CHAPITRE TREIZIÈME
Paul, laissant Tite et ses deux compagnons se diriger vers Corinthe, continua d*évangéliser la Macédoine. L'activité de cet apostolat est le seul trait que saint Luc en ait recueilli^; selon toute apparence, nous l'avons vu, Thistorien des Actes s'éloignait avec Tite; il ne connut donc pas les détails de la mission qui fut préchée en son absence. Quelques mots de S. Paul dans rÉpltre aux Romains nous permettent d'en apprécier mieux le caractère. 11 montre Jérusalem demeurant encore à ses yeux le point de départ et le centre de ses travaux^, de là toutefois le cercle de sa troisième mission s'élargissant jusqu'à l'IUyrie. C'est à peine s'il avait quitté la lisière des côtés dans ses précédents voyages ; mais cette fois il allait pénétrer dans l'intérieur de la Macédoine et pousser môme aux rives de l'Adriatique. La principale route à travers ces pays montueux, la voie Egnatienne^ le menait à la côte occidentale de Macédoine, l'IUyrie proprement dite,
1 Act., XX, 2.
• *A«ô 'UpoMaali^ xaX xux>ci> iis'xpi TdO 'lUopixov. Rom., XT, 19.
celle des Grecs ^ Est-ce de cette région que parle Tapôtre dans sa Lettre aux Romains , ou plutôt n'at-il pas en vue le pays de brigands et de pirates, situé plus au nord , que Rome contenait à grand'peine , et qu'elle appela successivement province d'Illyrie, puis de Dalmatie^? Paul, dans la dernière lettre qui nous reste de lui, annonce que Tite est chez les Dalmates'; vraisemblablement ce disciple envoyé par lui visitait alors les chrétientés fondées au temps qui nous occupe. Quelles qu'aient été l'étendue et la durée de cette mission, elle remplit les vues de Paul, car après l'avoir achevée, embrassant du regard le champ de son apostolat, la Syrie, l'Asie Mineure , la Grèce jusqu'à l'Illyrie, il reconnut que partout « l'Évangile du Christ avait été pleinement annoncé * » ; désormais « nul motif de demeurer plus longtemps en ces régions * » ; il pouvait librement se tourner vers la partie du monde qui lui restait à conquérir, Rome et l'Occident*.
Mais ce n'était pas encore l'heure de mettre à exécution ces vastes desseins. Les aumônes pour le tribut de la cité sainte se trouvaient recueillies; or, Paul tenait à religion de les porter à Jérusalem, et à hon-
1 La province de Macédoine comprenait l'ancienne Illyrie grecque, ç'esl-à-dire toute la côte de l'Adriatique entre les villes de Lissus et d'Aulona (Cicéron, de Prov. Cons., 3. In Pison.^ 34. — Dion Cassius, XLi, 49).
*^ Marquardt, R'ômische Staatsverwaltunçt 1. 1, p. 295.
» II Tim., IV, 10.
* Rom., XV, 19.
f Id., XV, 23.
• Id., XV, 24.
neur de faire auparavant cette visite de CSorinthe tant de fois annoncée et remise. Il se rapprocha donc des côtes de rArchipel où l'attendaient les délégués chargés de raccompagner en Judée et il prit avec eux la route d'Achaîe. Jamais son cortège n'avait été plus nombreux : « Sopater de Bérée, fils de Pyrrhus, les Thessaloniciens Aristarque et Secundus, Caïus de Derbé, Timothée, Tychiqueet Trophime d'Asie ^ » A cette petite troupe se joignirent dès Gorinthe les disciples qui se trouvaient déjà danscette ville, Tite, Luc^, Justus', Stéphanas, Fortunat, Achaïcus'', Lncius, Jason, Tertius, Éraste le trésorier de la cité, Quartus, Gaîus le Corinthien qui reçut l'apôtre à ce second séjour^.
La joie de Paul de se voir ainsi entouré, et de retrouver ses Églises d'Achaïe, calmes, soumises, ne tarda guère à être troublée. Les nouvelles se transmettaient promptement sur la grande route de l'Asie à Rome dont Gorinthe était une étape. Dès son arrivée, Paul y apprit les dangers que couraient les Églises de Galatie. Les Judaïsants, acharnés à sa poursuite, étaient parvenus dans ces régions écartées, et là, comme partout, ils travaillaient à décrier sa personne et sa parole.
