‹ Saint Pierre Claver, ap^otre des n`egresChapitre 18 sur 108 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

envoya, comme le plus précieux gage de sa tendresse, le petit livre qu'il avait reçu du F. Rodriguez en partant de Majorque, et qu'il appelait son trésor. Les termes dont il se servit en lui faisant ce présent sont une si vive expression de son humilité, que je crois faire plaisir aux lecteurs en les rapportant ici. « Je l'envoie, dit-il, au noviciat, afin que les novices en profitent et que leur père-maître le garde soigneusement, comme un trésor dont je n'ai pas su profiter moimême. Je conjure ceux qui le liront de prier Dieu pour ce péclieur qui, ayant à sa disposition une mine si précieuse, au lieu d'en tirer l'or pur de la sainteté, n'en a tiré que de la rouille.»

Après tant d'épreuves, on le renvoya enfin à Carthagène au mois de novembre de l'année 1615. Il y servit quelque temps de compagnon au Père Nugnez dans ses travaux apostoliques; et malgré sa résistance et ses excuses, l'année suivante il fut ordonné prêtre par les mains de l'évêque de Carthagène. Dès qu'il se vit élevé à la dignité du sacerdoce, il ne pensa plus qu'à en acquérir le véritable esprit et à en remplir exactement tous les devoirs. Vivement pénétré de la pureté de cœur qu'exige un ministère si sacré, redoutable aux anges mêmes, il se disposa à sa première messe, par une retraite de plusieurs jours, par un redoublement de pénitence, et par une confession générale qu'il fit avec une grande abondance de larmes, quoique son confesseur y pût à peine trouver une matière suffisante d'absolution. Il parut à l'autel comme un séraphin embrasé d'amour, donnant par sa piété un spectacle également capable de réjouir les anges et d'édifier les hommes. Il fut le premier jésuite qui eut le bonheur de dire sa première messe à Carthagène; et il choisit pour cette auguste action une chapelle de la Vierge, où l'on vénérait une statue miraculeuse de cette Reine du ciel. Toute sa vie il se fit un devoir de lui marquer sa reconnaissance de la bonté qu'elle avait eue de lui prêter un autel, pour y offrir le divin sacrifice.

Comme la ville de Carthagène a été le théâtre le plus éclatant des vertus et des travaux de ce saint missionnaire, j'ai cru qu'il ne serait pas hors de propos d'en donner une légère idée au lecteur, pour le mettre plus en état de juger de tout ce qu'il eut, et à y faire, et à y souffrir.

Description de Carthagène et de son territoire.

riiizg^ A ville de Carthagène, une des plus " l| considérables de l'Amérique septentrionale, est située au fond du grand golfe du Mexique, entre le petit golfe de Darien et le grand fleuve de la Magdeleine, par le trois cent deuxième degré de longitude, et entre le onzième et le douzième de latitude bcréalc.

Les chaleurs y sont si excessives, les pluies si fréquentes, l'air si malsain, qu'il n'y a que la cupidité, ou le zèle qui puisse y attirer les étrangers et leur en rendre le séjour supportable. Depuis le commencement de décembre jusqu'à la fin de mars, il y règne un vent d'est ou du nord assez froid, dont les étrangers, accoutumés à un ciel moins brûlant, s'accommodent volontiers ; mais ce changement subit de température incommode fort les naturels du pays. Alors tous les arbres des environs, particulièrement ceux qui sont sur les montagnes, languissent et se dessèchent, toutes les campagnes sont désolées et la terre ne produit presque rien. Pendant les huit autres mois de l'année, le soleil y est comme un feu ardent, insupportable, même aux Espagnols, qui s'accoutument sans peine à tous les autres climats. La chaleur pénètre alors les appartements les plus retirés, et les rend comme des étuves. Ceux qui sont nouvellement arrivés, tombent peu à peu dans une langueur qui leur fait perdre entièrement l'appétit, et les expose à d'autres accidents. Les pluies qui tombent alors en abondance, loin de modérer la chaleur, semblent la rendre plus accablante. De ces deux causes réunies naissent ' trois grands inconvénients : des maladies extraordinaires, qui ruinent en peu de temps les tempéraments les plus robustes; de nombreux essaims de moustiques, de moucherons, et d'autres insectes volants, dont les piqûres envenimées sont toujours suivies d'ampoules très douloureuses ; des orages furieux, accompagnés de torrents d'eau, qui font

périr une infinité d'hommes, et brisent même les plus fortes branches des cocotiers. De plus, le sol y est si stérile, qu'il faut faire venir d'ailleurs tout ce qui est nécessaire à la vie ; et comme les tempêtes fréquentes rendent les mers voisines fort dangereuses, souvent, au milieu des monceaux d'or et d'argent, on manque de tout.

