cicéron, pro Flacco, vu. — Cornélius Nepos, TimoL, iv. — Tacite, Historié, n, 80. — Josèphe, Bell, Jud., VI, in, 3. — Pausanias, vi, 5, 2.
pouvaient recevoir près de 25,000 spectateurs ^ De la ville haute, située sur la colline, des portiques et des marchés qui entouraient le bas du théâtre , la foule accourut; en un moment, tout fut envahi, et le tumulte au comble : « Les uns criaient une chose, les autres une autre , et la plupart ne savaient pas pourquoi ils étaient assemblés^. »
Paul cependant apprit quel danger couraient ses frères. Il s'élançait pour les couvrir de sa parole; mais ses disciples Tarrétèrent, estimant qu'il présumait trop de son empire sur la foule, et leurs craintes furent bientôt confirmées par im message de quelques Asiarques ^, amis de Tapôtre , qui le conjuraient de ne pas s'aventurer dans le théâtre. La confusion en effet continuait d'y régner, et les cris les plus divers
1 Wood, Discoveries at Ephesvs^ p. 68.
2 Act., XIX, 32.
3 L'Asiarque, qu'on s'accorde aujourd'hui à ne pas distinguer du grand prêtre d'Asie, était le personnage chargé dans toute la province de ce nom du culte d'Auguste. La présidence des jeux célébrés successivement dans les diverses grandes villes de la région était la principale et la plus onéreuse de ses fonctions, car les frais de ces solennités retombaient en grande partie sur lui; aussi l'assemblée de toute la province, tô xoivàv xfjc 'Aaia;, qui nommait à ce sacerdoce , prenait-elle soin de choisir toujours quelque citoyen opulent. Il reste douteux si un seul Asiarque était élu , ou si plusieurs nommés ensemble se partageaient l'office et les dépenses. La dernière hypothèse trouve quelque appui dans le texte des Actes (xix, 31) et dans ce passage de Strabon (XIY, i, 42) : xal àec tiveç èÇ aùxîiç elaiv ot TcpwTeuovxe; xatà t?jv èiiapxCav oO; 'Aaiàpxaç xotXouaiv. L'ensemble des inscriptions toutefois semble plutôt indiquer qu'un seul grand prêtre remplissait ces fonctions. Pour expliquer le tivèç 6è xal xcÂv 'A9iapx(*>v des Actes il suffit d'admettre que les Asiarques sortis de charge gardaient et portaient ce nom comme titre d'honneur. Lightfoot, Aposiolic Fathers, t. II, part, u, p. 987-998.
s'y mêlaient. Certaines de ces clameurs visaient les Juifs que la populace distinguait mal des chrétiens. Toujours en éveil dans les émotions populaires , et en transe qu'elles ne tournassent contre eux, les fils d'Israël s'étaient également empressés au théâtre ; ils décidèrent l'un d'eux, nommé Alexandre ^ à prendre la parole pour expliquer au peuple sa méprise. Cet homme , poussé violemment par les siens , réussit à percer les rangs, et fit signe de la main qu'on l'écoutàt; mais reconnu aussitôt pour Juif, il fut accueilli par un redoublement de clameurs. Deux heures durant, on n'entendit dans le théâtre que le cri : « Vive la grande Ârtémis d'Ëphèse I » La fatigue seule abattit la houle qui secouait cette foule frénétique ; les magistrats de la cité attendaient ce moment avec impatience, effrayés de leur responsabilité , inquiets de voir l'émeute se prolonger sous le regard ombrageux du proconsul. Le plus considérable d'entre eux, le chancelier' d'Éphèse , se présenta à la multitude : forces et voix y étaient épuisées; on l'écouta : « Éphésiens, dit-il,
> S. Paulf dans la seconde Epitre à Timothée, parle d'un (I Alexandre, ouvrier en cuivre , qui montra contre lui beaucoup de méchanceté; » peut-être est-ce le môme personnage.
2 Ce chancelier, ypapLixaTeuç, était le premier magistrat de la cité, ou tout au moins un des plus considérables. Les inscriptions, sans déterminer la nature de ses fonctions, en font connaître la multiplicité et l'importance. Les archives publiques , les dépôts d'argent faits dans le trésor du temple d* Artémis étaient sous sa garde. On lui adressait les lettres et les actes officiels destinés à la ville d'Éphèse. Son nom se trouve dans les décrets, les inscriptions, les monnaies et paraît même parfois, comme celui des archontes d'Athènes et des consuls de Rome, servir à désigner Tannée. Élu pour on an, ce magistrat présidait aux assemblées, dirigeait les
qui ne sait que la ville d'Éphèse est la gardienne ^ de la grande Ârtémis et de sa statue tombée des cieux^? Ceci étant incontestable, il convient que vous demeuriez en paix et que vous ne fassiez rien inconsidérément; car ces hommes que vous avez amenés ici ne sont ni des voleurs sacrUèges ^, ni des blasphémateurs de votre Déesse. Démétrius et les artisans qui sont avec lui ont-ils quelque plainte à faire contre quelqu'un? On tient des assises *, et il y a des procon-
aCTaires municipales , était en un mot le vrai chef de la cité. De là son intervention dans le théâtre, et l'autorité qu'il exerce. Voir Bœckh, Corpus Inscriptionum Grxcarum^ n» 2953. — Conybeare and Howson, The Life and Epistles ofS, Paul, chap. xvi.