Leur tactique était insidieuse. Sans méconnaître les décisions de l'assemblée de Jérusalem reçues depuis longtemps dans ces chrétientés, ils lés représentaient comme une pure concession au parti novateur de
1 Act., XX, 4.
2 II Cor., VIII, 17, 18.
3 Act., XVIII, 7.
* I Cor., XVI, 15.
^ Rom., XVI, 21-23.
Paul, mais qui n^ôtait rien à la Loi de son autorité. A les entendre, si la foi en Jésus suffisait au salut, la circoncision et les observances mosaïques donnaient au fidèle qui les pratiquait une perfection où n'atteindraient jamais les autres. L'Évangile de Paul n'avait donc apporté en Galatie qu'un christianisme incomplet, découronné de ce qui en faisait le prix et la gloire. Et comment s'en étonner au souvenir de ce qu'avait été leur prétendu apôtre? D'ennemi du Christ devenu brusquement croyant, il avait porté dans sa voie nouvelle l'orgueilleuse présomption du persécuteur. Bien que jamais il n'eût vu Jésus , ni entendu sa parole, il s'était arrogé le droit de façonner à sa guise un nouvel Évangile. Que valaient ces imaginations, comparées à l'enseignement de Pierre, de Jacques, de Jean, de ceux qui dès le commencement avaient été les témoins de la vie du Maître, les dépositaires de sa doctrine?Ces grands apôtres, « colonnes de l'Église^ », demeuraient les exemplaires de la foi; n'était parfait chrétien, vrai fils d'Abraham et héritier de ses promesses que celui-là qui se modelait sur eux, gardait la Loi à leur exemple. et en portait la marque dans sa ehair.
Plus que toute autre pratique du mosaïsme la circoncision, sceau de l'antique alliance, était chère aux Judaïsants ; mais, nous l'avons vu, plus que toute autre aussi, elle répugnait aux chrétiens de Galatie. Ces fidèles, sortant pour la plupart de la gentilité, n'avaient accueilli si favorablement l'évangile de Paul que parce
» Gai., n, 9.
qu'ils y trouvaient un judaïsme supérieur à celui de la Synagogue, épuré des rites pharisaïques, de celui-là surtout. Pour changer de telles dispositions, il fallait ruiner l'autorité de Paul. Ses ennemis s'y acharnèrent, n'épargnant ni mensonges ni calomnies. Non contents de lui opposer la conduite des grands apôtres, ils le peignirent fourbe, versatile : ici vivant à la juive, gardant la Loi et imposant la circoncision; ailleurs les rejetant; le tout au branle de ses intérêts, car ce qu'il cherchait en tout lieu était de capter les esprits pour se les asservir.
Longtemps de si perfides attaques n'avaient fait que miner sourdement ces chrétientés ; mais enfin, menées d'ensemble et obstinément, elles les ébranlèrent. Les avis que Paul reçut à Corinthe lui montrèrent partout ses fidèles émus, inquiets, vacillant même dans leur foi. Les Judaïsants n'étaient pas encore parvenus à dominer et à imposer la circoncision; toutefois le trouble et le partage agitaient les esprits : au feu des discussions « on se piquait l'un l'autre », les disputeurs allaient parfois plus loin, jusqu' « à se mordre et se dévorer ». Le danger pressait; sur l'heure Paul y fit face par la plus vigoureuse de ses Épîtres ^ . Entouré
1 Ni les Actes, ni les Épîtres, ne donnent d'indications précises sur la date de la Lettre aux Galates. De ces paroles de l'apôtre : « Gomment êtes- vous passés si vite à un autre Évangile? (Gai., I, 6), on conclut à tort qu'elle fut écrite au sortir d'une des missions de Paul en Galatie, car la promptitude d'un changement se mesure à la gravité des modifications qu'il suppose. Dans le cas présent, il est de telle nature que, trois ans après avoir quitté ses fidèles, aussi bien qu'à peine éloigné d'eux, Paul est également fondé à leur dire : « Quoi I si tôt vous abandonnez le Christ I » — De
des frères qui doublaient sa force à Gorinthe et se les associant, il dicta à l'un d'eux des pages frémissantes d'indignation et d'amour. Dès le début il y pre-
