LIVRE TROISIÈME
qu'elle ne vous manquera pas comme à lui ? Vos biens, votre femme, vos enfants ne vous embarrasseront-ils point alors comme aujourd'hui? Rougissez de n'avoir pas assez de courage pour sacrifier ces sortes de biens, tandis que tant de jeunes vierges en ont eu assez pour sacrifier leur vie. Votre premier intérêt, c'est vous-même, Monsieur : ne vous exposez pas à des supplices éternels, pour quelques biens passagers que vous laisseriez bientôt à d'autres. »
Vivement frappé de ce discours, où la vérité se mêlait au zèle et à la charité, le vieillard le conjura avec larmes de prier Dieu pour lui. Le Père le lui promit, et ils se séparèrent en se donnant mutuellement des marques d'affection. Le saint missionnaire redoubla ses prières et ses pénitences, et huit jours après la Toussaint, en entrant dans l'hôpital de Saint- Sébastien, il vit qu'on y apportait un malade enfermé dans une chaise : c'était le prélat anglais. A la vue du P. Claver : « Il est temps, lui dit-il, il est temps, mon Père, d'accomplir la promesse que j'ai faite à Dieu et à vous d'embrasser la religion de mes pères, et de me convertir à la foi de la sainte Église romaine.» Il le pria en même temps de ne pas l'abandonner, parce qu'il se sentait fort malade. On ne peut exprimer quelle fut la joie du P. Claver, en voyant une conversion si désirée et si peu attendue. Le prélat fit publiquement son abjuration entre ses mains. De maître obstiné de l'erreur devenu tout à coup disciple soumis et docteur éclairé de la vérité, il exhorta dans les termes les plus vifs et les plus touchants tous ceux qui étaient autour de lui à imiter son exemple, en leur répétant plusieurs fois qu'il n'y avait point de salut à espérer hors de l'Église romaine. Il se confessa ensuite avec une grande abondance de larmes, reçut tous les sacrements avec une piété exemplaire, et mourut peu après en s'entretenant doucement avec son Sauveur. Le Père, qui l'avait toujours assisté durant sa maladie, ne l'abandonna pas après sa mort et lui fit faire les obsèques les plus honorables qu'il lui fut possible.
Plusieurs Anglais qui étaient malades dans le même hôpital, voulurent se conformer à l'exemple de leur chef; et persuadés que la religion qu'il avait embrassée dans ce moment critique était la plus sûre, ils moururent eux-mêmes en vrais catholiques. « Saints d'Espagne, s'écriaient-ils avec ferveur, secourez-nous » ; donnant par la à entendre qu'ils voulaient mourir dans la foi des Espagnols.
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Après tant d'exemples si consolants, dans l'espérance de gagner ceux qui étaient restés sur la flotte, on leur permit de venir à terre. L'affection que leur avaient inspirée les jésuites dans de fréquentes visites sur leurs vaisseaux, jointe à l'impression que le changement extraordinaire de leur prélat avait faite sur leur esprit, les engagea à conférer de temps en temps avec les Pères. Quelques jours avant Noël, ils demandèrent à voir leur église : on la para le plus magnifiquement qu'il fut possible, et après que toutes les messes eurent été dites, on les y fit entrer. Tout ce qu'ils virent les charma ; ils se mirent respectueusement à genoux devant le grand autel, et ils écoutèrent fort volontiers un discours qu'on leur fit par interprète sur la religion catholique. Frappés de tout ce qu'ils avaient vu et entendu, ils témoignèrent l'envie de ne point retourner la nuit suivante à la flotte ; mais comme il était difficile de leur trouver à tous des logements, le zèle du P. Claver y suppléa. Charmés de ses manières douces et charitables, ils ne pouvaient se lasser d'en parler avec admiration, quand ils eurent rejoint leurs compagnons. Tous les jours il en débarquait à terre de nouveaux, qui s'en retournaient remplis des mêmes sentiments; de sorte que plus de six cents se convertirent en peu de temps. Le saint missionnaire, au comble de la joie, représenta au commandant de la flotte qu'il était à propos de séparer les Anglais qui s'étaient rendus à la vérité de ceux qui restaient obstinés dans leur erreur, parce que la communication avec l'hérésie est toujours dangereuse pour la foi; il ajouta qu'il fallait même tâcher de leur donner un établissement honorable, pour les empêcher, s'il était possible, de retourner en leur pays avec un danger évident de se pervertir. Le général, qui n'avait pas moins de piété que de bravoure, entra facilement dans ce dessein ; et ayant fait donner aussitôt des logements séparés aux Anglais catholiques, il les prit ensuite au service d'Espagne, en leur faisant des avantages proportionnés au rang de chacun d'eux. Par là il acquit en même temps et des sujets à Dieu, et des soldats au roi.