‹ Saint Pierre Claver, ap^otre des n`egresChapitre 21 sur 108 · LIVRE SECOND · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND

comme il portait toujours sur lui un flacon rempli d'eau pour cet usage, il leur conférait le baptême. On rapporte qu'en sept ans il en baptisa plus de trente mille.

Tant de travaux et de succès lui attirèrent des lettres de félicitation de la part des personnes les plus distinguées dans l'Église et dans l'État, et engagèrent plusieurs missionnaires à demander de lui être associés dans son ministère. Le P. Claver obtint ce bonheur, et dès qu'il eut reçu les ordres sacrés, il se joignit à cet homme apostolique : mais le P. de Sandoval ayant été obligé de retourner à Lima, il se trouva seul chargé de tout le travail. Il s'en acquitta si parfaitement, que le P. de Sandoval, à son retour, jugeant que son disciple suffisait à Carthagène, s'enfonça dans les terres, parcourut plus de quatre cents lieues le long des côtes et dans le continent, donnant partout des marques éclatantes de son zèle, et recueillant des fruits proportionnés à ses immenses travaux. Revenu à la maison de Carthagène, il y fut chargé successivement de différents emplois. Enfin, épuisé de fatigues, couvert d'ulcères, accablé de douleurs, il passa les deux dernières années de sa vie étendu sur un pauvre lit et presque abandonné de tout le monde, parce que le petit nombre des jésuites du collège et la multitude accablante de leurs occupations ne permettaient pas de lui donner tous les secours qu'on aurait voulu. Quand on allait le visiter,on le trouvait presque toujours couché sur le dos, les yeux levés vers le ciel et les mains jointes sur la poitrine, offrant à Dieu le double sacrifice de ses louanges et de sa vie. Dans cet état si désolant pour la nature, ses seules paroles étaient : « Dieu soit loué, Dieu soit béni ! » et sa seule consolation était de pouvoir encore se traîner pour dire la messe. Il mourut à l'âge de soixante-seize ans, plein de jours et de mérites, le matin de Noël.

Tel était le maître que Dieu avait préparé au P. Claver : faut-il s'étonner qu'à une si fainte école, avec de si heureuses dispositions, il soit devenu lui-même un missionnaire si parfait ? Il ne fut qu'un an sous la conduite du P. de Sandoval ; mais dans ce court espace de temps, toujours attentif à ses instructions et à ses exemples, embrasé de son zèle et de sa charité, il reçut avec plénitude le double esprit de son maître, et devint bientôt en état de le surpasser.

Jamais peut-être aucun ouvrier évangélique ne fit un sacrifice aussi parfait et aussi généreux. En changeant de lieux et de climats, les ministres de l'Évangile trouvent toujours de

nouveaux objets qui les animent et qui les soutiennent : les douceurs de l'un peuvent en quelque sorte dédommager des rigueurs de l'autre ;et le changement seulest par lui-même une espèce de soulagement pour la nature. Mais le climat du pays où le P.Claver se confina ne perdit jamais rien de ses rigueurs pour lui : ce furent toujours de nouveaux travaux, de nouvelles souffrances, quoique dans le même lieu, pendant près de quarante années: toujours il eut besoin d'un nouveau zèle et d'un nouveau courage, parce qu'une seule ville était le rendezvous de toutes les nations, et que l'apôtre de Carthagène était celui d'un monde entier.

Conduite du P. Claver à l'arrivée des nègres à Carthagène.

ÈS qu'il arrivait au port un navire chargé de nègres, J le gouverneur lui-même et ses principaux officiers se chargeaient à l'envi de l'en avertir ; parce que, outre qu'il disait un certain nombre de messes pour celui qui lui apportait le premier une si heureuse nouvelle, on était persuadé qu'on ne pouvait lui causer une joie plus vive. En effet il paraissait aussitôt revivre, ses yeux s'animaient, son visage pâle et défait prenait une couleur de santé qui ne lui était pas ordinaire. Après s'être mis à genoux pour remercier Dieu, il s'informait de la langue que parlaient ces nouveaux esclaves, il cherchait des interprètes et il courait au port muni de biscuits, de conserves, d'eau-de-vie, de tabac, de limons et d'autres provisions dont ces sauvages font leurs délices. Comme la plupart sont persuadés qu'on ne les a pris que pour employer leur graisse à caréner les vaisseaux, et leur sang à teindre les pavillons, il mettait tout en œuvre pour les rassurer. D'abord il leur faisait entendre que cette persuasion n'était qu'un artifice du démon pour les perdre ; qu'on les avait fait venir pour les délivrer de son esclavage et les conduire à une félicité éternelle ; qu'ils pouvaient s'en rapporter sur ce pointa plusieurs de ceux qui avaientdéjà été tirés de leur pays,et qui se trouvaient beaucoup plus heureux à Carthagène ; et que pour lui en particulier, il leur servirait toujours de protecteur, d'avocat,de maître et de père.

Mais quoi qu'on pût leur dire de sa part, son affection, qui paraissait dans toutes ses manières, était plus éloquente que

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