LIVRE PREMIER. I I
Il demande à être reçu chez les Jésuites.
LA haute idée qu'il s'était formée de la perfection de l'institut des jésuites dont tout le but est la plus grande gloire de Dieu et le salut des hommes, jointe aux bas sentiments que son humilité lui donnait de lui-môme, lui fit craindre un refus et l'empêcha quelque temps de se déclarer : n'osant pas s'adresser à des hommes auxquels il ne se jugeait pas digne d'être associé, il prit le parti de négocier d'abord cette importante affaire avec Dieu seul, qui ne manque jamais de se communiquer aux âmes humbles. Après avoir redoublé ses oraisons et ses pénitences pour intéresser le ciel en sa faveur, il parla de son dessein à son confesseur et lui découvrit le fond de son âme. Le Père, qui connaissait tout le mérite et toute la vertu du jeune Gaver, fut charmé de cette ouverture; et, convaincu qu'il y allait de la gloire de Dieu, il lui conseilla de s'adresser sans crainte aux supérieurs. Ceux-ci, après l'avoir éprouvé pendant quelques mois, donnèrent volontiers leur consentement à ce qu'il désirait, mais à condition qu'il obtiendrait celui de ses parents.
Son père et sa mère firent paraître en cette occasion l'esprit chrétien dont leurs cœurs étaient pénétrés. Les belles qualités et les rares talents de leur fils leur avaient donné les plus flatteuses espérances : ils le regardaient comme l'appui de leur maison, l'honneur de leur famille et la consolation de leur vieillesse. En recevant sa lettre, ils furent étonnés et laissèrent même couler des larmes; mais la grâce triompha bientôt de la nature. Après être demeurés quelque temps immobiles et sans parole, tous deux, comme de concert, élevèrent leurs mains et leurs cœurs vers le ciel, pour rendre grâces au Seigneur du choix qu'il daignait faire, et pour lui offrir le sacrifice généreux et entier de leur enfant. Comme ils l'aimaient d'une tendresse vraiment chrétienne, moins pour eux que pour lui-même et pour Dieu, ils lui envoyèrent leur consentement et leur bénédiction, en priant le Seigneur de la confirmer, de le faire croître sans cesse en sainteté et de les consoler par là de tout ce qu'ils perdaient. C'est ainsi qu'un père se montre vraiment père, et qu'il aime vraiment son enfant, en lui procurant les vrais biens.
Ravi d'une réponse si conforme à ses désirs, et d'une bénédiction qu'il regarda toujours comme une source abondante de faveurs de la part du ciel, il sollicita sa réception avec plus d'ardeur que jamais, et on ne lui fit pas longtemps attendre une grâce dont il se montrait d'autant plus digne, qu'il croyait l'être moins.
Il entre au noviciat à Terragone; sa ferveur et ses progrès pendant son noviciat.
LES supérieurs l'envoyèrent sans différer à Tarragone, ^ où était le noviciat des Jésuites. Il y entra à l'âge d'environ vingt ans, le septième jour d'août de l'an 1602.
L'idée qu'on y avait de sa vertu, fondée sur le témoignage de tous ceux qui l'avaient connu à Barcelone, l'y fit recevoir à bras ouverts. Mais quelle fut sa joie à lui-même, quand il se vit enfin au terme de ses désirs et en liberté de ne plus s'occuper que de son Dieu! Semblable à un passager qui, échappé de la tempête, baise tendrement le rivage où il aborde et où il trouve sa sûreté, à peine fut-il dans sa cellule qu'il se prosterna, pour en baiser le pavé avec toutes les marques du plus profond respect et de la dévotion la plus tendre. Plus il se croyait indigne d'une telle grâce, plus il s'empressa d'en témoigner à Dieu sa reconnaissance. « Ah ! Seigneur, s'écriaitil quelquefois, qu'ai je donc fait pour mériter que vous me retirassiez ainsi dans votre maison ? Ce n'est qu'à votre infinie miséricorde que je dois l'entrée de ce paradis ; et je ne puis reconnaître une faveur si précieuse que par l'amour le plus vif et le plus constant. Accordez-moi donc encore cette nouvelle grâce, ô mon Dieu ! et puisque je commence à être tout à vous, que je n'aime que vous, que je ne vive plus que pour vous. — Aimables murs, ajoutait-il dans un saint transport, quoi ! je vous vois, je vous touche, je vous possède ! Clôture sacrée, où l'âme trouve sa véritable liberté, est-il possible que vous me possédiez vous-même? Demeure sainte, plus précieuse pour moi que les palais des plus grands rois, faites désormais tous mes plaisirs. Et vous, mon Dieu, Dieu de miséricorde, vous qui êtes toute ma confiance et tout mon appui, faites, par votre grâce, que je ne perde pas par ma laute un trésor que je tiens de votre seule bonté. »
S'il regarda son entrée chez les jésuites comme le plus grand