LIVRE SECOND
la peine que se donnent les marchands qui les vendent et les maîtres qui les achètent consiste à leur ordonner de se faire chrétiens; et comme la crainte aussi bien que l'ignorance de ce qu'on exige d'eux les empêche de résister, on prend occasion de leur silence pour les baptiser, sans précaution et sans les avoir instruits ni de ce qu'ils reçoivent, ni de ce qu'ils doivent croire et pratiquer en conséquence. Aussi le baptême n'est-il pour la plupart qu'une pure cérémonie à laquelle ils ne comprennent rien; et, faute d'une connaissance suffisante de leur état, avec le caractère de chrétiens ils conservent des mœurs païennes et toute sortede superstitions.
Tel était l'état de Carthagène, lorsque le P. Claver y arriva : telle était la carrière que Dieu ouvrait à son zèle pour les trente-neuf ans qui s'écoulèrent depuis sa prêtrise jusqu'à sa mort.
A son retour en cette ville, il y trouva la maison des jésuites bien différente de ce qu'elle était cinq ans auparavant. Ces Pères avaient été obligés de déloger, pour éviter l'incommodité de quelques maisons élevées dans le voisinage, et d'où l'on voyait sans peine tout ce qui se passait dans l'intérieur du collège : mais l'esprit de pauvreté et de mortification dont le P. Claver était animé, trouva dans le nouvel établissement de quoi se satisfaire. L'église avait à peine trente pieds de long, elle était si enfoncée et si humide, que le plus souvent on la trouvait toute remplie de boue. La maison était si resserrée, que, quoiqu'il n'y eût alors qu'un petit nombre de jésuites, ils étaient pour la plupart logés deux à deux dans de fort petites chambres. Elle se trouvait environnée d'un côté par la boucherie publique, et de l'autre, par une multitude de boutiques et de cabarets, dont le bruit, les clameurs et les chansons profanes, trop ordinaires dans ces sortes de lieux, troublaient continuellement le repos et la solitude des religieux. Pour surcroît d'embarras, elle n'avait alors aucun revenu fixe, on n'y vivait que d'aumônes ; et Dieu, pour éprouver ses serviteurs, permettait que souvent ils manquassent du strict nécessaire. Tant d'incommodités réunies rendirent cette demeure agréable au nouveau missionnaire.
Le P. Claver travaille au salut des nègres, sous le P. de Sandoval.
DES qu'il se vit établi selon son goût à Carthagène, sa première attention fut de chercher lesmoyens de procurer aux nègres, pour qui Dieu lui avait donné un attrait particulier, les secours dont il était capable. Il n'ignorait pas tout ce qui devait lui en coûter de peines, soit de la part de ces esclaves grossiers et indociles, soit de la part de leurs maîtres toujours durs et intéressés ; il prévit tous les rebuts, toutes les contradictions, toutes les insultes même qu'il aurait à essuyer ; mais son zèle l'emporta sur toute autre considération, et les obstacles ne servirent qu'à lui donner une nouvelle ardeur. Il ne put voir tant d'âmes prêtes à périr, sans employer toutes ses forces pour les sauver. Et quoique sa charité s'étendît en général à tout le monde,et en particulier à tous les malheureux, il est certain que les nègres eurent toujours la principale part à sa tendresse. Il commença ce si laborieux ministère sous la conduite du P. Alphonse de Sandoval, dont il se fit quelque temps le disciple, pour devenir bientôt le maître et le modèle de tous les autres missionnaires. La vie de cet homme apostolique, qui devait lui servir de guide pendant quelques années, mériterait un volume entier ; et quoique ce ne soit pas l'objet que je dois présenter ici au lecteur, j'espère qu'il ne me saura pas mauvais gré de lui avoir fait connaître un saint dont les actions ont tant de rapport avec celles du missionnaire dont j'écris l'histoire. Raconter les travaux héroïques de l'un, c'est exposer par avance une partie de ce qu'on verra bientôt entreprendre à l'autre.
Le P. de Sandoval était né d'une famille distinguée par sa noblesse et sa piété.Ses parents, qui étaient allés à Lima pour y exercer un emploi considérable, l'y firent élever dans le séminaire des jésuites.A la fin de ses études il fut reçu dans leur Compagnie; et, dès le noviciat, on vit éclater en lui les vertus les plus éminentes, surtout un désir insatiable de souffrir pour la gloire de JÉSUS-CHRIST. Quelques années après, ayant été élevé à la dignité du sacerdoce, malgré les répugnances de son humilité qui le portait à servir en qualité de simple frère coadjuteur, il fut destiné aux missions de Carthagène, où les jésuites s'étaient établis depuis peu.