Un climat si redoutable à la nature n'a point effrayé la cupidité. Le port de Carthagène est comme le rendez-vous général de plusieurs nations qui viennent y trafiquer ; de toutes les Indes on y apporte de l'argent et de l'or ; et ce pays est l'entrepôt de tout ce qui se transporte du Mexique, du' Pérou, de Potosi, de Quito, et des îles environnantes.

Différentes sortes de nègres qui y abondent. Leur triste situation.

LES nègres y sont chargés de tout le travail : on les emploie aux mines, à la culture des terres, aux ouvrages les "plus pénibles; l'on n'y est riche, l'on n'y vit qu'au prix de leurs sueurs et souvent même de leur sang.

Les marchands et les armateurs vont les acheter sur les côtes de la Guinée, d'Angola et du Congo, au milieu même des terres de l'Afrique, où ces malheureux sont continuellement en guerre les uns contre les autres, et d'où les vainqueurs viennent vendre leurs captifs pour du vin, de l'huile et d'autres provisions. On les achète communément pour quatre écus, et on les revend pour deux cents ou même plus, à Carthagène. Comme ils sont de nations différentes, ils diffèrent aussi de caractère et de langage; d'où il arrive qu'on a des peines infinies à les former et à les instruire. Sur les seules côtes de la Guinée on en compte de plus de trente peuplades, dont chacune parle une langue différente. Ceux-ci sont les mieux faits, les plus noirs, les plus courageux et les plus robustes, c'est ce qu'on appelle les Nègres de bon aloi : mais ce sont aussi les plus sauvages, ceux en qui l'on découvre le moins de raison, avec une certaine fierté stupide qui les rend presque intraitables. Il y en a d'autres tirés des confins de la Mauritanie qui, sans avoir leurs bonnes qualités, ont tous leurs vices et toute leur indocilité.

Ceux d Angola et du Congo, qui sont les plus communs à Carthagène, paraissent les plus traitables et les plus doux,

Ils embrassent sans peine le christianisme, et on en voit quelquefois parmi eux de très fervents : mais ils sont, pour la plupart, d'une grossièreté extrême. Quand ils voient donner le baptême à quelques-uns de leurs compagnons, ceux qui ont été déjà baptisés viennent se mettre au rang des catéchumènes, pour recevoir encore une fois ce sacrement, croyant faire par là une action très méritoire. La langue d'Angola leur est commune à tous; mais elle varie dans quelques nations.

Les autres nègres se tirent des îles de Saint-Thomas, de Carabal, d'Arda et de Mina; mais ceux qu'on trouve dans les trois dernières y viennent des îles voisines. Le vil prix auquel on vend ces pauvres gens marque bien leur misère et le mépris qu'on en fait : on les donne ordinairement pour quatre morceaux de cuir de vache par tête; aussi sont-ils les plus stupides et les plus sauvages de tous les nègres. Ils sont si avides de chair humaine, qu'ils mangent quelquefois leurs propres enfants; et leurs dents pointues comme des alênes sont en même temps si dures, qu'ils cassent sans beaucoup de peine les os de bœuf qu'on leur jette comme à des chiens. Ils sont par contre les plus dociles, les plus disposés à embrasser la foi, et les plus exacts aux pratiques de la religion, principalement ceux d'Arda.

On ne peut exprimer toutes les misères que ces pauvres esclaves ont à souffrir durant le cours de la navigation. On les entasse pêle-mêle au fond des vaisseaux, sans lit, presque sans nourriture, chargés de chaînes et plongés dans leurs ordures. Tout cela, joint à la chaleur du lieu obscur où on les renferme, et à la mauvaise qualité des aliments qu'on leur donne, leur cause des maladies, des plaies et des ulcères qui augmentent leur infection naturelle à un tel point, que souvent ils ne la peuvent supporter eux-mêmes.

Il n'est point de bêtes maltraitées comme ces malheureux; aussi plusieurs tombent dans le désespoir et aiment mieux se laisser mourir de faim, que de vivre dans un état si déplorable. Souvent quand la vieillesse ou l'infirmité les a mis hors d'état de travailler, leurs maîtres les abandonnent impitoyablement à leurs propres misères, comme des animaux devenus inutiles, sans daigner leur procurer le moindre secours.

Ce qu'il y a de plus triste pour eux, c'est qu'on ne prend guère plus de soin de leurs âmes que de leurs corps. Toute

Page 1