LIVRE SECOND
misérable cabane qui touchait aux murs de la ville, il prit soin de lui jusqu'à sa mort, c'est-à-dire pendant quatorze années entières. Toutes les semaines il allait lui porter sa provision de vivres; quand il arrivait, il prenait l'infirme entre ses bras ; et après avoir fait lui-même son lit, il l'y remettait avec les plus tendres démonstrations de charité. Pour fournir à tout, il le recommandait déporte en porte à la charité des fidèles du voisinage, et il rendait les plus vives actions de grâces à ceux de qui il avait reçu pour lui quelque aumône.
Lumières extraordinaires qu'il reçoit au sujet des nègres malades.
DIEU, de son côté, prenait plaisir à soutenir et à récompenser le zèle de son serviteur par des faveurs singulières, qui le dédommageaient de toutes ses peines.il semble, ainsi qu'on l'a déjà remarqué, que Dieu lui ait révélé parfois le péril de ces pauvres esclaves, et que plusieurs n'aient attendu pour mourir en prédestinés que le secours de leur charitable l'ère. C'est ce qui arriva à deux nègres appartenant à deux capitaines espagnols : ils étaient déjà sans connaissance et sur le point d'expirer ; le saint homme arrive, se met en prières, les fait revenir à eux, les baptise, et, un moment après, il a la consolation de les voir mourir revêtus de l'innocence qu'ils venaient de recevoir dans le sacrement.
La même grâce fut accordée à une négresse encore païenne : elle allait expirer dans une pauvre case abandonnée ; le Père y entre, comme par hasard ; il la trouve sans mouvement, sans pouls et sans chaleur. Dans cette extrémité, il s'adresse au Seigneur : la connaissance revient à la malade, il se hâte de l'instruire, et à peine lui eut-il conféré le baptême qu'elle mourut.
Dans la maison d'une dame espagnole il y avait un nègre qui passait pour chrétien, sans l'être ; après quelques jours de maladie, il fut réduit à l'extrémité : aussitôt on appelle le P. Gaver qui, le trouvant déjà à l'agonie, se met en prières; le moribond revient en pleine connaissance, il avoue qu'il n'a pas reçu le baptême, le reçoit et expire. On ne finirait pas, si on voulait rapporter toutes les merveilles que Dieu voulut opérer pour la consolation du saint missionnaire et le salut de ses chers esclaves ; mais je ne puis en omettre deux plus remarquables encore.
yO VIE DE SAINT PIERRE CLAVER.
Comme il s'en retournait au collège, accablé de lassitude, après avoir passé tout un après-dîner à visiter différents malades, il s'arrêta tout à coup, et jetant un profond soupir : "Allons, dit-il à son compagnon, allons, mon frère, entrons dans ce logis, nous n'y serons pas longtemps.» Il entre, et y trouve quelques pauvres femmes, qui, en le voyant, crurent voir un ange descendu du ciel. « Où est la malade ? » leur demanda-t-il. Celles-ci, tout étonnées d'une pareille question, le conduisent dans une petite chambre reculée où il voit une femme mourante :il l'exhorte, il la confesse, et, après lui avoir donné l'absolution, il la voit expirer doucement. Une autre fois qu'il était occupé à une œuvre de charité avec le même compagnon : «Encore un moment de patience, lui dit-il avec émotion, il s'agit d'aller secourir une âme.» Il quitte aussitôt son emploi ; il se transporte hors dé la ville dans une pauvre cabane, où il trouve un vieux nègre à l'agonie, qui, après s'être confessé et avoir reçu l'extrême-onction, mourut entre ses bras. Il faisait alors un temps si horrible, qu'il revint à la maison tout trempé et tout couvert de boue ; mais, sans songer à lui-même, son premier soin fut de faire changer son compagnon. Ce bon frère déposa depuis avec serment que le Père, conduit par le même esprit intérieur, avait assisté tant de nègres en de pareilles circonstances, qu'il ne pouvait en faire le détail.
Passant un jour dans une rue de la ville, il aperçut une négresse qui était tranquillement assise à la porte de sa maison ; aussitôt il demande- à parler à la maîtresse et lui dit de faire retirer l'esclave, et d'avoir soin de la faire confesser promptement.«Mais, mon Père, lui répondit la dame tout étonnée d'un pareil discours, pourquoi se tant presser ? elle se porte fort bien. N'importe, répliqua le saint homme, faites-la confesser ; autrement vous aurez bientôt, vous et elle, lieu de vous repentir. » On suivit son conseil, et on fit confesser l'esclave qui mourut ce jour-là même.
Si Dieu, pour fournir toujours une nouvelle matière aux travaux de son serviteur, l'éclairait ainsi quelquefois sur le péril des uns, souvent aussi, pour le récompenser de sa charité, il lui faisait connaître le bonheur des autres. Depuis quelque temps, il avait décidé une vertueuse négresse, nommée Angèle, àprendre chezelleune pauvre femme percluse de tous sesmembres et toute couverte de plaies; un jour qu'il alla la visiter pour la confesser et lui porter quelques petites provisions, la chari-