LIVRE SECOND
eût mis volontiers sur lui son manteau tout sale des ordures des nègres les plus dégoûtants,si ses interprètes ne l'en eussent empêché.
Ses travaux dans ses exercices.
AVANT que de commencer le catéchisme, il prenait chaque nègre en particulier pour examiner s'il avait été baptisé; il rangeait à part ceux qui donnaient des preuves suffisantes de leur baptême ; et, pour les distinguer, il leur mettait au cou une médaille de plomb sur laquelle étaient gravés les saints noms de JÉSUS et de Marie, en les avertissant de la porter toute leur vie,tant comme une marque de la grâce qu'ils avaient reçue, que pour leur sûreté particulière contre les périls auxquels ils se trouveraient exposés. Quant à ceux dont les réponses lui donnaient un juste sujet de douter, il leur faisait prendre un signe particulier pour les reconnaître et les baptiser quelque autre jour sous condition.
Après ces préparatifs, il commençait enfin ses instructions en cette manière. Prenant en main son bâton, qui représentait la figure d'une croix, il se mettait à genoux au milieu des nègres et il priait quelque temps, le visage enflammé du feu de l'Esprit-Saint ; puis, d'un air capable de tirer des larmes des cœurs les plus durs, il faisait le signe de la croix, répétant deux ou trois fois chaque parole et chaque action, afin que tous pussent le suivre. Il approchait ensuite avec ses interprètes de chaque nègre pour lui faire faire en particulier le signe de la croix, donnant des éloges à ceux qui l'avaient bien retenu, blâmant les autres avec douceur, et ne passant point aux suivants que les premiers n'eussent parfaitement appris ce premier article. Il suivait le même ordre dans l'explication de nos principaux mystères, et, pour les faire mieux entendre, il se servait de comparaisons proportionnées à la grossièreté de ses auditeurs. Mais il ne se bornait pas à leur proposer ce qu'il devait croire, il leur apprenait encore à le pratiquer.L'exposition de chaque mystère était suivie d'un acte de foi qu'il avait soin d'imprimer fortement dans leur esprit ; il excitait leur espérance par la vue du bonheur et de la gloire que la miséricorde et le sang même d'un Dieu avait préparés aux chrétiens ; et de cette vue naissaient comme naturellement
des actes réitérés d'amour pour un si grand et si bon maître, qui voulait les tirer de leurs ténèbres pour les appeler à la lumière, qui d'esclaves du démon les rendait enfants de Dieu, et qui, après les avoir délivrés de la damnation tant de fois méritée par leurs crimes, leur proposait une félicité éternelle qu'ils pouvaient mériter par l'observation de sa loi. Ces différents actes partant d'un cœur rempli de foi, d'espérance et d'amour, le feu dont il était embrasé se communiquait à ceux qui l'entendaient. Il profitait de ces heureuses dispositions pour les engager à une détestation sincère de leur infidélité et à un désir ardent de recevoir le saint baptême. Pour leur en faire mieux sentir la vertu : « Il faut, mes enfants, leur disaitil, faire ici comme le serpent, qui se dépouille de son ancienne peau pour en prendre. une plus belle et plus brillante » ; et, en disant ces paroles, il appliquait ses ongles sur sa main, comme s'il eût voulu la déchirer. Alors ces pauvres esclaves, attentifs à ses moindres actions, faisaient de leur côté les mêmes démonstrations pour lui faire entendre qu'ils avaient compris et qu'ils voulaient se dépouiller de leurs anciennes superstitions, pour être entièrement renouvelés dans les eaux salutaires du baptême.
Pendant ces instructions, il était tantôt debout, tantôt à genoux, tantôt appuyé contre quelque méchant tonneau ; tandis que les interprètes et les nègres étaient commodément assis sur les sièges qu'il leur avait lui-même préparés. Il arrivait souvent que quelques-uns de leurs maîtres, qui avaient voulu être les témoins de cet édifiant spectacle, surpris de l'humilité du saint homme et indignés du peu de respect des nègres, se mettaient en devoir de les châtier de leur insolence; mais le Père accourait aussitôt à leur défense, et s'efforçait de persuader à leurs maîtres que cette place leur était due, que tout se faisait là pour eux et que lui-même il n'était rien. Il n'est pas surprenant en effet que, s'estimant beaucoup moins qu'eux, il crût les devoir placer mieux que lui.
Sa conduite en administrant le baptême aux nègres.
QUAND il les jugeait suffisamment instruits, au jour fixé pour leur administrer le baptême, il les faisait ranger par groupes de dix, donnant le même nom à chaque dizaine, pour qu'ils s'en souvinssent mieux. D'abord il bap-