plus sûrs indices peuvent être tirés du style et du sujet de TÉpître, des pensées qui la ren\plissent. Sur tous ces points, les rapports avec l'Épître aux Romains^ sont frappants : mômes idées, mômes arguments, mômes citations de TËcriture, mômes formes de langage. La Lettre aux Romains ne fait, pour ainsi dire, qu'achever l'esquisse jetée en quelques traits dans l'Épitre aux Galates. La conclusion naturelle de ces rapprochements est que les deux œuvres ont dû ôtre composées vers la môme époque, soit à Gorinthe , où de l'aveu de tous Paul rédigea son Ëpltre aux Romains, soit avant d'arriver en cette ville, au temps où il écrivit la seconde lettre aux Corinthiens. Les pensées qui occupaient alors l'apôtre se reflètent en effet dans l'Épître aux Galates. Une des principales, nous l'avons vu, était le châtiment infligé à l'incestueux de Gorinthe, et la charité avec laquelle il souhaitait qu'on le relevât. De semblables conseils sur ce sujet sont donnés aux Galates (vi, 1, 2). Sur un autre point également, la grande collecte pour Jérusalem , nous trouvons les soucis de l'apôtre aussi pressants dans l'Épitre aux Galates que dans la Lettre aux Gorinthiens. Les nouvelles que Paul recevait lui montraient sans doute ces Églises peu zélées pour une œuvre qu'il regardait comme urgenteentretoutes.il s'empresse k les ranimer (Gai., vi, 6-10). a Ne vous trompez pas, on Ue se moque point de Dieu. L'homme ne recueillera que ce qu'il aura semé. Celui qui sème pour sa propre chair moissonnera delà chair la corruption; mais celui qui sème pour l'Esprit moissonnera de l'Esprit la vie éternelle. Ne nous lassons pas en faisant le bien , car nous recueillerons le fruit en son temps, si nous ne défaillons pas. Nous en avons l'occasion, faisons du bien à tous, mais surtout à ceux de la maison de la foi. » Que Paul ait écrit ces Ugnes en Macédoine avant de partir pour Gorinthe ou seulement en arrivant dans cette ville, c'est un détail secondaire qui ne change en rien les grandes lignes de sa vie; de préférence nous avons placé â Gorinthe la composition de l'Épître, parce qu'en cette ville, plus aisément, par suite plus vraisemblablement qu'ailleurs, il reçut des nouvelles de Galatie. Voir sur cette question Ligbtfoot, Bpistle io the Galatiatis. Introduction, m, Tub Datk of tue Epistlk.
nait fièrement des mains de Jésus et de Dieu même le titre que lui contestaient ses ennemis :
ff Paul apdtre (non d'institution humaine, ni de main d'homme, mais par Jésus-Christ et Dieu le Père qui Ta ressuscité d'entre les morts) , ainsi que tous les frères qui sont avec moi , aux Eglises de Galatie : Grâce et paix à vous de la part de Dieu le Père et de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui s'est livré lui-même pour nos péchés, afin de nous retirer de la corruption du siècle présent, selon la volonté de notre Dieu et Père, auquel soit la gloire dans tous les siècles des siècles! Amen.
« Je m'étonne que si vite, abandonnant celui qui vous a appelés en la grâce du Christ, vous passiez à un autre Évangile : non certes qu'il y en ait un autre , mais il y a des gens qui vous troublent et qui veulent pervertir l'Évangile du Christ. Si jamais quelqu'un, fût-ce moi-même, fût-ce un ange du ciel, vous évangélisait autrement que nous l'avons fait, qu'il soit anathème! Je vous l'ai déjà dit Je vous le dis encore une fois. Si quelqu'un vous annonce un Evangile différent de celui que vous avez reçu, qu'il soit anathème ! Est-ce la faveur des hommes, est-ce celle de Dieu que je cherche? Mon dessein est-il de complaire aux hommes? Si je plaisais aux hommes, je ne serais plus le serviteur du Christ.
« Or, je vous déclare, frères, que l'Évangile que je vous ai prêché n'a rien de l'homme. Je ne l'ai reçu ni appris d'aucun homme, mais par la révélation de Jésus-Christ. Vous savez de quelle manière j'ai vécu dans le judaïsme , comment j'ai persécuté à outrance l'Église de Dieu ; je la ravageais, surpassant ceux de mon âge et de ma nation dans mon zèle pour les traditions de nos pères. Mais, quand il plut à celui qui m'a choisi dès le sein de ma mère et qui m'a appelé par sa grâce de me révéler son Fils, afin que je l'annonçasse parmi les gentils, sur-le-champ , sans prendre conseil de la chair et du sang, sans monter à Jérusalem vers ceux qui étaient apôtres avant moi, je m'en suis allé en Arabie, puis je retournai à Damas. Trois ans plus tard, je montai à Jérusalem pour visiter
Céphas ^ et je restai quinze jours auprès de lui; mais je ne vis aucim autre des apôtres, sinon Jacques, le frère du Seigneur. En tout ce que je vous écris ici, je le jure devant Dieu, je ne mens point.
