LIVRE PREMIER
ils avaient besoin, ne les quittait ni jour ni nuit et les disposait à recevoir les sacrements. Étant obligé malgré lui de manger à la table du capitaine, il ne se consolait de cet honneur que par le moyen qu'il y trouvait de satisfaire sa charité ; et de
tout ce qu'on lui présentait, il réservait toujours le plus délicat et le meilleur pour le porter à ses malades. A l'heure qu'il avait marquée, on s'assemblait pour entendre le catéchisme et pour réciter le chapelet. Personne n'eût osé jurer, ni proférer une parole indécente en sa présence ; et il suffisait
même, pour arrêter les plus emportés, de les menacer de le dire au P. Claver.
Le voyage fut de quelques mois, et on aborda enfin heureusement. En arrivant aux Indes, le P. Mexia, qui avait apprécié la sainteté et les grands talents du jeune missionnaire, voulut l'emmeneraveclui auPérou,mais laProvidence en avait autrement ordonné. Claver, affligé et confus tout à la fois de l'estime qu'on faisait de lui, eut recours à Dieu pour détourner ce coup qui l'aurait éloigné d'un pays après lequel il soupirait depuis si longtemps. Le provincial ayant fait réflexion que la nouvelle mission de Carthagène demandait un sujet d'un mérite reconnu et d'une vertu éprouvée, se détermina à l'y envoyer. En débarquant au port de cette ville, le nouveau missionnaire baisa tendrement cette terre qui devait être arrosée de ses sueurs, il la baigna de ses larmes ; et, levant les yeux au ciel, il remercia Dieu de l'avoir conduit dans une contrée où il aurait tant d'occasions de travailler et de souffrir pour sa gloire.
Il va à Santa-Fé pour achever ses études de théologie. Emplois qu'il y exerce. Ses succès.
IL n'y fut cette fois cependant que fort peu de temps. Comme il lui manquait encore deux années d'étude de théologie, on l'envoya, avec quelques autres jeunes jésuites, à Santa-Fé, ville éloignée de deux cents lieues de Carthagène. Il eut beaucoup à souffrir dans ce voyage de l'incommodité du climat et des difficultés du chemin ; mais jl trouvait de quoi satisfaire son goût pour la mortification dans les obstacles mêmes qu'il fallait surmonter. A la vue des nègres qu'il rencontra sur sa route, il commença à prendre pour eux ces sentiments de zèle et de tendresse qu'il conserva toute sa vie. Dans les endroits où il devait passer la nuit, il avait soin de les rassembler autour de lui ; et, se jugeant incapable du ministère de la parole évangélique, il priait quelqu'un des prêtres qui l'accompagnaient de faire le catéchisme à ces pauvres esclaves. Son cœur se portait déjà comme de luimême vers cette nation méprisée des hommes, mais qui, dans les desseins de Dieu, devait être l'objet principal de sa charité. Il ne trouva pas le collège de Santa-Fé dans l'état où on l'avait cru ; il n'y avait point encore de revenu assuré, ni