LIVRE SECOND
table hôtesse lui dit d'un air affligé qu'Ursule (c'était le nom de la malade) était sur le point d'expirer. « Non, non, répondit le Père en la consolant, elle a encore quatre jours à vivre, et elle ne mourra que samedi. » Ce jour étant arrivé, il dit la messe à son intention et sortit pour aller la disposer à la mort. Après avoir été quelque temps en prières: « Consolez-vous, dit-il à l'hôtesse d'un air assuré, Dieu aime Ursule, elle mourra aujourd'hui; mais elle ne sera que trois heures en purgatoire: qu'elle se souvienne seulement, quand elle sera avec Dieu, de prier pour moi et pour celle qui jusqu'ici lui a tenu lieu de mère. » Elle mourut en effet à midi, et l'accomplissement d'une partie de la prophétie ne servit pas peu à faire ajouter foi à l'autre. — C'est ainsi que le saint missionnaire savait allier les plus singulières faveurs de Dieu avec l'humilité la plus profonde. Confus du secret qui lui échappe malgré lui, il se réduit à demander le secours des prières de celle dont il annonce le bonheur.
Ayant été un autre jour pour confesser une personne qu'il avait coutume de visiter, il apprit qu'elle venait d'expirer. Les parents étaient extrêmement affligés et lui-même, qui n'avait pas cru qu'elle dût sitôt mourir, ne pouvait se consoler de ne l'avoir pas assistée dans ce dernier moment. Il se mit aussitôt en prières auprès du corps, puis se levant tout à coup d'un air serein: « Une telle mort, dit-il, est plus digne de notre envie que de nos larmes: cette âme n'est condamnée qu'à vingt-quatre heures de purgatoire; tâchons d'abréger le temps de ses peines par la ferveur de nos prières. » Ayant dit ce peu de mots, il sortit en hâte pour ne pas en dire davantage.
Miracles qu'il opère en faveur des nègres.
DANS un homme appelé à tous les travaux de l'apostolat, il n'est pas étonnant que le don des lumières fût soutenu de celui des miracles. Le nombre de ceux qu'il opéra en faveur des esclaves est si grand, qu'on ne peut en indiquer ici qu'une partie. Un jour qu'il se trouvait au milieu d'une grande troupe de ces sauvages, on vint lui dire qu'une négresse était sur le point d'expirer; il y va sans différer, la couvre de son manteau, lui donne quelques gouttes d'une eau odoriférante et la laisse peu de temps après parfaitement
y 2 VIE DE SAINT PIERRE CLAVER.
guérie. La vue de ce miracle, dont personne ne douta, inspira à tous les esclaves encore païens le désir d'embrasser une religion où s'opéraient de telles merveilles.
Tandis qu'il était occupé à faire le catéchisme dans une habitation, il apprit qu'un nègre encore idolâtre était dangereusement malade ; il laissa aussitôt le soin de l'instruction au Frère qui l'accompagnait, et partit pour aller voir ce malheureux, déjà dans le délire; le maître de la maison voulut empêcher le Père d'aller plus avant, en lui faisant entendre que les nègres ne revenaient jamais de ce mal et de cet état; mais quoi qu'on pût lui dire, il approcha du nègre, animé de la seule confiance en Dieu. Au bout de quelques heures, le malade revint en pleine connaissance, demanda le baptême, le reçut et alla aussitôt après se ranger parmi ceux qui assistaient au catéchisme.
Une négresse appartenant au capitaine Gaspard de los Reyes était si malade, qu'elle paraissait prête à rendre l'âme et qu'on lui avait déjà mis un cierge bénit à la main. Le serviteur de Dieu arriva dans ce moment sans avoir été appelé, et, feignant de ne rien savoir, il demanda des nouvelles de la malade, comme s'il fût venu uniquement pour lui donner quelque consolation. On lui fit voir le triste état où elle était réduite; et, au sortir de la chambre, on lui demanda ce qu'il en pensait. « Il ne faut, répondit-il, que lui faire boire un peu de menthe infusée dans de l'eau.» Quoique ce remède parût extraordinaire et contraire même à la nature du mal, on le donna cependant avec confiance; et, le jour suivant, la malade demanda à manger, après quoi elle ne sentit plus aucune incommodité. Dieu voulut faire éclater la réalité du miracle par le moyen même que l'humble missionnaire avait pris pour le cacher; car personne ne put s'empêcher de regarder comme miraculeuse une guérison si subite, précédée d'une espèce d'agonie et opérée par un remède qui naturellement devait la retarder.
Le même Espagnol, témoin de ce prodige, déposa encore celui qu'on va rapporter. Il était allé voir un de ses amis, nommé François d'Ortiz, fort affligé de l'état où se trouvait une négresse qui gouvernait toute sa maison et qui se mourait. Tandis que les deux amis s'entretenaient à la porte, ils virent passer le P. Claver, qui demanda à Ortiz le sujet de son affliction. Quand on le lui eut expliqué : « Priez Dieu pour elle, répliqua-t-il en souriant, et bientôt elle sera guérie. » Il