« J'allai ensuite dans les pays de Syrie et de Cilicie. Or j'étais inconnu de visage aux Églises de Judée qui sont au Christ; elles avaient seulement ouï dire : Celui qui autrefois nouspersécutait annonce maintenant la foi que jadis il détruisait , et elles glorifiaient Dieu à mon sujet.
ff Quatorze ans après, je montai de nouveau à Jérusalem avec Barnabe et je pris aussi Tite avec moi. J'y montai sur une révélation et je leur communiquai rÉvangile que je prêche parmi les gentils ; je l'exposai en particulier à ceux qui paraissaient les plus considérables, de peur que mes courses n'aient été ou ne fussent vaines. Or on n'obligea même pas Tite , que j'avais mené avec moi et qui était Grec, de se faire circoncire. Nous n'eûmes aucun égard pour les faux frères qui s'étaient glissés furtivement parmi nous , s'insinuant afin d'épier la liberté que nous avons dans le Christ Jésus et nous réduire en servitude; nous ne leur avons rien cédé, même pour un moment, afin que la vérité de l'Évangile demeurât parmi vous. Quant à ceux qui paraissaient les plus considérables (peu m'importe ce qu'ils ont été autrefois, Dieu n'a pas d'égard à la qualité des personnes*), ceux, dis-je, qui paraissaient les plus considérables ne m'ont rien appris de nouveau.
« Au contraire, ayant reconnu que l'Évangile de l'incirconcision m'a été confié, comme à Pierre celui de la circoncision ^ (car celui qui a opéré en Pierre pour l'apostolat de la circon-
1 La Yulgate et quelques manuscrits portent Petrum, néTpov; mais la leçon Eviçâv paraît mieux autorisée : on la trouve notamment dans les manuscrits du Vatican, l'Alexandrin, et plusieurs versions.
3 L'apôtre entend par là ce privilège d'importance secondaire, non essentiel à l'apostolat, d'avoir vécu avec le Christ, de « l'avoir connu selon la chair ». Il Cor., v, 16.
s 11 n'est point question ici de deux Évangiles différents. S. Paul
cision a opéré en moi aussi pour Tapostolat des gentils), ayant reconnu la grâce qui m'a été donnée, Jacques, Céphas et Jean, qui semblaient les colonnes de TÉglise, nous donnèrent la main, à Barnabe et à moi, en marque d'union; ils accordèrent que nous prêcherions les gentils, eux la circoncision ^; ils noiis recommandèrent seulement de nous souvenir des pauvres (de Jérusalem), ce que j'ai eu un grand soin de faire.
ff Ensuite Céphas étant venu à Antioche , je lui résistai en face, parce qu'il était répréhensible. En effet, avant que quelques-uns vinssent d'auprès de Jacques, il mangeait avec les gentils; mais après leur arrivée il se retira, et se sépara d'eux par crainte des circoncis. Les autres Juifs usèrent comme lui de cette dissimulation, de sorte que Barnabe lui-même s'y laissa entraîner. Pour moi, voyant qu'ils ne marchaient pas droit selon la vérité de TÉvangile, je dis à Céphas devant tout le monde : Si toi qui es Juif, tu vis comme les païens et non pas comme les Juifs , comment peux- tu forcer les gentils à judaîser? Nous autres, nous sommes Juifs par nature, et non du nombre des gentils qui sont des pécheurs, et cependant sachant que Thomme est justifié^ non par les œuvres de la Loi, mais par la foi en Jésus-Christ, nous avons nous-mêmes cru au Christ Jésus, afin d'être justifiés parla foi que nous aurions en lui , et non par les œuvres de la Loi ; parce que nul homme ne sera justifié par les œuvres de la Loi '
entend, par « Évangile de rincirconcision », Tapostolat des gentils; par « Évangile delà circoncision », la Bonne Nouvelle adressée aux Juifs.
