LIVRE QUATRIÈME. I I
qui il obéissait comme à son supérieur, et avec qui il partageait son petit bagage, consistant en ornements nécessaires pour dire la messe et en quelques chapelets, ou autres petits objets de dévotion à distribuer. Il lui fallut en mille occasions franchir des montagnes escarpées, grimper sur des rochers tout hérissés d'épines, traverser des ravines pleines de boue et de grandes marres d'eau: mais tout cela ne faisait qu'augmenter son courage, et redoubler sa reconnaissance pour ceux qui voulaient bien lui donner le moyen cle travailler ainsi pour la gloire de son Dieu et le salut de ses frères. Un jour, prêt à se mettre en route dans un temps d'orage et par des chemins affreux, il alla demander à un supérieur ecclésiastique les pouvoirs qui lui étaient nécessaires, et les ayant obtenus, à son retour il alla lui rendre les plus humbles et les plus sincères actions de grâces, comme si effectivement toute la grâce eût été pour lui et qu'on ne dût lui avoir aucune obligation de ses peines. L'ecclésiastique lui ayant alors demandé comment il s'était trouvé dans sa mission : « Fort bien, répondit-il en souriant, car le fruit a été grand, et le travail proportionné au fruit.» Aussi avait-il été souvent obligé de marcher ayant de l'eau et de la boue jusqu'aux genoux, et de se frayer un chemin au travers des broussailles et des épines qui avaient ensanglanté ses pieds, ses mains et son visage.
Dès qu'il était arrivé au lieu de sa mission, s'il y avait quelque chapelle ou oratoire, il y entrait, pour demander à Dieu la grâce de le seconder dans son travail : sinon, il se mettait à genoux au pied d'une grande croix qu'il faisait planter au milieu de la cour ; et là il implorait avec ferveur JéSUS-Christ crucifié pour le salut de tant d'âmes qui couraient risque de se perdre, faute d'instruction et de secours. Ensuite, après avoir humblement salué tout le monde, s'il y avait dans la maison quelques nègres malades ou accablés de vieillesse, il se rendait à leurs loges pour leur donner des rafraîchissements, ou leur administrer les sacrements, en cas de nécessité. En passant ainsi de loge en loge, il cherchait la plus mauvaise et la plus pauvre pour y faire sa demeure.
Aux approches de la nuit et dans le temps que les nègres revenaient de leur travail, il les abordait avec douceur, les embrassait et, après leur avoir laissé quelques moments pour se reposer de leurs fatigues, il les assemblait dans la chapelle ou autour de la croix. Là, s'étant mis à genoux avec eux, il
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leur faisait réciter quelques prières à haute voix et leur expliquait le sujet de sa venue : ensuite, pour leur inspirer de vifs sentiments de douleur de leurs péchés et d'amour pour Dieu, il leur faisait sur les peines de l'autre vie et les grandes vérités de la religion une exhortation pathétique, soutenue par le spectacle de l'enfer et des souffrances de JéSUS-Christ, dont il leur présentait toujours quelques tableaux propres à les frapper. Enfin, il les renvoyait, en les avertissant qu'il resterait avec eux tout le temps nécessaire pour les confesser et leur donner les autres secours dont ils auraient besoin. Chaque soir il renouvelait le même exercice; et avant qu'ils fussent retournés dans leurs loges, il s'informait exactement de leurs inimitiés, de leurs querelles, de leurs désordres et de tous les scandales qu'ils auraient pu donner, pour y apporter les remèdes convenables.
Les maîtres des habitations ne manquaient pas de l'inviter à venir à leur table : mais, pour prendre ses repas, il se retirait ordinairement à la mauvaise loge qu'il avait choisie pour demeure. Ce n'était qu'à force d'instances et d'importunités, qu'on pouvait le déterminer à manger avec ses hôtes. Il faisait porter aux malades les plats qu'on lui servait ; et il se contentait d'un morceau de pain fait de blé d'Inde, ou d'un peu de riz cuit avec du sel et de l'eau, sous prétexte que ces sortes de mets étaient bons pour son estomac. Le soir, après avoir renvoyé tous les nègres chez eux, il se donnait unerude discipline, passait plusieurs heures de la nuit en oraison, et prenait enfin un court sommeil à terre, enveloppé de son manteau.Avant le jour, il allait à la chapelle pour y entendre les confessions, et finissait le travail de la matinée par la sainte messe. De là il se retirait dans sa loge, occupé deDieu jusqu'au moment où il recommençait ses instructions du soir. Pendant qu'il prêchait aux nègres, il était quelquefois si tourmenté des moustiques, qu'il en était tout en sang ; et jamais il ne faisait le moindre mouvement pour les écarter : si quelqu'un s'avançait pour les chasser ou pour les tuer, il s'y opposait en disant que c'étaient des animaux qui appartenaient à Dieu, que d'ailleurs ils lui étaient fort utiles à lui-même, qu'ils lui tiraient le mauvais sang, et que par là ils le dispensaient de la saignée dont il avait besoin de temps en temps. Son interprète, désolé de lui voir le visage tout défiguré par ces insectes sans qu'il permît d'y remédier, prit le parti de lui faire abréger ses exhortations, en lui représen-