‹ Saint Pierre Claver, ap^otre des n`egresChapitre 30 sur 108 · LIVRE SECOND · texte numérisé non relu

LIVRE SECOND

et par l'incommodité du cilice dont il était couvert depuis les pieds jusqu'au cou, le faisait souvent tomber en faiblesse ; et tout le soulagement qu'il prenait alors était de se frotter le visage avec un linge trempé dans le vin. La faiblesse allait quelquefois jusqu'à un évanouissement total, et on était alors obligé de l'emporter pour le faire revenir à lui.

Vers les six heures du soir, il conduisait les hommes sous un appentis qui était près de la porte du collège, et il les confessait jusqu'au moment où on fermait cette porte. Au sortir de ce travail, il se trouvait ordinairement si épuisé qu'il fallait le porter au réfectoire, où un morceau de gros pain avec quelques patates grillées faisaient tout son repas. Retiré dans sa chambre, il se délassait de ses travaux par de sanglantes disciplines et deux ou trois heures d'oraison.

Les dimanches du carême, après avoir rassemblé les nègres et les mulâtres au son d'une clochette qu'il portait à la main, il les conduisait en procession jusqu'à la grande place, en chantant dévotement des prières et des cantiques. Là il leur expliquait la doctrine chrétienne et leur faisait une exhortation touchante, qui se terminait toujours par un acte de contrition; il les amenait ensuite à l'église, où il se mettait aussitôt au confessionnal pour y recueillir le fruit de ses instructions et de ses peines. Non content d'y faire porter les vieillards et les malades sur des chaises à bras, il les soutenait sur ses genoux, ou bien il s'asseyait lui-même sur les bras de leur chaise pour les confesser d'une manière qui leur fût plus commode. Il les menait ensuite à la table de communion; et après leur avoir fait faire leur action de grâces, il leur présentait un petit déjeuner avec quelques rafraîchissements qu'il leur servait ordinairement à genoux. On ne sera pas étonné d'entendre répéter si souvent ces mêmes termes, si l'on se souvient qu'il était pour les nègres comme la mère la plus tendre et qu'une mère ne se lasse point de renouveler les mêmes attentions.

A partir du dimanche de \a Passion, ses exhortations ne roulaient plus que sur les souffrances du Dieu Sauveur. Il faisait alors placer vis-à-vis l'autel de la Vierge, des tableaux où les mystères douloureux de cet Homme-Dieu étaient représentés, et à mesure que les nègres arrivaient, avant de les confesser, il leur faisait jeter les yeux sur ces tableaux pour les exciter à concevoir une douleur plus vive de leurs péchés, qui avaient causé tant de souffrances à JÉSUS-CHRIST.

Le Jeudi-Saint, il exposait sur la petite table dont on a déjà parlé une image du même Sauveur lavant les pieds à ses Apôtres, pour leur enseigner l'humilité, l'obéissance et l'amour du prochain. Les confessions et les exhortations se succédaient presque sans intervalle pendant toute la quinzaine de Pâques.

Des personnes graves qui l'avaient observé de près assurèrent que, durant le carême seul, il confessait plus de cinq mille nègres ; il se trouvait des maîtres intéressés qui, sans faire réflexion qu'en rendant leurs esclaves plus chrétiens on les rendait plus dociles, plus laborieux et plus fidèles, se plaignaient du temps qu'on leur faisait perdre; mais rien n'arrêtait le zèle du P. Claver. Il s'en trouvait d'autres plus raisonnables qui, selon la pratique usitée dans certains endroits, lui apportaient quelques petits présents en signe de leur reconnaissance ; mais il s'en jugeait si indigne, qu'il les regardait presque comme des affronts. « Allez, leur disait-il alors d'un air plein de franchise, portez cela à votre curé ; il a beaucoup plus de peine, et il le mérite beaucoup mieux que moi. » Il croyait toujours ne rien faire, tandis que le travail des autres lui paraissait considérable ; il se regardait même comme un homme absolument inutile, qui mangeait un pain qu'il ne gagnait pas, et qu'on nourrissait par pure charité.

Il va chercher les nègres qui n'avaient pu se confesser à Pâques.

APRÈS les fêtes de Pâques, n'étant plus si occupé à entendre les confessions dans l'église, il allait par toute la ville pour confesser les malades qui n'avaient pu encore satisfaire au précepte. Son zèle le rendait alors saintement curieux ; il pénétrait dans les endroits les plus retirés, dans les loges et les cabanes les plus obscures, jusque dans le fond des écuries, pour découvrir s'il n'y avait point quelque nègre cassé de vieillesse qui fût dans le même cas. Comme il n'ignorait pas que ces pauvres malheureux étaient abandonnés comme des bêtes de charge désormais incapables de servir, et que d'ailleurs il y avait de ces nègres affranchis, arrivés depuis longtemps à Carthagène,qui se seraient cru déshonorés s'ils avaient reçu le baptême à leur âge, et qui se contentaient de quelques pratiques extérieures du christianisme,

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