‹ Saint Pierre Claver, ap^otre des n`egresChapitre 43 sur 108 · LIVRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE TROISIÈME

pied du boiteux ; qu'il était tout à ces pauvres lépreux qui trouvaient tout en lui.

Après les avoir confessés, il leur donnait du tabac, des eaux odoriférantes, des conserves, tout ce qu'il croyait capable de leur faire plaisir. Il faisait pour eux des provisions de linge, de draps, de charpie, de parfums, de remèdes, et quand il ne pouvait aller chercher ces aumônes par lui-même, il envoyait un pauvre les demander de sa part. Sa charité ne se bornait pas au pur nécessaire, il s'efforçait de leur procurer toutes les commodités qui dépendaient de lui. Pour les défendre du froid et des moustiques dont l'incommodité est extrême, il leur fournissait de bons rideaux de forte toile, il allait les tendre lui-même ; et, pour salaire de son travail, il les embrassait. Comme il ne se trouvait point de chirurgiens qui eussent le courage d'aller les saigner, ils étaient obligés de se rendre ce service les uns aux autres. Le saint homme ne pouvant le leur rendre par lui-même, leur fournissait du moins pour cet usage les meilleures lancettes qu'il pouvait trouver. Il avait de plus engagé plusieurs personnes pieuses à faire quelques charités extraordinaires les jours des principales fêtes de Notre-Seigneur et de la sainte Vierge, et à lui envoyer en particulier une espèce de petit festin pour les pauvres qui venaient à la porte du collège ; il en recueillait soigneusement les restes et les envoyait à son hôpital, avec quelques joueurs d'instruments pour amuser et réjouir les malades pendant le repas. Enfin, malgré sa pauvreté, il sut trouver tant de ressources, qu'un religieux de la Merci ne craignit pas d'avancer publiquement en chaire que les pauvres périraient, si le P. Claver venait à le'Dr manquer.

Il faudrait répéter cent fois les mêmes choses, si on voulait faire le détail de tout ce qu'il fit pour le service de ses malades, parce que sa charité fut toujours la même partout. 11 se trouva dans cet hôpital, comme dans celui de Saint- Sébastien, un malade si couvert de plaies et d'ulcères, qu'il avait plutôt l'air d'un cadavre déjà corrompu que d'un homme encore vivant. Pour délivrer les autres de son infection, on l'avait jeté sous une espèce d'appentis écarté et fort élevé de terre, auquel on montait par une mauvaise échelle, avec un risque continuel de tomber. Dès que le P. Claver sut l'extrémité où ce malheureux était réduit, il se chargea de le secourir lui-même. C'était un spectacle digne de l'admiration' des anges, de voir ce vénérable vieillard, déjà

fort infirme lui-même et qui pouvait à peine se soutenir, ramper plusieurs fois le jour le long de cette échelle pour aller instruire son malade, le consoler, lui porter sa nourriture et nettoyer ses plaies ; ce qu'il ne cessa point de faire pendant plusieurs mois consécutifs.

La vieille église de l'hôpital étant tombée en ruines et personne ne voulant entreprendre de la rebâtir, le serviteur de Dieu s'en chargea lui-même et se confiant en la Providence, qui ne lui avait jamais manqué au besoin, il chercha partout des aumônes, des matériaux et des ouvriers. Depuis le matin jusqu'au soir, il présidait à l'ouvrage, veillait sur les ouvriers, les excitait à bien faire, il leur portait même de la terre, de l'eau, du bois, tout ce qui leur était nécessaire. Il prenait ses repas dans l'hôpital, et tout ce qu'on lui envoyait du collège il le donnait aux pauvres, dont il mangeait les restes dans le même plat où ils avaient mangé. Dans ce travail il trouvait de quoi satisfaire tout à la fois sa religion, sa charité, son humilité, son amour pour la mortification ; et c'est ce qui lui rendit cet hôpital toujours si cher.

Peu content d'y aller régulièrement deux ou trois fois par semaine, il y retournait dès qu'on avait le moindre besoin de son secours, ce qui arrivait très souvent, parce que ces malheureux ne se lassaient point de le voir et de le faire appeler.

Quand quelqu'un des malades mourait, dès le lendemain il allait y dire la messe pour lui; et Dieu lui donnait souvent la joie de savoir que ses prières avaient été exaucées. Un jour qu'il allait à son hôpital à cette intention, il rencontra un Espagnol qui, de son côté, allait à une de ses terres à quelque distance de Carthagène ; il le pria de l'accompagner à Saint- Lazare, parce qu'il n'avait alors personne pour lui servir la messe. L'Espagnol l'ayant suivi, le Père mit son manteau sur le corps du défunt, pour lui tenir lieu de drap mortuaire ; il sortit ensuite pour aller chercher quelques pains, quelques oranges et quatre cierges qu'il fit porter au curé pour son offrande ; après avoir achevé toutes les fonctions de son ministère, il remercia humblement l'Espagnol, en l'assurant que l'âme du mort en avait reçu un extrême soulagement.

On ne doit pas être surpris si, à l'exemple des nègres et des malades de Saint-Sébastien, ces pauvres gens le regardaient comme un ange envoyé du ciel pour leur consolation, puisque Dieu lui-même se plaisait à faire éclater de temps

Page 1