LIVRE TROISIÈME. I I I
Souvent on l'a vu chargé d'assister seul plusieurs criminels à la fois et même jusqu'à trente, sans que rien pût ralentir la vivacité de son zèle ni qu'aucun d'eux résistât à ses charitables remontrances. Cinq nègres fugitifs ayant été repris, furent tous condamnés à mort pour servir d'exemple aux autres. Le P. Claver ne manqua pas d'aller secourir ses chers esclaves; et après les avoir confessés, il les diposa à mourir chrétiennement. Un d'entre eux, qui était encore païen, touché de l'exemple de ses compagnons et plus encore de la charité du saint missionnaire, voulut se convertir à la foi et demanda le baptême. Ainsi la justice humaine fut pour lui la source précieuse de la miséricorde divine,et dans sa condamnation même il trouva son salut.
Quand il était malade, et même dans la dernière infirmité qui le conduisit au tombeau, le Père Claver se faisait porter aux prisons pour ne pas abandonner des malheureux dont seul il savait venir à bout. Il y fut un jour appelé pour un Maure que l'arrêt de sa condamnation, avait rendu furieux; dès la première fois qu'il lui parla, il sut si bien l'adoucir et le laissa si disposé à souffrir la mort en punition de ses crimes, que quand d'autres religieux vinrent ensuite pour l'assister jusqu'au lieu du supplice, ils le trouvèrent qui se déchirait le corps à grands coups de discipline, ne soupirant plus qu'après le moment où il espérait aller voir son Dieu.
Les plus obstinés scélérats ne résistaient pas à l'esprit de Dieu dont il était animé. Un Espagnol, depuis longtemps si pauvre et si abandonné qu'il ne savait quel parti prendre, trouva enfin un asile dans la maison d'un vertueux capitaine qui le traita comme son fils. Peu de jours après,ce malheureux portant l'ingratitude et la barbarie jusqu'aux derniers excès, assassina son bienfaiteur et emporta tout l'argent qu'il put trouver dans la maison. Dieu ne laissa pas un tel crime impuni : l'assassin tomba bientôt entre les mains de la justice, qui le condamna à mort. Il apprit sa sentence en désespéré: mais à peine le P. Claver se fut-il approché de lui, que ses cris et ses fureurs changèrent en soupirs et en sanglots.Avant que d'être exécuté,il demanda les plus cruels supplices comme une grâce; et dans tout le temps qu'il vécut encore, il donna de si vives marques de repentir et de douleur, que sa mort arracha des larmes à ceux-mêmes que son crime avait le plus
irrités.
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^L semble qu'il y ait eu, dans ce qu'on a rapporté jusqu'ici, de quoi occuper le zèle, et épuiser les forces de vingt ouvriers évangéliques ; mais Claver suffisait à tout. Au milieu des fatigues excessives que lui causait le soin des malades, des hérétiques et des prisonniers, il n'oubliait jamais les nègres.
B5^^.;^^fe,^i)c,4^^S Outre ceux qui ne font, pour ainsi dire, que débarquer à Carthagène, et qu'on distribue ensuite dans toute l'Inde, il y en a un très grand nombre qui demeurent dans la ville, pour le service des particuliers, ou qui sont répandus dans le territoire d'alentour, pour y être employés aux travaux domestiques. Ces derniers forment différentes petites peuplades gouvernées par les Espagnols: ils ont d'autant plus besoin d'attention et de secours, qu'ils sont plus éloignés de tout commerce avec les chrétiens dés villes; ce furent aussi ceux dont le saint missionnaire prit le plus de soin. Il eût bien voulu les conquérir tous à JÉSUS-CHRIST, au moment même de leur débarquement, et avant qu'ils fussent dispersés aux environs de Carthagène; mais il manquait souvent de bons interprètes; et c'est ce qui arrêtait malgré lui sorrzèle et ses travaux apostoliques.
Il trouve de quoi acheter des interprètes; manière dont il les forme, ses soins pour eux.
POUR remédier à cet inconvénient, il avait appris la langue d'Angola, qui est la plus facile et la plus étendue de toutes. Mais elle ne lui suffisait pas, pour tant de nations différentes; d'ailleurs les interprètes qu'il gageait à Carthagène lui faisaient souvent défaut, soit par leur propre négligence, soit par la dureté intéressée de leurs maîtres qui les lui refusaient. Il prit donc le parti d'acheter des nègres pour le service de la maison, dans l'espérance d'en faire peu à peu des interprètes habiles et laborieux. Il fallait pour ce dessein