LIVRE PREMIER
d'école de théologie ouverte. Aussi pendant les deux premières années qu'il y passa, on l'employa aux exercices domestiques de la maison : il y était sacristain, portier, infirmier, cuisinier ; il y était tout ce qu'on voulait : plus les offices étaient bas et humiliants, plus ils étaient de son goût ; et, malgré le zèle qui le portait à travailler au salut des âmes, son humilité s'en accommodait si bien, qu'il eût voulu passer toute sa vie dans cet état. Quand il fut question de reprendre et de continuer les études de théologie, il écrivit à son provincial pour le prier de vouloir bien le laisser dans le degré de simple frère coadjuteur ; il le fit avec des instances si vives et si réitérées, que le supérieur fut obligé de lui répondre qu'il devait se laisser conduire par l'obéissance. On ne peut s'empêcher d'admirer la conduite de Dieu sur ses serviteurs et ses élus : le même esprit qui avait porté Claver à différer de recevoir les ordres sacrés en Europe, le portait à y renoncer absolument en Amérique : si le saint F. Alphonse ne lui eût donné le désir d'aller aux Indes, l'idée qu'il avait de son incapacité ne lui aurait jamais permis d'y penser. Il obéit à la vocation du ciel. Mais, tandis que son zèle l'anime à travailler au salut des âmes, son humilité l'arrête, et veut même lui en ôter les moyens. Dieu seul savait accorder des sentiments si contraires en apparence, et il les dirigeait tous à sa propre gloire et à la sanctification de son serviteur.
Quoiqu'il eût été obligé de reprendre le cours de ses études, comme le collège nouveau était établi et qu'il s'y trouvait alors peu de religieux, il fallut encore qu'il se chargeât de plusieurs des offices domestiques ; et il s'en acquittait si bien, qu'on eût été tenté de l'y laisser, selon ses désirs, si d'ailleurs le succès éclatant qu'il eut dans sa théologie ne l'avait pas fait regarder comme un des sujets les plus propres à remplir les postes les plus honorables. Il y soutint parfaitement l'idée qu'il avait donnée de sa capacité en Espagne. Le P. Antoine- Augustin, qui avait été son premier maître de théologie, se trouva alors être son confesseur. Ce saint homme, après avoir été honoré en Europe, et surtout à Rome, des plus considérables emplois, était enfin passé aux Indes occidentales, où il vécut et mourut en réputation d'une éminente vertu. Ce fut pour lui une grande joie de retrouver Claver ; la connaissance qu'il avait de son mérite le lui rendit infiniment cher, et l'estime singulière qu'il fit paraître pour sa
vertu ne contribua pas peu à confirmer celle qu'on en avait déjà conçue.
A la fin de sa théologie, on lui fit subir l'examen le plus rigoureux, pour mieux juger des progrès qu'il y avait pu faire. Il s'imagina d'abord qu'il n'était question que de voir s'il était digne d'être promu au sacerdoce ; et comme il vit que tout le monde paraissait charmé de la capacité qu'il montrait dans ses réponses : « Eh ! mon Dieu, dit-il avec une candeur admirable, faut-il donc tant de théologie pour recevoir les saints ordres, et pour catéchiser de pauvres nègres? » Mais ayant su depuis qu'on l'avait examiné pour juger s'il était capable d'être admis au degré de profès des quatre vœux, qui est le degré le plus honorable chez les jésuites, et même le seul qui fixe irrévocablement un sujet dans la Compagnie, il ne put s'empêcher de dire à ceux qui le félicitaient sur cette distinction : « Si je l'avais su, ou je n'aurais rien répondu du tout, ou du moins j'aurais répondu plus mal, me sentant tout à fait indigne de cet honneur. » Ceux qui connaissent la délicatesse du cœur humain en tout ce qui regarde les distinctions du côté de l'esprit, jugeront par là de sa profonde humilité. Refuser un degré honorable dont on est censé digne, c'est déjà beaucoup ; mais vouloir paraître ignorant pour l'éviter, c'est infiniment plus.
Il fait sa troisième année de noviciat à Tongha, et revient à Carthagène, où il reçoit les ordres sacrés.
ON avait établi depuis peu une nouvelle maison à Tongha, et on l'y envoya pour y faire la troisième année de noviciat, qui est en usage parmi les jésuites, avant que d'être admis aux derniers vœux. Outre que les supérieurs furent bien aises de lui procurer le temps et les moyens de rétablir sa santé déjà fort altérée par l'étude, les maladies et ses austérités extraordinaires, ils considérèrent combien son exemple serait utile aux novices pour les former à la vertu ; et la présence d'un si saint homme ne fut pas un des moindres avantages qu'ils donnèrent à cette maison. Il y fit encore l'office de portier et de sacristain, à l'édification de tous ses frères. La modestie et la piété des novices le charmaient, et cette demeure lui fut toujours si chère, qu'en mourant il lui