LIVRE PREMIER
A sa sollicitation, les supérieurs décident de l'envoyer aux Indes. Il s'embarque à Séville pour Carthagène.
AU bout de deux années de théologie, il pressa de nouveau ses supérieurs de l'envoyer aux Indes; et il le fit avec tant d'instance, que le provincial Joseph de Villegas, craignant de s'opposer à la volonté de Dieu, lui accorda enfin la permission qu'il sollicitait si ardemment. On ne peut exprimer quelle fut la joie du fervent jésuite, en recevant la lettre de son supérieur; il voulut la relire plusieurs fois, il ne se lassait point de la baiser, et il la garda toute sa vie. Dès qu'il en eut achevé la lecture, il se prosterna en terre pour rendre à Dieu les plus vives actions de grâces de la faveur dont il l'honorait. Dans la ferveur de sa prière, il lui offrit sans réserve ses peines, ses travaux, son sang, toute sa personne, pour le salut des âmes qui devaient lui être confiées. Ensuite, ne pouvant renfermer dans son cœur la joie dont il était rempli.il alla trouver tous ses amis pour leur faire part de son bonheur, recevoir leurs félicitations, et leur demander le secours de leurs prières.
Il y avait déjà sept ans qu'on avait établi une province de la Compagnie dans le nouveau royaume de Grenade. Pour la former d'une manière qui répondit à l'attente publique et aux pieuses intentions de ceux qui y avaient contribué par leurs libéralités, le Père général Aquaviva avait, en 1609* ordonné à chaque province d'Espagne d'y envoyer un ouvrier évangélique d'un mérite distingué. Claver fut celui que la province d'Aragon choisit pour s'acquitter de ce qu'on exigeait d'elle; et on peut dire que jamais peut-être, si on en excepte saint François-Xavier,la Compagnie n'envoya dans les Indes un plus digne ministre.
Bientôt il eut ordre de se rendre à Séville, pour s'y embarquer avec quelques autres jésuites qui devaient partir pour les Indes, sous la conduite du P. Mexia. Rempli de l'esprit et du zèle de saint François-Xavier, qu'il se proposa toujours pour modèle , il voulut commencer son voyage comme lui.
Le P. Claver partit de Barcelone sans différer; et quoiqu'il n eût dû s'écarter que d'une lieue de son chemin pour aller prendre congé d'un père et d'une mère qu'il n'avait
SAINT PIEkKE CLAVER.
point vus depuis son départ pour Barcelone, et qu'il ne devait jamais revoir, il voulut se refuser ce plaisir. Il n'ignorait pas que Dieu ne lui défendait point de leur donner cette consolation ; mais son détachement de tout objet créé l'emporta sur tous les sentiments de la nature. Ses vertueux parents ne purent s'empêcher de se plaindre et leurs plaintes pan.rent si raisonnables, qu'un autre jésuite qui devait aussi passer aux Indes, fit lui-même le voyage exprès pour aller leur rendre une visite. Il tâcha de les consoler par les éloges qu'il donna à l'éminente sainteté de leur fils ; mais ces éloges mêmes augmentèrent leur douleur, par le regret de n'avoir pu être les témoins de tout ce qu'on publiait à son avantage.
Dès qu'il fut arrivé à Séville, le P. Mexia voulut lui faire prendre les ordres sacrés, avec tous ceux qui devaient s'embarquer pour les missions, vu l'extrême difficulté qu'il y a à trouver des évêques aux Indes; mais il s'en excusa sur ce qu'il ne se sentait ni capable, ni digne d'un tel honneur; et il le fit d'un air si naturel, si plein de simplicité et de candeur, qu'il obtint enfin qu'on le remettrait à un autre temps. Ayant séjourné peU de temps à Séville, il mit à la voile au mois d'avril de l'année 1610. Dès ce moment il oublia si parfaitement tout ce qu'il laissait en Europe, que dans l'espace de quarante-quatre ans qu'il vécut aux Indes, jamais on ne l'entendit ni parler, ni demander aucune nouvelle de ce qui se passait en Espagne. Les seules choses qu'il parut ne pas oublier furent les vertus qu'il avait remarquées dans quelques religieux, pour se reprocher de ne les avoir pas imitées; les sermons qu'il avait entendus et dont il aurait eu besoin encore, disait-il, pour se convertir; et les cérémonies faites à la béatification de son P. Ignace, pour s'en réjouir intérieurement comme un bon fils.
Sa réputation de vertu le suivit partout, et ne fit qu'augmenter durant son voyage. Ses paroles édifiantes, sa modestie angélique, sa charité officieuse et tendre, son zèle à servir tous ses frères et à leur rendre les. offices les plus humbles, toute sa conduite, en un mot, lui gagna bientôt les cœurs de ses compagnons de voyage, qui, le regardant comme un ange tutélaire que Dieu leur avait donné, n'appréhendaient aucun péril tandis qu'il serait avec eux.
Il se chargea principalement du soin des malades : il leur donnait lui-même à manger, leur préparait les remèdes dont