LIVRE QUATRIÈME
autres! Il était souvent obligé d'employer plusieurs jours de suite pour apprendre à quelques-uns d'entre eux à faire seulement le signe de la croix. Il avait destiné à leur instruction quotidienne un temps déterminé, il n'y manquait jamais, et en consacrait la plus grande partie au dernier arrivé: il avait soin de les occuper tous à un travail proportionné à leurs forces; et le petit profit qui pouvait en revenir à la maison lui servait ensuite, ou à en acheter d'autres, ou à soulager les infirmes et ceux qui étaient hors d'état de travailler.
Sérieux et mélancolique par caractère, avec eux il était toujours gai et ouvert. Sans cesse attentif à leurs besoins, il leur demandait souvent s'ils étaient contents dans la maison, s'ils étaient bien traités et s'ils ne manquaient de rien. Quand ils étaient malades, la désolation de son cœur se peignait sur son visage: non content de les secourir en tout ce qui dépendait de lui, il avait recours aux plus habiles médecins; et quoiqu'il ne leur parlât jamais de ses propres infirmités, pour ses chers interprètes il les sollicitait jusqu'à l'importunité. Un de ces malheureux étant affligé d'une fistule dont l'infection le rendait insupportable à tout le monde, le P. Claver, avec la permission de ses supérieurs, le logea dans sa propre chambre, et le coucha dans son lit. Tous les jours il lui portait lui-même à manger, il pansait ses plaies, le nettoyait, lui donnait tous les remèdes propres à le soulager; et pour être plus en état de le secourir, il couchait à terre au pied de son lit. Il le garda ainsi pendant quatre mois entiers : ce qu'il fit pour celui-ci, il le faisait pour les autres à l'occasion.
Tous ne répondaient pas toujours à sa tendresse: il y en eut un, entre autres, qui, pendant plusieurs années, lui fit souffrir une espèce 'de martyre continuel: mais quoi qu'il pût faire à son égard, jamais le saint homme ne pensa, ni à le renvoyer, ni même à s'en plaindre à qui que ce fût; le regardant comme une occasion précieuse que Dieu lui ménageait, pour exercer sa patience et pour épurer sa vertu, il s'était fait une loi de lui marquer une affection particulière; dans toutes les affaires les plus importantes il prenait ses conseils, il lui confiait tout ce qui l'intéressait le plus; et il ne se vengea de ses duretés que par des soins plus empressés.
On a vu ailleurs quelle était son affliction quand il perdait quelque nègre: mais quand la mort lui enlevait un de ses interprètes, il était désolé, jusqu'à avoir besoin de consolation, et il recevait avec une extrême sensibilité les compliments de
I l6 VIE DE SAINT PIERRE CLAVER.
condoléance qu'on a coutume de faire en ces occasions. Il leur faisait faire des obsèques magnifiques, et il y invitait un grand nombre de prêtres et de religieux étrangers. Dans les enterrements de nègres, il avait coutume de dire lui-même la messe: mais quand il s'agissait de ses interprètes, sa douleur lui étouffait la voix, il n'avait plus de force que pour porter la croix; et durant tout le service on le voyait fondre en larmes. Ce fut avec le secours de ces hommes formés de sa main, qu'il exerça la plus grande partie de ses fonctions apostoliques auprès des autres nègres, et que ses travaux furent couronnés de tant de succès. On ne sait pas précisément combien il en baptisa : ce qui est certain, c'est que le nombre en fut très considérable. Un religieux l'ayant interrogé sur cet article, quelque temps avant sa mort, il lui répondit qu'il lui semblait en avoir baptisé plus de trois cent mille : mais comme son humilité le portait toujours à diminuer le nombre de ses bonnes œuvres, des gens dignes de foi ont assuré qu'il en avait baptisé au moins quatre cent mille. Quel triomphe dans le ciel, quand un ouvrier • évangélique y entre accompagné de tant de mérites, précédé ou suivi de tant de milliers d'âmes à qui il a ouvert l'entrée de cet heureux séjour!
Ses missions aux environs de Carthagène.
MALGRE tous les soins qu'il prenait des pauvres esclaves, jamais il ne croyait en faire assez, pour remplir auprès d'eux tout son apostolat. Les missions d'après Pâques succédaient ordinairement aux occupations laborieuses du carême, et on eût dit qu'il y reprenait de nouvelles forces. Quelque temps qu'il fît, il s'y rendait toujours à pied, sans que ni les pluies, ni les orages, ni les chaleurs excessives pussent retarder un moment ses courses apostoliques. Le salut des âmes lui tenait lieu de nourriture, et il demeurait sans jamais rien prendre jusque vers l'heure de midi où il disait la messe.
Muni de tous les pouvoirs des ordinaires, pour absoudre les cas réservés, pour réhabiliter les mariages invalides et pour exercer toutes les autres fonctions d'un missionnaire, il se mettait en marche sans autres provisions que sa confiance en la Providence. Il prenait avec lui un interprète nègre, à