LIVRE SECOND. 6l
Il s'occupait de légitimer par le mariage les unions irrégulières ; et lorsque les maîtres s'en offensaient, il leur répondait que leur domaine ne s'étendait pas jusque sur les consciences, et que leur droit, quel qu'il pût être, ne l'emportait pas sur le droit divin et naturel.
Un des abus qui lui donna le plus de peine à retrancher fut une espèce de fête qu'ils appelaient « les pleurs des morts». Us avaient un temps marqué où les hommes et les femmes s'assemblaient la nuit pour pleurer tous leurs morts ; il s'y mêlait beaucoup de cérémonies superstitieuses et païennes ; la plupart s'y enivraient, et il s'y commettait mille autres désordres. Son zèle ne put voir ces excès sans indignation, et il n'eut point de repos qu'il ne les eût entièrement abolis. Il eut même pour ce sujet recours à l'autorité ecclésiastique, et il obtint des magistrats une défense expresse d'y vendre ou d'y porter aucune boisson capable d'enivrer. Dieu lui-même le seconda dans ce pieux dessein par des moyens extraordinaires qui tenaient du prodige.
Sa tendresse à les secourir dans leurs misères.
AUTANT il avait de zèle et de sévérité pour empêcher le désordre parmi les nègres, autant faisait-il paraître de douceur et de charité pour eux dans tout le reste. S'il en trouvait quelques-uns qui appréhendassent d'être punis pour n'avoir pas assez veillé aux intérêts de leurs maîtres dans les ventes et les achats, il allait demander grâce pour eux, et, si des maîtres trop intéressés la lui refusaient, il cherchait des aumônes pour les dédommager lui-même de leurs pertes. S'il apprenait qu'on en traitât d'autres avec trop de barbarie, il n'épargnait ni remontrances, ni prières, pour exciter leurs maîtres à la compassion. Entendait-il, en passant, les cris de ceux qu'on punissait, il accourait, le cœur serré, pour faire cesser les coups. Enfin, il se chargeait de ramener lui-même ceux à qui la crainte du châtiment avait fait prendre la fuite ; il sollicitait instamment leur pardon, et se faisait leur caution sans balancer.
Il avait un soin tout particulier de ceux qui avaient été mis en prison : il se faisait un devoir de les visiter souvent ; et, sachant qu'ils manquaient de tout, il leur portait du tabac et toutes sortes de petits soulagements. Il passait avec eux
des heures entières, occupé à leur adouci : leurs peines et à leur en faire sentir le prix ; il leur représentait, avec une douceur capable de toucher les plus insensibles, que tout ce qu'ils souffraient était à leur égard un effet de la miséricorde de Dieu, qui, pour leur épargner les châtiments éternels qu'ils avaient tant de fois mérités, avait permis cette sévérité passagère de leurs maitres; ajoutant que, s'il lui était possible, il demeurerait en prison avec eux pour les consoler du moins par sa présence. Par ces discours accompagnés de manières tendres et officieuses, il en garantit beaucoup du désespoir. D'autre part il engageait les maîtres à proportionner la punition aux fautes, et à ne pas jeter ces malheureux dans le désespoir : il leur promettait que dans la suite ils auraient lieu d'être contents ; et ces pauvres esclaves, pour ne point manquer à ce qu'ils devaient à leur bon père, s'efforçaient de réparer leurs torts par leurs services.
Ses travaux au confessionnal.
TOUTES les peines que le saint homme se donnait pour les instruire et les baptiser, n'approchent pas de ce qu'il lui en coûtait pour les disposer, comme il faut, au sacrement de pénitence.
L'église du collège des jésuites était petite, fort humide, chaude et, pour comble d'incommodités, pleine d'une infinité de moustiques que le voisinage de la mer y attirait. Le confessionnal du P. Claver était placé près de la porte et exposé jusqu'à midi aux rayons d'un soleil brûlant. Dès qu'on commençait la première messe, il y descendait sans qu'il fût besoin de l'avertir, et jusqu'à huit heures du matin il y confessait tous ceux qui se présentaient. Au moindre signal du sacristain, il y revenait promptement et n'en sortait point qu'il n'eût satisfait ceux qui voulaient s'adresser à lui. Aux approches d'une grande fête ou de quelque indulgence particulière, il faisait un tour par la ville, en disant à ceux qu'il rencontrait : «Tel jour arrive une fête de Notre-Seigneur, ou de la Vierge ; il y a une indulgence à gagner : il faut songer à nettoyer la maison, à purifier son cœur. » Alors il se trouvait au confessionnal dès trois heures du matin, et il y restait jusqu'à ce qu'on vînt l'avertir pour dire la dernière messe. Tant qu'il se présentait des nègres, il ne recevait point