1 Littéralement le néocore, vetoxopo;, de vaô;, temple, et xopeîv, balayer, nettoyer. A l'origine, l'officier désigné parce nom remplissait probablement des fonctions analogues à celles de nos sacristains ; mais au temps qui nous occupe le néocore était un personnage considérable, chargé d'administrer les biens d*un temple et placé parfois au-dessus des prêtres. Les Tilles prenaient ce titre comme témoignage de leur dévotion aux divinités locales, notamment celles qui avaient fait bâtir des temples en l'honneur des empereurs. Smyrne était néocore d'Auguste. Une inscription trouvée par M. Wood, à Éphèse, porte que « la cité des Éphésiens est deux fois néocore des Augustes, selon les décrets du Sénat, et néocore d' Artémis. Inscriptions from the great Théâtre, n» 6, p. 50-52. Voir Bûchner, De Neocoria, p. 3 et suiv. — Marquardt, Rômische Staatsverwaltung, t. I,p. 604.
> La statue d' Artémis était, au rapport de Pline, en bois de vigne (Hist. Natur., xvi, 79). Ce passage des Actes paraît indiquer que c'était un aérolithe, grossièrement taillé, dont le bas était emmaillotté de bandelettes comme les momies égyptiennes, le haut couvert de mamelles et d'attributs qui en faisaient une divinité nourricière. S. Jérôme, Prœf, in Epist, ad Ephesios,
3 Les Juifs, non sans quelque raison probablement , étaient accusés de ce crime. Rom.,ii, 22. — Josèphe, Antiq, jud., IV, viii, 10.
^ Rome, conservant habituellement dans ses provinces les magis-
suis * ; qu*ils s'accusent devant eux les uns les autres. Si vous avez une réclamation à faire sur d'autres sujets, on en décidera dans rassemblée légale ^ ; car nous sommes en danger d*étre accusés de sédition^our ce qui s'est passé aujourd'hui, if ayant aucune raison à alléguer pour justifier le concours tumultuaire du peuple. » Ce discours, où de flatteuses paroles se mêlaient à la crainte salutaire de Rome , acheva de calmer les têtes. Le chancelier se sentit assez maître de rassemblée pour lui ordonner de se dissoudre , et il fut obéi.
tratures locales, leur abandonnait le soin de juger les causes ordinaires. Au-dessus de ces tribunaux toutefois, le proconsul, juge suprême, décidait au clWl et au criminel. Pour recevoir les affaires qu'on lui déférait, il parcourait sa province, divisée à cet effet en districts, et dans chacun d'eux tenait ses assises à des époques et en des lieux déterminés d'avance. C'est ce que l'on appelait les conventus juridici, les àtopatot, dont parlent ici les Actes.
1 Les proconsuls, c'est-à-dire le proconsul et son conseil. D'après quelques historiens (Lewin, Life and Epistles of S, Paul, t. I, p. 337, 338, 412. — Plumplre, 5. Paul in Àsia Minor, p. 123, note), ce pluriel désignerait les deux procurateurs, Celer et iElius, qui, l'an 54, empoisonnèrent leur proconsul, Julius Silanus, à l'instigation d'Agrippine. Les deux complices, en récompense de leur crime, auraient obtenu d'exercer en Asie la puissance proconsulaire jusqu'à la nomination d'un nouveau magistrat. C'est là une hypothèse ingénieuse, mais sans fondement, car le fait de deux proconsuls administrant ensemble la même province est inouï dans l'histoire romaine, et d'ailleurs Silanus fut empoisonné en l'an 54, tandis que la plupart des chronologistes placent vers l'an 58 la sédition racontée dans les Actes.
3 Éphèse avait conservé sous les Romains son antique constitution démocratique, un sénat et des assemblées légales du peuple (év Tc^ èvv6|i«|i IxxXeaCa, Act., xix, 39), qui se tenaient dans le théâtre trois fois le mois (Wood , Inscriptions from ihe great théâtre, p. 50).