1 C'est-à-dire les Juifs.
3 II est probable que les versets suivants, 17 et 18, font partie des paroles adressées à S. Pierre; ils développent et complètent ainsi le raisonnement de l'apôtre : a Abandonner la Loi pour ne chercher la justification qu'en Jésus, c'est se mettre dans la même situation que les païens, qui sont des pécheurs. Ne suit- il pas de là que l'intervention du Christ a pour effet de nous rendre comme eux pécheurs, que par conséquent le Christ est ministre de péché? Loin de nous de telles pensées I S'affranchir de la Loi n'est pas un
Quant à moi, c'est par la Loi même que je suis mort à la Loi ^ afin de ne vivre que pour Dieu. Je suis crucifié avec le Christ, je ne vis plus, c'est le Christ qui vit en moi, et ce que j'ai de vie maintenant dans la chair, je le vis dans la foi , la foi au Fils de Dieu qui m'a aimé et s'est livré pour moi. Je ne veux point réduire à néant la grâce de Dieu : or, si la justice s'acquiert par la Loi, le Christ est mort pour rien. Gâtâtes insensés, qui donc vous a fascinés pour vous rendre ainsi rebelles à la vérité *, vous à qui j'ai fait voir Jésus-Christ si vivement, qui l'ai dépeint devant vous et comme crucifié à vos yeux? »
Cette apologie si vivante en sa simplicité, ces cris du cœur, pour émouvants qu'ils fussent, n'armaient point les Galates contre les arguments captieux que les Judaïsants tiraient de TÉcriture. Paul, l'ouvrant à son tour sous les yeux de ses fidèles, leur y montra cette justification par la foi que niaient les zélateurs du mosaïsme. N'y est-il pas écrit d'Abraham : « Il crut, et sa foi lui fut imputée à justice'? » Ainsi est-il de tous les enfants de la foi, vrais fils d'Abraham. Les Galates en avaient fait l'épreuve ; sans être circoncis, sans observer la Loi, ils avaient reçu les
péché, mais se remettre sous son joug, se l'imposer de nouveau pour y manquer, c'est là le péché. »
1 La Loi, en effet, éclairant la conscience, sans rien faire pour délivrer l'homme des tentations et du péché, éveille naturellement la pensée et le besoin de chercher hors d'elle le salut.
2 L'incidente, « pour vous rendre ainsi rebelles à la vérité », conservée par la Vulgate, fait défaut dans les manuscrits les plus importants (Alexandrinus, Yaticanus, Augiensis, Sinailicus) ; on la trouve dans les suivants (Ephrœmi, Moscow Synod, 98, Passionei). Les leçons du manuscrit D varient.
• Gen.,xv, 6.
dons du Saint-Esprit. « Seraient-ils assez fous, ayant commencé parTEsprit, de unir par la chair*? »
A Abraham également, il a été promis « qu'en lui toutes les nations seraient bénies ». Cette promesse, la Loi ne la remplit pas ; elle ne sait que maudire les violateurs de ses préceptes, sans rien pouvoir au delà, car, d'après TÉcriture même, « le juste vit de la foi* ». Or, la Loi ne s'appuie pas sur la foi, elle se contente de multiplier les observances , sans donner la force de les accomplir; « le Christ au contraire nous a rachetés de la malédiction de la Loi, étant devenu malédiction pour nous (selon qu'il est écrit : Maudit celui qui est pendu au bois^), aûn que la bénédiction d'Abraham parvint aux gentils dans le Christ Jésus et qu'ainsi nous reçussions par la foi l'Esprit promis*. »
Et qu'on n'objecte pas que, la Loi ayant été promulguée depuis Abraham, il en faut observer les préceptes pour que les promesses adressées au père des croyants aient leur effet. « Lorsqu'un homme a conclu un pacte en bonne forme, rien ne peut le casser, ni y ajouter... Dieu ayant fait et confirmé un pacte et une alliance, la Loi, qui n'a été donnée que quatre cent trente ans après, n'a pu la rendre nulle, ni en abroger la promesse*. »
Mais alors « à quoi bon la Loi »? A éveiller la con-
1 Gai., III, 2-7.
* Habacuc, n, 4.
» Deut. , XXI, 28.
* Gai., in, 8-14.
