LIVRE PREMIER
qui s'étaient embarqués sur le second, furent pris par des corsaires et emmenés à Alger.
Jamais Gaver ne perdit les sentiments de vénération et de tendresse qu'il avait conçus pour Rodriguez ; jusque dans ses dernières années, il le nommait son saint maître et se faisait un grand honneur d'avoir été son disciple. Il n'en parlait même presque jamais sans une espèce d'extase. Outre ses écrits, qu'il conservait précieusement, il avait recueilli dans un petit livre tout ce qu'il en avait appris de vive voix; il y avait marqué jusqu'au jour et à l'heure où il avait eu le bonheur de le lui entendre dire; et il le portait sur lui, avec les autres écrits de son maître. Il ne se lassait point de les lire; c'était son oracle dans ses doutes, sa consolation dans ses peines, son asile dans ses travaux; et, en recevant le saint Viatique, il les tint étroitement serrés sur sa poitrine, pour ranimer sa ferveur dans ces précieux moments.
A peine fut-il arrivé à Barcelone, qu'il réitéra ses instances pour sa chère mission des Indes. Les supérieurs, quoique ravis de voir en lui un zèle si convenable à un jésuite, jugèrent à propos de l'éprouver encore quelque temps; d'autant plus que connaissant ses talents, ils avaient peine à se priver d'un sujet qui leur donnait de si grandes espérances.
On l'applique à l'étude de la théologie. Son union avec Dieu.
LE P. Claver s'appliqua donc par obéissance à l'étude de la théologie, et il y apporta les dispositions d'esprit et de cœur qui l'avaient déjà distingué à Majorque. Audessous de tous ses compagnons par sa profonde humilité, il les surpassa bientôt par ses succès. Les lettres humaines et la philosophie n'avaient rien diminué de sa ferveur : l'étude de la théologie, qui a Dieu même pour objet, ne servit qu'à augmenter son amour, de sorte qu'il passait avec justice pour le plus habile et le plus vertueux de tous les étudiants. C'est le témoignage que lui rendit après sa mort le P. Parigas, son ancien condisciple, dans une lettre écrite à un jésuite de ses amis. Voici ses propres termes : « Dans le temps que j'étudiais à Barcelone avec le P. Claver, j'aurais fort souhaité d'être son confident, pour découvrir au monde bien des merveilles cachées dans ce grand serviteur de Dieu. Tout
ce que j'en puis dire, c'est que je l'ai toujours connu un saint et parfait religieux : il fut modeste, affable, officieux envers tout le monde, ne se plaignant jamais de personne, et parlant toujours uu de Dieu, ou de choses capables de contribuer à l'avancement spirituel de ceux qui l'entendaient. Nul n'était plus "humble dans toutes ses manières, plus obéissant aux supérieurs, plus exact dans les observances de la discipline religieuse. Je ne crains point d'assurer que jamais je ne lui ai vu violer la moindre règle. Il s'efforçait d'imiter en tout le F. Alphonse Rodriguez, dont il conservait quelques livres écrits de sa main : on reconnaissait en lui le même esprit d'oraison, la même union avec Dieu, les mêmes mortifications. Ainsi je ne suis pas surpris qu'ayant mené une vie si sainte, il fasse des miracles après sa mort. » Ce dernier trait de conformité avec le F. Alphonse, en ce qui regarde l'oraison et la mortification, est l'éloge le plus accompli qu'on puisse faire de sa conduite à Barcelone.
Une union si intime avec Dieu, jointe à une application si constante à l'étude, tant d'austérité avec tant d'innocence, surtout dans un corps délicat et déjà usé par le travail, lui attirèrent les plus singulières faveurs du ciel. Si son humilité les lui fit dérober à la connaissance des hommes, elle ne put empêcher qu'il n'en échappât quelques traits malgré lui. Un de ses compagnons en fut un jour témoin, dans une occasion assez extraordinaire. Ils passaient ensemble à l'endroit même où saint Ignace fut si maltraité par de jeunes libertins, pour avoir rétabli la piété dans un couvent de religieuses dont la conduite relâchée déshonorait la profession. Le jeune jésuite qui était avec Claver l'arrêta un moment : « Mon frère, lui dit-il, ce fut ici que notre P. Ignace « fut brisé à coups de bâton; oui, ce fut ici.» A ces mots, Claver leva les yeux au ciel, devint immobile, et perdit tellement l'usage de ses sens, qu'il ne put sortir du lieu où il était qu'après un long ravissement. On n'a jamais pu savoir ni ce qu'il vit alors, ni ce qui lui fut révélé; mais on sait que l'impression lui en resta toujours si profondément gravée dans l'esprit et dans le cœur, que, longtemps après, en racontant cette aventure à un de ses plus intimes confidents, il paraissait encore comme ravi en extase, et qu'au défaut de sa bouche ses yeux s'exprimaient par leurs larmes. Par ce seul trait, on peut juger de ses communications avec Dieu, et des grâces sensibles dont il était favorisé dans ses oraisons.