LIVRE SECOND
Dans ce dessein, il partit de Cusco, où il avait fait ses études et sa troisième année de noviciat pour revenir à Lima. Ses supérieurs l'y retinrent quelque temps pour travailler, pendant le carême, au salut des âmes. Il s'y attacha à confesser les pauvres, surtout les nègres qui venaient le trouver en foule, et pour qui Dieu lui avait donné un goût et des talents particuliers. On eût bien voulu le retenir pour toujours dans cette capitale du Pérou; mais son zèle et son amour pour les souffrances l'appelaient à Carthagène, et on fut obligé de l'y envoyer. Il entreprit ce long, difficile et périlleux voyage, à pied, sans autres provisions que son bréviaire et quelques papiers de dévotion. En arrivant, il fut charmé de trouver une maison où tout manquait, excepté l'occasion de travailler et de souffrir beaucoup.* La pauvreté au dedans et les persécutions au dehors, en étaient le plus précieux trésor, le plus solide appui. Il n'y avait alors que trois prêtres, qui, pour avoir de quoi subsister, étaient obligés d'aller tour à tour quêter par toute la ville. Le P. de Sandoval fut chargé de cet emploi aussi humiliant que laborieux ; et pendant trois années il alla tous les jours de porte en porte, un? besace sur le dos, jusqu'à ce qu'on eût enfin un frère instruit à son école de la modestie et de la vertu que demande une pareille fonction. Délivré de cet emploi, il se chargea de celui de portier et du soin de servir les religieux de la maison, avec une humilité d'esclave et une tendresse de mère. Il allait acheter lui-même les provisions et il les préparait avec tout le soin dont il était capable. Tout le temps que lui laissaient ses occupations domestiques, il l'employait à confesser, à faire le catéchisme, à secourir le prochain, de sorte qu'il ne se délassait d'un travail que par un autre.
L'arrivée de quelques Caciques, qui en ce temps-là vinrent de Darien et d'Uraba avec des présents pour le gouverneur et pour l'évêque de Carthagène, donna au Père Provincial la pensée d'envoyer quelqu'un de ses religieux pour cultiver ces terres idolâtres. Le Père de Sandoval sollicita instamment cette mission, mais il n'en tira d'autre fruit que beaucoup de souffrances, il fut appelé à d'autres missions. Son zèle y était récompensé par des succès égaux à son travail; lorsqu'il fut frappé d'une maladie mortelle. Comme il était près d'expirer, il fut miraculeusement guéri par saint Ignace, à qui Dieu avait fait connaître qu'il destinait cet excellent ouvrier à travailler au salut des nègres.
Le P. de Sandoval n'oublia jamais que la santé lui avait été rendue pour une fin si sainte, et il prit la résolution de s'y consacrer désormais tout entier. Dès lors ces malheureux esclaves furent le principal objet de ses missions aux environs de Carthagène. Il les traitait avec douceur, les instruisait avec zèle, les consolait avec charité dans leurs travaux, les assistait avec soin dans leurs maladies: mais l'expérience lui apprit que c'était au temps de leur débarquement à Carthagène, qu'il fallait surtout en avoir soin, parce qu'on les envoie presque aussitôt travailler, soit aux mines, soit dans des habitations éloignées, sans qu'on sache bien s'ils ont été baptisés ou non.
Dès qu'il arrivait un navire prêt à débarquer, le saint missionnaire y courait donc, accompagné d'un interprète. Ses premiers soins étaient pour les malades ; mais il pensait d'abord à sauver leurs âmes: il baptisait les uns, il confessait les autres ; et selon que les circonstances le demandaient.il les disposait à une mort chrétienne. Si le mal ne pressait pas, il les consolait, les soulageait, leur donnait mille petits rafraîchissements qu'il avait apportés avec lui; après quoi il prenait soin de leur conscience. •
Quant à ceux qui étaient pleins de santé, il les préparait à loisir à recevoir le saint baptême. Jour et nuit il était occupé de ses chers esclaves : ni la rigueur des saisons, ni les fatigues et les maladies n'étaient capables de l'arrêter: il se croyait obligé à prodiguer par charité une vie qui lui avait été rendue par un miracle.
Après avoir choisi avec soin des interprètes de différentes langues, selon les différentes nations des nègres, il marquait exactement dans un petit livre leurs noms et ceux de leurs maîtres, avec le lieu de leurs habitations: tous les ans il avait soin de faire un petit présent, non seulement à ses interprètes pour être bienservidans l'occasion, mais encoreauxprincipaux maitres des esclaves, pour obtenir d'eux la liberté de les assembler en certains temps,et d'exercer auprès d'eux toutes les fonctions de son ministère. Il tenait encore deux autres registres, où chaque nation avait sa place; et à mesure qu'il baptisait quelque nègre, il écrivait son nom sous le titre de sa nation, en y ajoutant un signe qui pût servir à le distinguer des autres. Lorsqu'il rencontrait des nègres, soit dans leurs cases, soit en chemin, il consultait aussitôt son livre: s'ils n'étaient pas encore baptisés, il achevait de les instruire, et