LIVRE TROISIÈME
±rn OUT occupé qu'était le saint missionnaire à la conversion, à la sanctification et au soulagement des nègres, il n'y trouvait pas encore de quoi contenter % l'ardeur de son zèle. Les hérétiques, les % mahométans, les catholiques même |p dont la vie scandaleuse déshonorait la JE religion, les hôpitaux et les prisons ^à ouvrirent une nouvelle carrière à ses travaux apostoliques. Pour venir à bout de ses généreux desseins, il eut beaucoup d'obstacles à surmonter, de persécutions à souffrir, d'injures même et de calomnies à essuyer; mais sa charité et son courage furent plus puissants que tous les efforts des hommes et des démons ; et Dieu, par les succès miraculeux dont il couronna ses combats, sut le dédommager pleinement de tout ce qu'il entreprenait pour sa gloire.
Ses travaux dans l'hôpital public des malades. Il prédit à quelques-uns leur guérison.
IL y avait alors à Carthagène deux hôpitaux remarquables : celui de Saint-Sébastien, desservi par les religieux de Saint-Jean de Dieu, et celui de Saint-Lazare, destiné aux lépreux et aux malades attaqués du « feu Saint-Antoine ». Ce furent là deux des principaux théâtres de la charité du P. Claver, tandis qu'il demeurait à Carthagène ; mais pour mettre quelque ordre dans une si grande multitude de travaux entrepris en même temps et qui par là peuvent se confondre, je commencerai par ce qu'il fit dans le premier hôpital, auquel il s'attacha d'abord, mais sans jamais perdre de vue ses chers nègres.
L'hôpital de Saint-Sébastien, quoique sans aucune fondation assurée, était rempli, surtout au temps des armements, d'une telle multitude d'infirmes, que les religieux étaient fort embarrassés à leur chercher des remèdes et de quoi les
faire subsister. Le P. Claver, charmé de leur charité, entra dans leurs intérêts; et partout où il les rencontrait, il leur offrait ses services avec une humilité et un zèle qu'ils ne pouvaient s'empêcher d'admirer à leur tour. Durant le cours de l'année, lorsqu'il n'était point occupé aux missions de la campagne, il y allait au moins une fois chaque semaine, vêtu d'une méchante soutane de toile, et portant un balai à la main. En arrivant, il voyait tous les malades l'un après l'autre, leur faisait adorer le crucifix, les exhortait à se disposer au sacrement de pénitence, et quand ils voulaient se confesser, il cherchait toujours la situation la plus commode pour eux et la plus gênante pour lui. Il s'attachait plus particulièrement aux plus misérables, et leur rendait les services les plus bas et les plus pénibles. Dans le temps des armements, où, comme je l'ai dit, il y avait toujours un grand nombre de malades et de pauvres, il ne se bornait pas aux soins ordinaires; il n'en sortait point de tout le jour, il y disait la messe, il s'y occupait de tous les ministères que son industrieuse charité pouvait lui suggérer, sans que jamais dans tout le cours de la journée on lui vit rien prendre, pas même un verre d'eau. Cette prodigieuse abstinence, au milieu de tant de fatigues et dans les plus extrêmes chaleurs, étonnait fort les bons religieux de l'hôpital, et ils publiaient hautement que cet infatigable ouvrier ne pouvait se soutenir que par un miracle. Fallait-il en effet balayer les salles, faire les lits, changer les malades, servir les bouillons, apprêter les viandes, aller nettoyer les plats à la cuisine, il était toujours prêt à tout, et ne faisait rien que sous la direction du prieur ou de l'infirmier. Fallait-il quitter ces exercices, pour aller consoler ou assister quelque malade, il en demandait humblement la permission; et, après s'être acquitté de son ministère, il venait reprendre ses premiers emplois. Jamais ils n'avaient vu tant de ferveur, de zèle, de courage, et ils ne craignaient point de dire que seul il valait plus que quarante autres. Aussi, dès qu'il paraissait dans l'hôpital, les malades le recevaient-ils avec de vives démonstrations de joie. Lorsque, durant le cours de ses missions, ils étaient privés de sa présence, c'était une désolation générale ; et on célébrait son retour par des acclamations et des fêtes, comme si tous avaient recouvré leur libérateur, et leur père !
On le vit renouveler cent fois dans cet hôpital les actes héroïques dont il avait donné tant d'exemples dans les loges
des esclaves. Entre tous les malades, il s'en trouva un si défiguré, si pourri, si infect que les autres, n'en pouvant supporter ni l'odeur, ni la vue même, les religieux furent obligés de le faire transporter dans une loge écartée ; le P. Claver alla l'y chercher et s'assit auprès de lui, le visage presque appuyé sur un des bras de son malade. Comme il en découlait un pus affreux, le pauvre homme le pria lui-même de vouloir bien s'éloigner un peu ; mais le saint missionnaire, lui ayant répondu qu'il n'en était aucunement incommodé, baisa dévotement ses plaies, et resta deux heures entières dans la même situation, pour le consoler et lui inspirer des sentiments chrétiens. Il continua de le visiter tous les jours pendant un long espace de temps, le priant chaque fois de se souvenir de lui, quand il serait avec Dieu.
Un jour que ce malade se crut sur le point de mourir, il voulut donner au Père quelque argent, pour faire dire une messe par un prêtre à son choix, puisque les jésuites ne prenaient jamais rien pour ces sortes de ministères ; mais le Père lui dit de le garder, de ne se point inquiéter, et que luimême il offrirait le saint sacrifice à son intention. Dès le lendemain, après avoir dit la messe, il retourna le voir : « Soyez tranquille, mon frère, lui dit-il en entrant, Dieu vous aime; et j'espère qu'on vous reverra encore plein de santé dans Carthagène ; mais n'oubliez jamais celui dont vous tiendrez cette grâce, et surtout ne péchez plus; au reste, il aura encore la bonté de vous ôter l'occasion de l'offenser, parce qu'il vous aime. » Depuis ce moment le malade alla toujours de mieux en mieux; mais à mesure que ses plaies se guérissaient, sa vue s'affaiblissait, et il la perdit enfin totalement. Il reparut bientôt après au milieu de la ville et sa vie fut depuis aussi sainte qu'elle avait été jusque-là peu réglée.
Tel est le fruit des calamités que Dieu envoie à ses élus. Entre ses mains, la perte d'une santé dont on abuse pour se livrer à ses passions, d'une fortune dont on fait l'instrument de ses crimes, est une faveur précieuse dont il est aisé de profiter. Un père aime véritablement son fils, quand il lui ôte l'épée dont il se servirait pour se donner le coup de la mort. C'est la solide réflexion que le saint homme employait pour consoler son malade ; et il paraît que, pour le consoler lui-même, Dieu ménageait souvent ces sortes d'épreuves aux pécheurs dont il prenait soin. Dans le même hôpital il y avait un autre malade affligé d'un violent mal de tête, et surtout