* Id., m, 15-18
science dans Thomme, à faire qu'il ne commette plus le péché à Taveugle, sans connaître le mal qu'il accomplit, à lui montrer surtout Timpuissance où il se trouve de sortir du péché par ses propres forces ^ :
« Elle a été le pédagogue qui nous a menés comme des enfants au Christ afin que nous fussions justifiés par la foi ; mais, la foi étant venue, nous ne sommes plus sous le pouvoir du pédagogue. Tous en effet vous êtes fils de Dieu par la foi dans le Christ Jésus. Baptisés dans le Christ , vous avez revêtu le Christ*. Dès lors il n'y a plus ni juif, ni grec, ni esclave, ni homme libre , ni homme , ni femme ; vous n^étes tous qu'un dans le Christ Jésus..... Dieu, quand est venue la plénitude des temps', a envoyé son Fils, né d'une femme, né sous la Loi, pour racheter ceux qui étaient sous la Loi et nous rendre enfants adoptifs. Et parce que vous êtes enfants, Dieu a envoyé dans nos cœurs l'Esprit de son Fils qui crie : Abba! c'est-a-dire Père ! Vous n'êtes donc plus esclaves , vous êtes
^ Bile découvre aussi combien les promesses faites aux patriarches l'emportent sur le mosaîsme. Ce dernier, en effet, élant une alliance, suppose deux contractants et n'a d'autre stabilité que leur accord; les promesses, elles, sont immuables, car elles ne dépendent que du donateur, le Dieu unique, lequel ne change point. C'est là, croyons-nous, le meilleur commentaire du verset 20, chap. m : « Un médiateur n'est pas mcdialeur d'un seul, mais Dieu est un seul, » texte si obscur qu'il compte plus de 250 interprétations diverses.
3 Est-ce là simplement une expression figurée ou une aUusionaux vêtements blancs que revêtaient les baptisés, au sortir de l'immersion? Il est douteux que ce rite fût déjà en usage; un passage de S. Justin parait indiquer que de son temps on l'observait {Dialogus, 116).
3 il faut entendre par celte plénitude des temps, d'une part que l'heure marquée dans les desseins de Dieu pour le salut des hommes était arrivée, de l'autre que le monde était mûr pour cette rédemption, la Loi ayant achevé son œuvre.
fils; si VOUS êtes fils, vous êtes aussi héritiers, grâce à Dieu».
« Autrefois, ignoraut Dieu , vous étiez asservis à ceux qui par nature ne sont pas dieux ' ; mais, maintenant que vous connaissez Dieu, ou plutôt que vous avez été connus de lui^, comment retournez-vous à ces observances légales, faibles et misérables principes, auxquels vous voulez de nouveau vous asservir? Vous observez des jours, des mois, des saisons, des années^. Vraiment, parfois je crains d'avoir travaillé chez vous en pure perte.
€ Frères, je vous en prie, soyez comme moi, car moi aussi je suis comme vous '. Jusqu'ici vous ne m'avez offensé en rien. Vous vous rappelez, quand je vous ai évangélisés la première fois, quelle était l'infirmité de ma chair, et cependant vous ne m'avez ni méprisé ni rejeté avec dégoût à cause de ces épreuves que je souffrais en ma chair; vous me reçûtes alors, comme un ange de Dieu, comme Jésus-Christ même. Que sont devenus ces heureux sentiments? Car je vous rends ce témoignage que, s'il eût été possible, vous vous fussiez arraché les yeux pour me les donner. Suis-je donc devenu votre
^ La Vulgate porte : <x héritiers de Dieu par Jésus-Christ », leçon moins autorisée par les anciens manuscrits que celle de notre texte.
3 Aux idoles, aux démons.
3 L'apôtre entend par là que Dieu, le premier, jette les regards sur nous, et que, nous prévenant de sa grâce, il nous porte à le connaître et à l'aimer.
^ « Les jours », c'est-à-dire les sabbats de chaque semaine; c les mois », la célébration mensuelle des nouvelles lunes; « les saisons », les fêtes annuelles, la Pâque, la Pentecôte, les fêtes des Tabernacles, des Expiations, de la Dédicace, des Purim ; a les années » , Tannée sabbatique tous les sept ans, l'année du jubilé tous les cinquante ans. Le reproche fait ici aux Galates de s'asservir à ces cérémonies et à ces fêtes juives indique que Paul ne les imposait point aux Églises qu'il fondait en terre païenne.
