LIVRE SECOND
d'autres pénitents ; après eux, il confessait les pauvres et les enfants des écoles publiques.
Si quelques personnes de distinction venaient se mêler dans cette foule, il tâchait de les renvoyer avec douceur, disant aux hommes, que pour eux il ne manquait pas de confesseurs, et faisant entendre aux dames que son confessionnal était trop étroit pour l'étendue de leurs robes, et qu'il n'y pouvait entrer que de pauvres négresses. Il s'en trouvait qui ne se rebutaient point et que l'intérêt de leur salut, joint à la confiance qu'ils avaient en ce saint directeur, engageait à surmonter tous les obstacles ; mais pour obtenir la grâce qu'ils désiraient, ils étaient obligés d'attendre que tous les nègres eussent passé, chacun à son tour.
Il fait ses derniers vœux de profès. Vœu qu'il y ajoute.
AU milieu de la pénible carrière que son zèle et sa charité lui avaient ouverte, il eut ordre de se préparer à faire les derniers vœux de profès, sur la fin de l'année 1622. Comme ce degré suppose de la science et de la vertu dans les sujets que la Compagnie en juge dignes, il en fut affligé parce qu'en lui il ne reconnaissait rien de pareil. Il ne l'accepta qu'à condition qu'on lui permettrait d'y ajouter un autre vœu signé de sa main : c'était celui de se consacrer pour toujours au service des nègres. Voici de quelle manière il voulut commencer sa profession. « Amour, Jésus, Marie, Ignace, Pierre, mon Alphonse, et vous qui êtes les patrons de mes chers nègres, écoutez-moi. » Il prononça ensuite la formule ordinaire des vœux de profès, qu'il signa ainsi : « Pierre, esclave des nègres pour toujours.»
Après ses premiers vœux, il s'était regardé comme l'esclave de son Dieu; après les seconds, il voulut devenir pour Dieu l'esclave des esclaves mêmes. Il savait que plus il aimerait ces malheureux, plus il témoignerait d'amour au Seigneur, en l'aimant dans ce qu'il y avait de moins aimable aux yeux des hommes : aussi firent-ils dès lors, plus que jamais, ses plus chères délices. Tous les talents qui lui auraient attiré l'admiration publique dans les chaires et dans les écoles les plus célèbres, il se fit un plaisir de les ensevelir pour toujours au milieu de ses pauvres nègres : sa plus grande science fut désormais de mépriser toute celle qu'il avait
acquise par une longue étude ; et il affecte même de ne plus rien savoir que ce qu'il lui fallait pous s'acquitter dignement de l'humble ministère dont il s'était chargé. Rendre à ces hommes grossiers et misérables tous les services dont il était capable, c'était sa joie dans ses peines, sa consolation dans ses disgrâces, son soutien dans ses travaux. C'était dans ces dispositions qu'il était entré dans la route que la Providence lui avait tracée : ce fut dans les mêmes dispositions, devenues de jour en jour plus parfaites et plus sublimes, qu'il persévéra jusqu'à la mort.
Soins prodigieux qu'il se donne pendant le carême.
QUELQUE excessifs que paraissent les travaux dont on l'a vu chargé jusqu'ici, ils n'étaient que comme un *^** prélude de ceux dont il était accablé pendant le carême. Voici l'ordre qu'il s'était prescrit à lui-même pour ce saint temps.
Il avait soin de faire couvrir tout le pavé de l'église de planches commodes, qu'il faisait nettoyer tous les trois jours pour mettre les nègres à l'abri de l'humidité et de la puanteur que le bois aurait pu contracter. Derrière son confessionnal il faisait suspendre une grande quantité de chapelets, de disciplines et de cilices, qu'il distribuait dès le premier jour ; vis-à-vis, il plaçait une petite table, sur laquelle était un livre plein d'estampes représentant les mystères de la vie et de la passion de JéSUS-Christ. Au haut, on voyait une âme condamnée aux flammes de l'enfer, afin que cette vue inspirât à ses pénitents une plus grande horreur du péché et une contrition plus vive. Il n'oubliait pas les vieillards et les infirmes, pour qui il réservait toujours quelques rafraîchissements particuliers ! Tous ces préparatifs achevés, il se rendait au confessionnal le matin avant le jour, il y passait huit heures entières et il y retournait à deux heures après midi, qui était le temps destiné aux négresses. Avant que de commencer les confessions, il faisait une courte explication de l'évangile du jour, et il la finissait par quelques actes de contrition qui les faisaient fondre en larmesjes disposant par là au sacrement de pénitence, dont ils approchaient avec une piété et une ferveur capables de faire honte aux Espagnols les plus chrétiens. La fatigue de ce travail, augmentée par la chaleur, par la mauvaise odeur des nègres, par les piqûres cruelles des moustiques