LIVRE TROISIÈME
de plaisirs qu'on ne trouve pas dans l'état religieux, et qui ne lui conviennent pas. Pour y suppléer, le Père Provincial lui envoyait quelques religieux d'une humeur douce et agréable, qui jour et nuit lui tenaient compagnie, afin de le consoler et le distraire. Tous ces ménagements furent inutiles: il sortit enfin, pour chercher dans le monde une vie plus commode et plus conforme à ses inclinations.
Il quitte remploi de maître des novices et il prend soin de l'hôpital des lépreux.
LA même raison qui lui avait fait ôter l'emploi de ministre, lui fit encore ôter au bout de quelque temps celui de maître des novices. Mais l'attention que ses supérieurs avaient à le soulager de ses travaux, ne faisait que multiplier ceux que son zèle lui faisait entreprendre : il se délassait des occupations qu'on ne lui donnait pas au dedans, par celles qu'il se donnait lui-même au dehors.
Ayant désormais plus de temps à lui, il reprit ses premières fonctions avec plus d'ardeur et d'assiduité que jamais : idolâtres, hérétiques, mahométans, libertins, pauvres, malades, prisonniers, sa charité embrassait tout et suffisait à tout.
Quelque tendresse qu'il eût pour l'hôpital de Saint-Sébastien dont on a déjà parlé, celui de Saint-Lazare, dès qu'il le connut, eut encore plus d'attraits pour lui, parce qu'il y trouvait plus d'occasions d'exercer son héroïque charité et de contenter sa mortification. On n'y voyait que des lépreux dont les chairs étaient souvent pourries jusqu'aux os. La violence du mal dont ils étaient attaqués, faisait tomber aux uns le nez, les oreilles, la moitié du visage, les jambes même et les bras ; elle couvrait les autres d'ulcères et d'apostumes qui, en offrant un spectacle affreux à la vue, exhalaient une infection insupportable à l'odorat : c'en fut assez pour leur mériter toute l'affection du P. Claver.
Cet hôpital, quand il commença à le fréquenter, était presque sans secours et même sans prêtre qui prît soin des malades : on se contentait de dire à la hâte une messe les jours de fêtes, après quoi tout le monde se retirait pour éviter l'air contagieux qu'on y respirait. Un lieu si redouté fit bientôt les délices du charitable missionnaire. Les jours destinés à la récréation de la communauté étaient ses jours
favoris, parce qu'ils lui laissaient plus de liberté et plus de temps pour aller visiter ses chers lépreux ; c'étaient pour lui de vrais jours de fêtes ; et son plaisir était alors de se priver de son repas pour le porter à l'hôpital. Quelque temps avant le carême, un officier espagnol l'ayant rencontré qui marchait d'un air content hors la porte de la ville, lui demanda où il allait ainsi : « Je vais, répondit-il, faire mon carnaval avec mes pauvres de Saint-Lazare. » L'Espagnol le suivit par curiosité, et fut étrangement surpris de tout ce qu'il lui vit faire. Rien en effet n'était plus digne d'admiration.
En arrivant, il assemblait à la porte de l'église tous ceux qui étaient encore en état de marcher ; se mettait à genoux au milieu d'eux et récitait à haute voix des prières qu'ils répétaient tous après lui ; ensuite après les avoir exhortés à souffrir patiemment cette espèce de purgatoire en ce monde, pour éviter celui de l'autre vie, en se garantissant avec soin de la lèpre honteuse du péché, il s'asseyait sur une pierre pour les confesser. 11 les enveloppait de son manteau, dès que le temps était un peu froid, et il prenait même sur ses genoux ceux qui ne pouvaient se tenir commodément dans une autre situation, et dont la seule vue faisait reculer ceux qui l'accompagnaient. Ensuite il entrait dans les loges les plus retirées, où l'on avait renfermé ceux que l'état affreux où ils étaient réduits avait rendus insupportables, même aux autres lépreux. Là il touchait leurs plaies avec la même complaisance que s'il eût manié les fleurs les plus agréables; il les baisait et les essuyait même avec sa langue; il nettoyait ceux qui avaient perdu l'usage des bras, leur donnait luimême à manger ; et quand il en voyait quelqu'un plus dégoûté, après lui avoir mis un morceau dans la bouche, pour lui donner plus d'appétit il en prenait tout de suite dans le même plat un autre qu'il mangeait en sa présence. Un de ces malheureux étant sorti devant la porte pour demander l'aumône aux passants et n'ayant plus la force de revenir, le Père qui s'en aperçut, le prit à l'instant sur ses épaules, et, quoique la charge fût trop pesante pour lui, la force de son amour la lui rendit si légère, qu'il parut le rapporter sans la moindre peine jusque sur son lit. C'est ce que raconta depuis avec étonnement le capitaine D. Pierre de Maraona, qui regarda toujours ce fait comme un vrai miracle. On pouvait dire de lui, comme de Job, que dans cette triste demeure il était l'œil de l'aveugle, le bras du manchot, le