^ J'ai rejeté toutes les observances de ma race ; je me suis fait sur cfi point gentil comme vous ; comme moi, vous aussi, demeurez libres, affranchis du judaïsme.
ennemi parce que je vous ai dit la TéritéPIls* s'attachent fortement à vous, mais non d'une bonne affection ; ils veulent vous séparer de nous, pour que vous vous attachiez à eux. Ce qui est bon pour vous, c'est de vous attacher au bien , en tout temps, et non pas seulement quand je suis parmi vous. O mes petits enfants que j'enfante de nouveau dans les douleurs jusqu'à ce que le Christ soit formé en vous, comme je voudrais être en ce moment au milieu de vous et accommoder ma parole à vos besoins, car je suis en inquiétude à votre sujet! »
A ces efTusions de tendresse se mêlent les arguments destinés à déconcerter les Judaïsants : nous les retrouvons tels dans cette lettre qu'ils se présentèrent à la pensée de Tapôtre, sans transitions ni suite rigoureuse. L'un d'eux est à citer, car, reposant sur l'interprétation allégorique des Écritures que les Juifs afifectionnaient, il montre à quel point leurs formes de raisonnement différaient de celles qui satisfont notre esprit et y portent la conviction :
« Dites-moi, je vous prie, vous qui voulez être sous la Loi, n'entendez-vous pas ce que dit la Loi. Il y est écrit qu'Abraham eut deux fils : l'un de la servante , l'autre de la femme libre. Mais celui qui naquit de la servante naquit de la chair, et celui de la femme libre naquit de la promesse. Tout ceci est une allégorie. Ces deux femmes sont les deux alliances, l'une du mont Sinaï, enfantant pour la servitude, et c'est Agar ; car Sinaï est une montagne d'Arabie qui représente la Jérusalem d'ici-bas', esclave, elle et ses enfants; au lieu que la Jérusalem d'en haut est libre : celle-là est notre mère. »
1 Les adversaires de Paul, les Judaïsants.
2 La leçon que nous donnons ici est celle des manuscrits suivants (Sinaiticus, Ephrœmi, Augiensis, Bœrnerianus), que S. Jérôme
Et que nous montre TÉcriture? Les enfants de la promesse figurés dans Isaac plus nombreux que ceux de la Loi ; ces derniers nés de la chair persécutant ceux de Tesprit, mais par l'ordre de Dieu chassés de l'héritage.
c Frères, conclut Tapôtre , nous ne sommes pas les enfants de la servante, mais de la femme libre, et c'est le Christ qui nous a acquis cette liberté. Tenez- vous donc fermes , et ne vous mettez point sous le joug d'une nouvelle servitude. Cest moi, Pau], qui vous le dis : si vous vous faites circoncire, le Christ ne vous servira de rien. Et de plus, je déclare à tout homme qui se fait circoncire qu'il est tenu d'accomplir toute la Loi. Vous vous êtes privés de tout ce qu'il y a dans le Christ, vous qui voulez être justifiés par la Loi, vous êtes déchus de la grâce ; pour nous c'est en vertu de la foi que nous espérons recevoir de l'Esprit la justice; car en Jésus-Christ ni circoncision ni incirconcision n'ont de valeur, mais la foi opérant par l'amour.
« Vous couriez si bien I Qui donc vous a arrêtés , vous empêchant d'obéir à la vérité? Assurément ce sentiment-là ne vient pas de celui qui vous appelle *. Un peu de levain fait
dans la Vulgate et tous les Pères latins ont adoplée. Les Pères grecs suivent la variante moins claire d'autres manuscrits (Alexandrinus, Yaticanus, Claromontanus, Sangermanensis) : xh tï 'Ayop Itvâ 6poc éoTiv. Il est inutile, si l'on choisit ce texte, de recourir, pour l'interpréter, aux explications, plus ingénieuses que fondées, de nombreux commentateurs. Il suffit de l'entendre ainsi : Cette Agar, l'Agar de notre allégorie, est le mont Sinaï en Arabie, c'està-dire elle représente le Sidaï, parce que cette montagne est en Arabie, patrie d'Agar et de ses descendants : or, ce mont est la figure de la Jérusalem terrestre. Voir cette question discutée avec autant de science que de sagesse dans Lightfoot, Epistle to the Galatians, p. 192 et suiv.
