‹ Saint Pierre Claver, ap^otre des n`egresChapitre 23 sur 108 · LIVRE SECOND · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND

instructions. Dieu ayant ainsi donné à ses soins tout le succès qu'il désirait, il se disposa à reprendre ses travaux apostoliques, avec plus d'ardeur que jamais. Voici la méthode qu'il y observait.

Après être convenu avec ses interprètes du temps et du lieu le plus commode pour instruire les nègres, il se rendait exactement dans leurs cases aux heures marquées. Ces cases sont de grands magasins, ou, pour mieux dire, de longues prisons humides, obscures, dénuées de tout ; les nègres y sont entassés par centaines, les uns sur les autres, sans autre lit que la terre. L'air chaud et empesté, qui s'exhale de tant de corps déjà infects par eux-mêmes, en rend le séjour insupportable ; et il est peu d'étrangers qui puissent y demeurer longtemps sans défaillir.Mais si la petite vérole,ou quelque autre maladie épidémique, vient se joindre à tant d'autres incommodités, les esclaves eux-mêmes n'y peuvent résister.

Avant que de se mettre en chemin, le zélé missionnaire implorait la divine miséricorde par de ferventes prières, qu'il avait coutume de faire devant le saint Sacrement, par des pénitences extraordinaires et par toutes les œuvres de piété que l'ardeur de sa charité lui pouvait inspirer. Il partait ensuite, ayant à la main un bâton surmonté d'une croix, un crucifix de bronze sur la poitrine, et sur l'épaule un sac où il renfermait un surplis, une étole, les saintes huiles, des biscuits, quelques flacons remplis d'eau-de-vie et d'eau de senteur, avec tout ce qui était nécessaire.soit pour dresser un autel, soit pour soulager les infirmes. Quoique chargé de la sorte, il marchait avec tant de courage et d'agilité, que son compagnon avait de la peine à le suivre.

Dès qu'il était arrivé, il entrait dans le quartier des malades : là il commençait par leur laver le visage avec quelque eau odoriférante, pour diminuer l'infection dont ils étaient tourmentés ; il leur donnait un peu de vin, ou d'eau-de-vie, pour les fortifier ; il les régalait avec les biscuits et les conserves qu'il avait eu la précaution d'apporter; il leur conférait ensuite les sacrements qu'ils étaient en état de recevoir et ne les quittait qu'après les avoir remplis de consolation.

De là il se rendait au quartier de ceux qui n'étaient arrêtés par aucune incommodité; et, après les avoir tous rassemblés dans une grande cour ou dans quelque autre endroit assez spacieux, il y élevait un autel, sur lequel il plaçait des tableaux propres à donner à ces esprits grossiers quelque idée de nos

mystères. Au lieu le plus remarquable était un tableau de JÉSUS-CHRIST en croix. On y voyait sortir de toutes ses plaies des ruisseaux de sang, qui coulaient dans un vase précieux : un prêtre les recueillait avec respect pour en baptiser un nègre, qui attendait cette grâce à genoux et dans une posture très dévote ; des cardinaux, des papes, des princes et des rois assistaient à cette cérémonie, adorant avec joie la miséricorde d'un Dieu Sauveur qui prodiguait ainsi son sang pour tout le monde. D'un côté de ce tableau, on apercevait quelques nègres richement parés et comme tout brillants de gloire : c'étaient ceux qui avaient déjà reçu le baptême ; mais ceux qui l'avaient refusé paraissaient,de l'autre côté.tout difformes et environnés de monstres hideux qui avaient la bouche ouverte pour les dévorer. Ce spectacle, consolant et terrible tout à la fois, excitait ces pauvres gens à l'estime d'un bienfait honoré par les puissances mêmes de la terre, à la crainte du malheur destiné à ceux qui n'en veulent pas profiter, au désir d'éviter ce malheur par la vertu du sang divin unie avec l'eau du sacrement, et surtout à l'amour d'un Dieu qui avait tant fait et tant souffert pour des hommes misérables. Ces sortes de peintures si expressives, soutenues de quelques sentences courtes, vives et animées par le zèle, ont souvent plus de force pour persuader que les discours les plus éloquents.

Tout étant ainsi préparé, il disposait lui-même des sièges pour ses interprètes, et afin que les nègres eux-mêmes pussent entendre plus commodément la parole divine, il allait chercher des bancs, des ais et des nattes qu'il rangeait soigneusement autour de l'autel ; il faisait tout cela d'un air si content, avec une ferveur si aimable, que ces pauvres esclaves ne savaient comment lui marquer leur reconnaissance. Il plaçait les hommes d'un côté et les femmes de l'autre, il pourvoyait à tout ; on eût dit qu'il n'avait point là d'autre emploi que celui de servir et d'être l'esclave des esclaves mêmes. Si parmi eux il en apercevait quelqu'un qui pût causer de l'incommodité aux autres par la vue ou par l'infection de ses ulcères, il le couvrait de son manteau, dont il se servait aussi quelquefois pour faire une espèce de siège aux infirmes, dans la crainte qu'ils ne fussent assis trop durement. Souvent il le reprenait si souillé et si infect qu'il fallait le laver jusqu'à sept ou huit fois; mais l'ardeur de la charité semblait tout purifier; et il était si occupé du soin de gagner ces âmes à Dieu, qu'il

Page 1