LIVRE SECOND. 8l
Sa douleur n'était guère moins vive quand il fallait se séparer enfin des nègres qu'il avait instruits. Comme la plus grande partie de ceux qu'on amenait à Carthagène ne devait pas y séjourner longtemps, dès qu'il apprenait qu'on devait bientôt les transporter en d'autres contrées, il redoublait ses empressements, les visitait plus souvent qu'à l'ordinaire et s'appliquait plus soigneusement que jamais à les instruire. Il commençait par les consoler de leur départ en leur faisant entendre que le pays où on les conduisait était agréable et fertile ; qu'ils y trouveraient des maîtres pleins de bonté et qu'ils auraient la consolation d'y voir plusieurs de leurs compagnons qui, après avoir été baptisés à Carthagène, y vivaient beaucoup plus contents. Il leur apprenait ensuite à s'approcher avec fruit du sacrement de pénitence et surtout à faire plus fréquemment des actes de contrition, qu'il chargeait les plus habiles d'entre eux de répéter aux autres, afin de pouvoir s'en servir au besoin et dans leurs dernières maladies où ils manqueraient peut-être de confesseurs. Au moment de l'embarquement, il les accompagnait jusqu'au port, les embrassait, leur donnait sa bénédiction ; et, après les avoir très instamment recommandés à leurs capitaines, il restait immobile sur le rivage; on eût dit qu'on lui arrachait le cœur ; et il ne quittait point le bord de la mer, qu'il n'eût perdu de vue le vaisseau qui emportait son trésor. De retour au collège, il offrait pour eux le sacrifice de la messe, et ne cessait point de les recommander à Dieu dans ses prières.