‹ Saint Pierre Claver, ap^otre des n`egresChapitre 41 sur 108 · LIVRE TROISIEME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIEME

et de se dompter soi-même, jusqu'à n'avoir plus de volonté que celle du Seigneur, faisaient la matière la plus ordinaire de ses instructions: mais en leur apprenant ainsi leurs devoirs, il leur en donnait sans cesse l'exemple; et jamais il n'exigeait d'eux que ce qu'ils lui voyaient pratiquer de la manière la plus parfaite.

Rien de plus simple, de plus uni, de plus attentif, ni de plus doux que sa conduite à l'égard de ses novices, tandis qu'il les voyait encore faibles et chancelants dans le bien; mais dès qu'il les trouvait assez forts et assez fervents pour ne se pas rebuter facilement, alors il ne leur épargnait aucune de ces épreuves qui servent à affermir les grandes âmes dans la vertu. Tantôt marchant le premier à leur tête, il les conduisait au milieu des rues, vêtus d'une robe de toile, et un balai à la main, pour aller servir les malades de l'hôpital, faire leurs lits, nettoyer leurs ordures. Tantôt, après avoir rempli un grand panier de vivres, il le leur faisait porter aux pauvres de Saint-Lazare. Il prenait alors lui-même un bout des bâtons qui servaient à le mettre sur les épaules, il faisait prendre l'autre à un de ses novices; et tandis que les plus jeunes et les plus robustes se trouvaient fatigués d'un si grand poids et d'un chemin si long, il marchait toujours d'un air aussi délibéré, que s'il n'eût point été chargé. D'autres fois il les menait à ses chers nègres, et il les obligeait de leur prêter leurs manteaux, soit pour les faire asseoir plus commodément, soit même pour couvrir leurs plaies et leurs ulcères. Souvent après les avoir envoyés par la ville habillés en pauvres, pour demander l'aumône, il les plaçait ensuite à la porte de la maison, pour y servir les véritables pauvres qui s'y rassemblaient de toutes parts; et pour les accoutumer à vaincre leurs répugnances, il les faisait manger avec eux dans le même plat. Si dans le temps de la santé il ne les ménageait point, il n'est rien qu'il n'employât pour les soulager lorsqu'ils étaient malades: alors la prudente sévérité du maître se changeait en une affection de mère: il les portait entre ses bras, les mettait dans des lits commodes, préparait lui-même leur nourriture et les remèdes ordonnés par le médecin, et il ne se donnait point de repos qu'ils ne fussent parfaitement rétablis. Par cet heureux tempérament de douceur et de fermeté, tous ceux qui lui furent confiés firent en peu de temps de si grands progrès dans la perfection, que jamais on ne vit tant de ferveur dans aucun noviciat.

La réputation de vertu qu'avait acquise ce saint maître lui attira deux disciples qui lui donnèrent beaucoup de consolation. C'étaient deux frères Biscayens, distingués par leur noblesse et par leurs talents, qui étaient venus aux Indes avec une grande espérance d'y faire fortune, espérance fondée sur les protections puissantes qu'on leur y avait ménagées. En vain leurs proches et leurs amis voulurent-ils les détourner de leur dessein, en leur représentant la grandeur des avantages auxquels ils renonçaient et la bassesse de l'état de simple Frère coadjuteur où ils s'engageaient; Dieu qui avait sur eux des vues de miséricorde et de salut, les soutint contre toutes les attaques des sens et de la chair. Ils vinrent se présenter avec courage au P. Claver, firent leur noviciat, sous sa conduite, avec la ferveur la plus édifiante; et deux mois après, le Seigneur les appela tous deux à lui, pour leur donner la récompense du sacrifice qu'ils avaient fait pour son amour; ils moururent aussi regrettés de toute la communauté pour les exemples de vertu qu'ils lui donnaient sur la terre, qu'enviés pour la félicité dont on ne doutait point qu'ils ne jouissent dans le ciel. Ce ne fut pas la seule consolation de cette espèce que Dieu voulut ménager au P. Claver dans son nouvel emploi. Un officier, également recommandable par sa valeur et par ses services, étant venu faire les exercices spirituels sous sa direction, se sentit si touché de Dieu, après sa confession générale, qu'il demanda avec instance à être reçu dans la maison. Comme on faisait quelque difficulté, clans la crainte que ce ne fût une résolution trop précipitée dont il se repentirait bientôt, il protesta qu'il y resterait au moins comme domestique, si on ne voulait pas l'y admettre comme religieux. On examina, on éprouva sa vocation, et on le reçut enfin dans la Compagnie, où il vécut depuis et mourut en saint.

Le serviteur de Dieu n'eut pas la même satisfaction au sujet d'un jeune jésuite qui était déjà dans les ordres sacrés. Un jour qu'il allait avec lui de Carthagène à Santa-Fé: « Hélas ! mon Frère, lui dit-il par trois fois avant de le quitter, je sais que vous ne persévérerez pas clans la Compagnie. » Celui-ci, qui n'avait jamais eu la moindre tentation à cet égard, se mit à rire et à badiner de sa prophétie; mais l'événement n'en justifia que trop la vérité. Cinq mois après il tomba dans une mélancolie profonde, à la suite d'une grande maladie: il voulut la dissiper par mille sortes d'amusements et

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