LIVRE TROISIÈME. IO
malade s'adoucit ; il demanda le baptême, et reçut avec lui la santé de l'âme et du corps en même temps. Le gouverneur, qui connaissait son opiniâtreté et qui lui servit de parrain, attesta qu'une pareille conversion, avec toutes ses circonstances, ne pouvait être que miraculeuse.
Elle fut suivie d'une autre encore plus singulière. Un habitant des environs de Carthagène avait chez lui un Maure d'un caractère fort doux, fort attaché à sa secte, mais qui lui était d'un orand service. Plus attentif au salut de son esclave qu'à ses propres intérêts, le maître l'exhortait souvent a se faire chrétien. Après bien des tentatives inutiles, il l'emmena au P. Claver ; et, dès la première vue, le Maure prit la résolution de se convertir. Peu de jours après, il témoigna qu'il avait à la vérité un désir sincère de recevoir le baptême, mais qu'il serait auparavant bien aise d'apprendre à lire et à bien parler l'espagnol, pour se mettre mieux au fait de notre religion. Le Père approuva ce dessein, et l'ayant trouvé aussi instruit au bout de deux mois que s'il y eût employé plusieurs années, il comprit que Dieu voulait se servir de lui pour procurer sa gloire. En effet, un de ses frères était arrivé à Carthagène sur la même flotte que lui, sans que ni l'un ni l'autre en eussent eu connaissance. Au bout de quelque temps, ils se rencontrèrent dans la ville ; et l'aîné, qui était déjà converti, voulant rendre son cadet doublement son frère par les liens de la même foi, lui parla avec beaucoup de force de la grâce que Dieu lui avait faite en l'appelant à la vraie religion. Celui-ci, aussi surpris qu'indigné d'un tel discours, lui répondit avec mépris qu'il n'avait qu'à vivre à sa façon, mais que pour lui, étant né musulman, il voulait mourir bon musulman. Le chrétien alla aussitôt raconter son aventure au P. Claver, et lui témoigner le peu d'espérance qui lui restait de gagner son frère. Le saint homme lui promit d'avoir recours à Dieu et le pria de lui amener ce frère le plus tôt qu'il lui serait possible. L'occasion s'en présenta bientôt. Le chrétien l'ayant rencontré peu de jours après, lui dit qu'il n'y avait personne à Carthagène à qui il eût autant d'obligation qu'au P. Claver, et que leurs intérêts devant être communs, il le conjurait de venir avec lui le remercier de ses bienfaits. Le mahométan, qui était rusé et défiant, répondit qu'il ne pouvait regarder comme un bienfait ce qui était un attentat contre sa loi. Attiré cependant peu à peu par tout ce qu'on lui dit des vertus et de la bonté du saint missionnaire, il se décida à aller le trouver. Le Père,
IOÔ VIE DE SAINT PIERRE CLAVER.
comme s'il eût entendu leur conversation, aborda le musulman avec une douceur angélîque ; et, pour ne le pas effaroucher, affecta même de ne lui point parler de religion. Après l'avoir tendrement embrassé, il lui demanda comment il se trouvait à Carthagène, quel traitement il recevait de son maître et à quel emploi on l'occupait. Faisant ensuite tomber adroitement le discours sur son frère, il lui fit de grands éloges de ses bonnes qualités, lui représenta la consolation qu'il goûtait dans la nouvelle religion qu'il avait embrassée, et l'exhorta enfin à participer à son bonheur. Le Maure l'écoutait tranquillement, étonné lui-même de sa propre patience. Le Père, le voyant déjà ébranlé, lui présente tout à coup un crucifix, lui parle avec force, et lui ordonne de se jeter sans différer entre les bras d'un Sauveur qui avait tant fait et tant souffert pour son salut. Frappé comme d'un coup de foudre, le musulman se prosterne en tremblant, et promet au saint homme de revenir au plus tôt le voir. Le Père, croyant en avoir assez fait pour une première fois, le laissa aller. Depuis cette entrevue, le Maure eut bien des tentations à surmonter, et le démon fit tous ses efforts pour le retenir sous son empire ; mais enfin la grâce triompha et, peu de temps après, il reçut le baptême avec de grandes marques de foi et de piété.
Le Père dut souvent acheter plus chèrement ses conquêtes ; et on ne saurait dire tout ce que lui coûta l'opiniâtreté presque invincible de ces mahométans. Il fut vingt-deux ans entiers avant que de trouver accès dans l'âme d'un forçat turc qu'il avait entrepris de convertir ; il l'avait presque abandonné; mais, ayant appris que le malheureux était à l'extrémité, il alla le retrouver et lui parla cette fois avec tant de force et d'efficacité, qu'il l'amena à demander le baptême. « Il n'y a point d'autre loi que celle de Jésus-Christ, dans laquelle je veux vivre et mourir, s'écria le néophyte. Maudite soit la loi du faux prophète Mahomet, aussi bien que tous ceux qui la suivent. »
Il employa trente ans à combattre l'obstination d'un autre Turc qui servait dans la maison du gouverneur, et il n'en triompha qu'après un prodige singulier. Cet homme étant allé couper du bois sur les montagnes voisines, vit ou crut voir en songe la Reine du ciel, qui, en lui montrant le P.Claver, lui dit d'un ton sévère : « Pourquoi ne fais-tu pas ce que celui-ci te dit ? Pourquoi ne te convertis-tu pas ? » La vision disparut, et la première personne qu'il rencontra en revenant