LIVRE TROISIÈME. -IOÇ
tempête. Que je serais heureux si je pouvais, comme vous, savoir l'heure de ma mort! Nous devons tous aboutir au même terme, un peu plus tôt, un peu plus tard ; qu'importe après tout? )) Il lui apprenait ensuite à faire une confession générale; et comme il ne manquait jamais de porter avec lui des instruments de mortification, il l'engageait à joindre une pénitence volontaire à celle qu'on lui faisait subir de force.
Le jour destiné à l'exécution, il rassemblait tous les prisonniers, récitait un évangile en mettant la main sur la tête du criminel, leur disait la messe et leur faisait chanter les litanies de la sainte Vierge à l'intention de ce malheureux. Il y ajoutait une exhortation si pathétique, qu'il arrachait des larmes de tous les yeux. S'approchant ensuite de son patient, il l'engageait à demander pardon aux autres prisonniers, à se recommander instamment à leurs prières et même à leur faire lui-même quelque instruction, s'il était en état de la faire. Arrivé au lieu du supplice, il lui faisait baiser tous les échelons du gibet, comme autant de degrés qui devaient le conduire au ciel: il arrosait d'eau bénite, et le criminel, et l'instrument de son supplice: quand il le voyait faible et abattu, il lui essuyait le visage avec son mouchoir; il lui faisait prendre du biscuit, des rafraîchissements et quelque liqueur propre à le conforter: il n'est, en un mot, aucun secours qu'il ne se mît en devoir de lui procurer. L'ex cution finie, il faisait entonner solennellement des prières pour l'âme du mort, par la musique de la cathédrale qu'il avait soin de faire venir à ce dessein: il se retirait enfin si convaincu du bonheur de presque tous ceux qu'il assistait, qu'un jour en parlant de quelques personnes qui avaient livré un criminel entre les mains de la justice: « Dieu leur pardonne, dit-il, mais ils ont assuré le salut de cet homme, au risque de se perdre eux-mêmes. » Aussi la plupart regardaient-ils comme une grâce de mourir entre les mains du saint homme. Les plus indomptables devenaient doux comme des agneaux, dès qu'il leur parlait; et au lieu de leurs emportements ordinaires, on n'entendait plus que leurs soupirs et que le bruit des disciplines sanglantes qu'ils se donnaient avant que de sortir de la prison pour être exécutés.
Un capitaine espagnol ayant été condamné au feu, comme faux-monnayeur, demanda le P. Claver pour se mieux préparer à paraître devant Dieu. Quelque temps avant sa condamnation, le saint homme avait déjà su si bien le disposer
à la mort que, le jour même qu'on lui prononça sa sentence,il écrivit sur son livre de prières ces paroles si touchantes: « Ce livre est à l'homme le plus heureux du monde : la justice livre son corps à la mort, pour sauver son âme. Je prie celuientreles mains de qui il tombera de me recommander à la divine miséricorde. J'ai péché, ô mon Dieu! et je mérite, non une seule mort, mais mille: ma plus grande douleur est de n'en avoir pas une aussi forte que je devrais l'avoir, après toutes les offenses que j'ai commises contre vous. » Il devait être étranglé avant que d'être jeté au feu : la corde rompit au premier tour; le Père, le voyant tomber à terre, courut à lui et le prit entre ses bras. Tandis qu'il le tenait le visage tendrement serré contre le sien, l'exécuteur passa une autre cordeau cou du criminel; ce qui fit dire à des religieux venus eux aussi pour assister le condamné que le Père avait contracté une irrégularité. « A la bonne heure, répondit Claver animé d'un saint zèle, pourvu qu'à ce prix, je sauve une âme: mais non, je ne puis être irrégulier pour une telle action.» La corde s 'étant rompue une seconde fois, le Père fit encore la même chose; et quoique,par ces efforts redoublés, le visage du patient fût devenu hideux à effrayer ainsi qu'il parut un moment après, le saint homme ne cessa point de l'embrasser et de lui parler, jusqu'au moment où il expira dans les sentiments les plus chrétiens. Un des religieux qui avaient été présents, frappé de son zèle, de sa charité et de l'extrême pauvreté qui paraissait dans toute sa personne, s'écria dans un transport d'admiration : « Voilà un vrai religieux, et qui nous apprend à l'être! »
Le comte de Castel-Mayor, accusé d'avoir voulu se rendre maître de Carthagène, fut arrêté par ordre de la cour, et conduit au château de Sainte-Croix: mais il trouva bientôt le moyen de s'enfuir vers deux navires portugais escortés de deux autres vaisseaux hollandais venus sur les côtes pour favoriser son dessein. Cependant un sergent et un autre Portugais, ayant été soupçonnés d'avoir contribué à l'évasion, furent condamnés à passer par les armes. Pour se décharger eux-mêmes, ils en avaient faussement accusé d'autres. Le P. Claver les détermina à se rétracter avant l'exécution. Dès qu'ils furent tombés par terre, voyant qu'ils respiraient encore, il courut à eux pour les soutenir dans leurs bonnes résolutions ; et il ne les quitta point, tant qu'il leur resta un souffle de vie.