LIVRE TROISIÈME
pouvait lui faire une demande qui lui fût plus agréable. Sa dévotion en célébrant les divins mystères, sa modestie et la majesté des cérémonies de l'Église frappèrent les hérétiques qui accoururent en foule comme à un spectacle tout à fait nouveau pour eux. Après la messe, les Espagnols invitèrent le Père à dîner sur le vaisseau; il accepta leur offre avec plaisir, et ce fut la seule fois de sa vie qu'il ne se fit pas prier, dans l'espérance de gagner des âmes à Dieu, à l'exemple de JÉSUS-CHRIST, qui, pour attirer les pécheurs, ne faisait pas difficulté de manger même avec les publicains.
A la fin du repas, quelques Anglais qui y avaient assisté, déjà à demi gagnés par sa douceur et ses manières aimables, lui demandèrent s'il ne voudrait pas voir leur prélat ; c'était le nom qu'ils donnaient à l'archidiacre de Londres. Le saint missionnaire, espérant de gagner le chef et d'attirer par là tous les autres à la foi catholique, répondit qu'il le verrait très volontiers et que ce serait beaucoup d'honneur pour lui. Aussitôt parut un vénérable vieillard, avec un air grave et modeste, une grande barbe et de longs cheveux. Le Père se leva à son arrivée, le salua avec beaucoup de respect ; et ayant été prévenu de leurs coutumes par le capitaine, il but très courtoisement à la santé du prélat, qui, de son côté, lui fit raison de bonne grâce et lui demanda en latin un entretien secret. Tandis que les autres jésuites conféraient avec les Anglais sur quelques points de la religion catholique, le Père et le prélat traitèrent ensemble, jusqu'au soir, de tous les articles controversés entre nous et les protestants. L'Anglais voyait souvent la vérité malgré lui, il était convaincu ; mais il se heurtait à des obstacles trop difficiles à surmonter pour une entière persuasion. Il craignait de laisser sans ressources sa femme et ses enfants, s'il se déterminait à changer de parti, ei n'ayant pas le courage de faire tant de sacrifices à la fois, l'intérêt de sa fortune l'emportait toujours sur celui de sa religion. Tout ce que le Père put obtenir de lui, ce fut la protestation que toute sa vie il serait catholique dans le cœur, et qu'à la^mort il se déclarerait hautement et se réconcilierait avec l'Église. Mais pour ménager des intérêts qui devaient lui être si chers, il professerait à l'extérieur la religion anglicane. Désolé de la résistance opiniâtre de son cœur aux lumières vives qui éclairaient son esprit, le zélé missionnaire était près de le quitter, lorsque tout à coup il se souvint que ce jour-là même on célébrait la fête de sainte Ursule qui,
SAINT PIERRE CLAYEK.
avec tant d'autres saintes vierges, avait donné son sang pour la foi. Aussitôt se retournant vers le prélat en homme inspiré: « Monsieur, lui dit-il, c'est aujourd'hui la fête d'une vierge illustre, l'honneur de votre patrie, et qui, avec ses compagnes, a signé de son propre sang cette religion catholique dont vous reconnaissez vous-même la vérité. Saint Lucius, roi de votre Bretagne et le modèle de tous les rois vraiment chrétiens, envoyait tous les ans au Saint-Siège des présents dignes d'un monarque, comme un tribut d'actions de°grâces, et une marque de son attachement à l'Église (r). Depuis lui, tous vos souverains avaient suivi son exemple et sa piété, jusqu'à l'infortuné Henri VIII. Ce prince lui-même n'avait-il pas écrit pour la défense de cette Église et pour la primauté de la chaire de Pierre? Qui a donc pu le porter à abandonner l'ancienne religion pour en établir une nouvelle? Ne fut-ce pas le mariage adultère et scandaleux qu'il contracta avec Anne de Boulen, après avoir répudié sa légitime épouse contre toutes les lois divines et humaines ? Voilà les abominations qui ont donné naissance à votre religion : jugez de l'effet par la cause. Eh ! comment un homme sensé et craignant Dieu préférera-t-il une loi introduite par l'adultère à celle que les apôtres ont annoncée, que tant de martyrs ont confirmée aux dépens de leur vie, que vos illustres vierges ont défendue avec tant de courage, à laquelle tant de princes vertueux sont soumis et que vos ancêtres ont honorée pendant tant de siècles? Comment l'autorité d'un roi décrié pour ses vices'pourrait-elle l'emporter sur celle de tant d'autres distingués par leur piété? Quoi ! une religion introduite par la sainteté d'un Lucius sera fausse, et celle qui a été fondée sur l'adultère d'un Henri sera vraie ? Si ce prince n'a pu soutenir ses nouveaux crimes que par l'appui d'une nouvelle religion, pourquoi, vous, sans être coupable des mêmes crimes, soutiendrez-vous cette même religion? Mais si vous la croyez durant la vie, que ne la croyez-vous encore au lit de la mort ? Alors, dites-vous, vous vous repentirez, vous vous déclarerez. Il en sera de vous comme de lui. N'êtes-vous point effrayé de ces tristes paroles avec lesquelles il expira : Omnia perdimtis, dit-il, nous avons tout perdu ! Il chercha à se réconcilier avec l'Église, et l'occasion lui manqua : qui vous a assuré
1. Lucius, roi de la Grande-Bretagne, ayant eu quelque connaissance de la religion chrétienne, écrivit au pape Éleuthère, vers l'an 182, pour lui demander les moyens de se faire instruire des vérités de la foi. Ce pontife lui envoya de saints missionnaires qui le baptisèrent, ainsi qu'une partie de ses sujets.