LIVRE SECOND
tous les discours de ses interprètes : et je ne sais quelle sympathie, qui se trouvait entre son cœur et celui de ces pauvres gens, les lui attachait tous, presque dès le premier abord. Il leur distribuait ensuite les petits rafraîchissements qu'il avait apportés, et par là il achevait de les gagner. Aussi avait-il coutume de dire à ce sujet, qu'il fallait leur parler avec la main, avant que de .vouloir leur parler de bouche. Dans ce dessein il allait ordinairement chez un de ses amis, homme vertueux et très charitable. « Il vient d'arriver, » lui disait-il alors en souriant, « un vaisseau chargé de nègres, il faut un hameçon pour les prendre,» et sur-le-champ on lui envoyait toutes les provisions dont il avait besoin pour eux.
Après se les être ainsi attachés par les marques de la plus attentive charité, il travaillait à les gagner à Dieu. Il s'informait d'abord de tous ceux qui étaient nés pendant le voyage, pour leur conférer le baptême ; il visitait ensuite ceux qui étaient dangereusement malades, pour les disposer, ou au baptême, ou au sacrement de pénitence, selon qu'ils étaient, ou n'étaient pas encore chrétiens. Il arriva plus d'une fois que plusieurs moururent immédiatementaprès cette grâce,comme si la divine Providence ne les avait conservés que pour donner à son serviteur la consolation de les sauver.
Ces faveurs l'animaient à un nouveau travail. Persuadé qu'il ne pouvait acheter trop chèrement un si grand bonheur, il prenait soin de tous les malades les uns après les autres : il nettoyaitleurs ordures, pansait leurs plaies, leur portait lui-même la nourriture à la bouche. En partant, il les embrassait avec tendresse, et les laissait si étonnés, si charmés d'une charité à laquelle ils ne s'attendaient pas, que leur servitude de Carthagène leur paraissait préférable à la liberté dont ils jouissaient dans leur pays.
Le jour du débarquement général étant arrivé, il s'y trouvait ponctuellement, muni des mêmes provisions et accompagné d'autres esclaves de la même nation. Il leur donnait la main pour les aider à mettre pied àterre ; recevait les malades entre ses bras et les portait sur des charrettes qu'il avait fait préparer exprès : il n'y en avait aucun à qui il ne donnât des marques de son affection, si vives et si naturelles, que tous ceux qui en étaient les témoins en étaient ravis d'admiration. Il ne les quittait point qu'il ne les eût tous conduits comme en triomphe dans leurs logements, plus honoré de cette compagnie, en entrant à Carthagène, que ces fameux vainqueurs
qui entraient autrefois triomphants à Rome. Quand ils étaient logés, il les allait encore visiter tous, les uns après les autres, leur promettait de revenir bientôt et les recommandait très instamment à leurs maîtres.
Méthode qu'il observe dans l'instruction des nègres.
IL eût voulu les conquérir tous à Dieu, sans différer ; mais la plus grande difficulté était d'avoir de bons interprètes. Que d'obstacles n'eut-il pas à vaincre ! Que de persécutions même n'eut-il pas à essuyer à ce sujet! Il en devait coûter
Types de nègres de la Guinée.
beaucoup, et pour les payer, et pour les former : son courage vint à bout de l'un et la Providence fournit à l'autre. Ayant obtenu de ses supérieurs la permission de chercher des aumônes pour une œuvre si sainte, il allait lui-même de porte en porte solliciter la charité des fidèles ; et Dieu, intéressé au salut des âmes qu'il avait confiées à ses soins, lui fit trouver des personnes pieuses qui lui fournissaient abondamment tout ce qui était nécessaire. Avec ces secours il avait de quoi s'attacher quelques interprètes, secourir les pauvres et les malades, racheter des esclaves réduits au désespoir, et payer les ouvriers qui étaient obligés de travailler à la place de ses interprètes, pendant le temps qu'il les employait à faire les