1 Ce présent indique que « les dons et la vocation de Diea sont immuables. Il ne s'en repent jamais ». Rom., xi, 29.
lever toute la pâte. J'ai bon espoir en vous toutefois, grâce au Seigneur vous n'aurez point désormais d'autres sentiments (que ceux qui vous animaient d'abord) ; quant à celui qui vous trouble, quel qu'il soit, il en portera la peine. Car, s'il est vrai que je prêche encore la circoncision, pourquoi suis-je persécuté ^ ? Le scandale de la croix est donc anéanti! Ah! plût
à Dieu que ceux qui vous troublent ainsi fussent non seule^ ment circoncis, mais plus que circoncis'!
« Vous avez été appelés à la liberté, frères; ayez soin seulement que cette liberté ne vous serve pas d'occasion pour vivre selon la chair ; par amour servez-vous l'un l'autre , car toute la Loi est contenue dans une seule parole ; celle-ci : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même... » Marchez par TEsprit, et vous n'accomplirez point les désirs de la chair; en eflfet, la chair convoite contre l'Esprit et l'Esprit contre la chair; et tous deux sont opposés l'un à l'autre. Or, ceux qui sont au Christ ont crucifié la chair avec ses passions et ses convoitises. Si nous vivons par l'Esprit, marchons aussi par l'Esprit »
Habituellement Paul se contentait d'apposer quelques mots en manière de signature ; cette fois , plein des pensées qui l'agitaient, craignant de n'en avoir pas assez dit, il se laissa entraîner à récrire de sa main comme un résumé de ce qu'il venait de dicter :
« Voyez quelles lettres^ je trace pour vous de ma propre main.
^ C'était là évidemment une des calomnies des adversaires de Paul.
3 D'après S. Jérôme et les Pères grecs , Paul lance par là aux zélateurs de la circoncision ce trait d'une étrange vigueur : Vous mériteriez de pousser votre fanatisme jusqu'aux excès dont les prêtres de Cybèle donnent l'exemple en se mutilant eux-mêmes.
3 IIyiXCxoic YP<^l^EJLa<nv : « quelles grandes lettres » : allusion aux gros caractères mal formés que traçait Tapêtre, non par suite
« Ils ne veulent qxie faire parade d'un rite charnel, ceux qui vous forcent à vous faire circoncire,^ et cela afin de n'être pas persécutés au nom de la Croix du Christ, Ces circoncis, en effet, n'observent pas la Loi^, mais ils veulent que vous receviez la circoncision afin de se glorifier en votre chair ^. Pour moi, à Dieu ne plaise que je me glorifie, si ce n'est en la croix de Notre-Seigneur Jésus-Christ, par lequel le monde est crucifié pour moi comme je le suis pour le monde^ ; car, dans le Christ Jésus j la circoncision n'est rien, ni l'incirconcision , mais l'être nouveau que Dieu crée en nous. Paix et miséricorde sur tous ceux qui marcheront selon cette règle et sur l'Israël de Dieu *l Au reste, qu'à Vavenir personne ne vienne plus me troubler, car moi je porte en mon corps les stigmates^ du Seigneur Jésus. Que la
d'une connaissance imparfaite du grec, et de son peu d'habitude de l'écrire, comme le supposent quelques commentateurs, mais probablement à cause de son état de santé, notamment de la faiblesse de sa Tue à laquelle il a fait allusion plus haut. Voir Saint Pierre, chap. VII, p. 161, éd. in-S*; p. 151, éd. in-12.
i Les Judaïsants qui troublaient la Galatie ne cherchaient à faire accepter aux fidèles que la circoncision; ils tenaient en moindre estime les autres obserrances et les négligeaient eux-mêmes.
8 Ils yeulent se vanter, auprès des Juifs, de tous avoir gagnés à la circoncision, qui est le signe du mosaïsme. ' 8 Je ne suis pas seulement mort au monde a?ec Jésus, mais crucifié ; désormais, entre le monde et moi, il y a une séparation plus profonde et plus complète que la mort : la croix de Jésus.
^ Les chrétiens, « vrais fils d'Abraham, héritiers des promesses faites à lui et à sa race » (Gai., m, 7, 16), sont par là le véritable Israël, l'Israël de Dieu. Hors d'eux il n'y a que a l'Israël de la chair». (I Cor., x, 18.)
* Les marques des fouets et des verges, la fatigue, l'épuisement du corps brisé au service de Jésus. L'apôtre oppose cette mortifica-
grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ soit avec votre esprit, frères. Amen, »
tionde tout le corps à la circoncision, comme le seul sacrifice digne de Dieu et du chrétiea.